Roman
Photo de couverture : Nicolas de Staël, Ciel (1953, détail)
Bérénice Éditions Nouvelles 2026
Notes de lecture
Cher Jacques-François,
Comme je te l’écrivais, sitôt trouvé Dérobé à la terre dans ma boîte aux lettres, j’ai abandonné le bouquin en cours pour me plonger dans le tien. Bonheur de lecture ! J’ai immédiatement été envoûtée, tant par la musicalité de la langue que par la narration, avec son entrelacs de motifs sur une base de bourdon continu. Bourdon, oui, à tous les sens du terme ! Je pense bien sûr au thème central du mal de vivre, du mal à vivre : embourbement dans la répétition mortifère des mêmes heures, des mêmes peurs, des mêmes échecs, des mêmes humiliations, le tout métaphorisé sous le leitmotiv de la chute. Il faut dire que ton héros (antihéros, devrais-je écrire) a un lourd héritage, lui qui est né d’un ‘mauvais’ oiseau (Malloiseau) mort en se jetant du haut d’une falaise, et adopté par un Icart qui ne se brûle pas les ailes au soleil mais les poumons aux cigares. Pas étonnant qu’il soit dès lors en déséquilibre permanent, tombant sans cesse : de haut quand on le vire de son boulot, de la berge au décès de sa mère, de l’escalier de la maison d’enfance, et de l’avion, une chute finale qui redouble celle de la femme dénudée dans la mare sans nom, laquelle deviendra « du Prince » (et des redoublements, il y en a plein d’autres !)…
Vertige devant le vide (il faut se protéger, s’agripper, s’enraciner), et tout à la fois (parce que rien n’est univoque dans ton roman), désir du vide. L’entreprise de nettoyage et de rangement dans la maison et le jardin est une tentative de désengluement : effacer le passé, s’alléger pour échapper à la pesanteur comme un ballon libéré de son lien. Vieux rêve icarien d’envol qui s’oppose à l’absurde réalité, telle qu’exprimée par l’image kafkaïenne de ton narrateur en scarabée retourné sur le dos, agitant ses membres en signe de détresse sous l’œil de celui-là qui est au hublot (l’alter ego de qui regarde à l’œil-de-bœuf). J’adore ce passage !
Se libérer, donc, mais de quoi ? Car ton personnage se trompe d’entreprise, n’est-ce pas ? Plutôt que de se débarrasser des vieux meubles, il s’agirait d’apprendre à meubler sa vie. Le vide, il l’a déjà autour de lui. Il n’est attaché (apparemment) à personne ni à rien ; il ne découvre que tardivement les détails sur le passé de sa mère ou celui de son géniteur ; on ne lui connaît ni amours ni amis et le narrateur insiste sur son indifférence au monde, dont la rumeur ne lui parvient que par le vacarme des avions. Il apprendra la mort de son jardinier dix jours après sa disparition, ne s’inquiète guère de celle de la vieille Léontine, se méfie de la généreuse Angélique, par qui pourtant revient le goût de vivre. Trop tard ? Tout est dans le questionnement liminaire : « […] tu aimes à penser que tu n’as pas vécu. Que faut-il comprendre ? » Ton narrateur brouille la réponse – et c’est tant mieux – en maintenant floues les frontières entre passé et présent, réel et rêve, rationnel et fantastique, vérité et mensonge. Du reste, le motif du brouillage/ brouillard est omniprésent et je comprends que tu aies introduit la référence au Songe d’une nuit d’été !
Je t’avoue que la fin du roman m’a laissée ahurie : faut-il que le triste Icart meurt au moment où il se décide à vivre, alors qu’il vient de comprendre que vivre, c’est relier l’hier et l’aujourd’hui, le chat roux de son enfance et les oiseaux du jardin (magnifique scène du rouge-gorge !), et soi à l’autre ? Et faut-il que la belle Angélique, envoyée par le ciel pour lui montrer le chemin, soit l’Ange de la mort ? Est-il puni d’avoir jusqu’au bout refusé d’affronter le risque et donc la vie, puisqu’il avale des somnifères pour anesthésier sa peur durant le vol ? Ou bien s’évapore-t-il au-dessus du Sahara pour ne pas avoir affronté la vérité après la rencontre avec un Petit Prince tombé du ciel – scène terrible, le pivot du récit – et pire, pour avoir été d’une certaine façon complice du crime ? Je me dis que c’est peut-être là, le péché capital de M. Icart, celui qui le condamne à la Chute et à l’expulsion définitive de ton histoire. Ou pas. Parce que « À ce stade, on pourrait imaginer, on peut tout imaginer »… Cela me plaît d’hésiter encore ! En un mot comme en cent : bravo !
Sylvie Dubin.
La vie vue comme d’un ciel profond
À découvrir : le nouveau roman de Jacques-François Piquet, Dérobé à la terre, en quête de vérités intimes…
par Francis Vladimir (note de lecture parue le 21 août dans la revue Le Passe Muraille)
Voilà que j’achève de lire le texte de JFP. En cette heure avancée de la nuit je m’assigne la tâche que tout lecteur veut bien se donner lorsqu’il reste traversé par les sensations et de lecture et d’émotion. De par son titre seul le roman se dérobe à toute analyse pointilleuse, il nous emmène vers les hautes couches d’une atmosphère, celle de l’avion et celle du récit. À sa juste place l’auteur se donne celle du récitant, celui par lequel l’histoire du fils de Madeleine Icart va nous être contée à la manière de JFP et cette manière-là convenons-en est celle d’un véritable auteur qui sait que tout être romanesque se révèle plus par pointillisme du peintre que par l’artillerie lourde d’un réalisme sans failles.
Avec un tel texte on se sent emporté en des zones de turbulences qui reviennent par vagues et appels d’air avec cette présence rappelée à tout bout de champ de l’avion qui survole la maison et le terrain d’enfance du protagoniste de l’histoire qui nous est présenté et raconté par un tu d’interpellation que l’auteur tient du début à la fin du roman. Ainsi va-t-on le suivre dans son retour non calculé en la maison de la mère, après qu’il aura été mis sur la touche, viré comme un malpropre, en un petit quart d’heure, de son entreprise. De cet état de sidération, de vide, va naître, dès les premières pages, le ressenti et l’approche du héros qui s’applique à reprendre en main un lieu quasi abandonné, des pièces surchargées, un jardin aux herbes folles avec sa gloriette abîmée et un appentis en tout aussi mauvais état. De cette décision de venir vivre dans la maison à l’œil de bœuf qui fut la sienne jeune garçon et aussi celle de Puck, le chat roux qui fut son compagnon, se tisse une atmosphère d’étrangeté où le réel le dispute aux brumes du rêve sans que jamais le lecteur n’éprouve la sensation d’être en demeure de deviner là où se situe l’histoire contée, sans que jamais aussi l’un l’emporte sur l’autre.
« Le premier avion survole la maison avant le lever du jour et c’est comme un soulagement… Non sans mal en t’empêtrant dans les ronces, tu as pu atteindre l’appentis et en sortir une brouette avec dedans un râteau, cisailles et sécateur. Le manque d’habitude et d’endurance t’oblige à de fréquentes pauses : à chaque chargement de déchets mis en tas près de l’appentis, tu souffles un moment, assis sur un empilement de bûches. Lors d’une de ces pauses, toi dos voûté, tête entre les paumes, un avion te survole juste à l’aplomb et tu imagines qu’un des passagers, front collé au hublot, te voit dans le jardin à peine plus gros qu’un scarabée. L’image se prolonge dans ton esprit en te montrant renversé sur le dos, agitant bras et jambes en signe de détresse… »
Serrant son propos sur le lieu de vie d’une maison qui retrouve, après la mort de la mère en EPAHD, du moins le suppose-t-on, les souvenirs pour mieux s’en défaire, toutes ces choses-là qui restent sur les bras pour ceux qui survivent, le linge, les vêtements, les photographies, les courriers, le violon cassé, les meubles… et desquelles il faut s’alléger et c’est ce que fera le protagoniste de l’histoire qui restera cantonné au tu qui le désigne, en faisant appel à une femme, forte de taille et de chair, originaire du Bénin, Angélique Mawolè, et à un déjà vieil homme, Marcellin/Marcel. L’une prenant en main la maison, triant, regroupant, et débarrassant la maison des oripeaux et du poids du passé, l’autre jardinant, désherbant, nettoyant la forêt vierge du jardin.
« À l’heure convenue, on toque à la porte. Angélique Mawolè fait son entrée en crinière vêtue d’une ample robe bigarrée qui bâille à la poitrine et aux aisselles : elle ne t’en paraît que plus volumineuse. Tu la salues Madame elle rectifie Mademoiselle en éclatant de rire, puis te prie d’user de son prénom, ce serait tellement plus simple. Quand tu lui montres la chambre de ta mère en ouvrant au hasard quelques tiroirs et portes des armoires, commodes et autres meubles qui l’encombrent, elle émet un long soupir, presque un sifflement, avant d’en conclure que Rome ne s’est pas faite en un jour. Tu la rassures, rien ne presse, un peu chaque semaine, l’essentiel et de s’y atteler, après… ».
À ce trio constitué joignons une très vieille femme, Léontine, vigie lointaine des temps enfuis, du père de sang et du père nourricier, et d’un présent erratique autour d’une vieille mare qui a eu son secret et en garde un nouveau. À ce décor qu’on pourrait croire champêtre vient se greffer la présence constante des bruits d’avion qui survolent l’espace sacré du roman un peu comme le tatami délimite l’espace de jeu sur lequel seuls les codes ont droit de cité. Et le roman de JFP s’il répond à la structure romanesque ne s’affranchit pas moins de tout ce qui le ferait trop aisément reconnaître comme roman par les éléments multiples et divers que tout romancier sait mettre et en bouche et en lignes de mots.
Précisons que l’auteur nous embarque dans sa vision onirique d’une histoire qui mêle le passé à un présent dont on sent bien qu’il est à lui seul porteur de tout ce qui est dévastateur dans une petite vie d’homme. Car c’est de cela qu’il s’agit, comment conter la vie d’un homme qui aura refusé de grandir et en sa tête et en sa propre vie, soit un homme ligoté par ses instincts de peur, de vide, de surveillance constante sur ce qu’il fait ou ne fait pas, sous l’œil de son propre Caïn rivé au hublot de l’avion qui constamment semble devoir passer et repasser dans le couloir aérien qui surplombe la maison familiale. Constante présence des bruits qui interrogent et le lecteur et le protagoniste de l’histoire jusqu’à cette nuit où la tragédie se noue, confrontant le fils de Madeleine Icart à la réalité sordide faite aux migrants, cauchemar d’une nuit qu’il transforme en délire, pour fuir toujours le réel de sa vie.
On ne peut en dire plus sans dévoiler ce qui fait l’essence de l’écriture, et souligner, la stylistique de la phrase qui est celle de JFP. Phrases courtes, énonçant sobrement donnant ainsi au récit sa résonance intérieure de sorte que les mots par l’affinité même dont ils sont porteurs pour dire les lieux, le décor, les personnages du roman, le passé encroué au présent, nous deviennent familiers, dans un accompagnement fluide d’une histoire qui se révèle à elle-même en sa toute fin, comme si l’auteur ménageait en sa conscience sa claire volonté de ne jamais obscurcir mais démêler, démêler, mettre à part les menus détails du réel pour atteindre à l’essentiel, sa faculté à partager cette histoire, sans autre ambition que celle d’être dans une proximité consentie. Avec cette manière-là de naviguer d’un point à un autre pour toujours revenir au nœud gordien de son affaire, celle qu’il a décidé de faire partager au lecteur qui consent toujours à recevoir le drame d’une histoire comme en écho à sa vie.
De cet ajustement qui se fait entre écrivain et lecteur naît le champ des possibles que tout livre intelligent et sensible dévoile et c’est dans ce dévoilement, dans cette façon d’écrire l’histoire en palpant puis dénudant les sentiments du lecteur qui, s’il se laisse faire ou se laisse dériver, n’en est pas moins maître de sa lecture, de sa manière à lui d’interférer dans le cours de l’histoire racontée, par ses propres attentes et ses propres peurs mais aussi par son aptitude à insuffler au récit sa propre cadence du réel, sa respiration des mots lus, ses propres totems et ses propres grigris. Car il y a sans aucun doute, dans ce livre-là, une histoire de grigris qui se dérobent et qui, de par une simple perle, ouvrent la coque d’une destinée, celle de notre héros, non pour énoncer son humanité mais pour cesser de la réduire, pour que sa vie qu’il aura de son seul fait, défaite, vidée de sa substance essentielle qui pourrait être celle de rester debout, de combattre l’adversité, de cesser de s’en tenir aux seuls aléas de l’existence, redevienne le temps d’une simple décision, un instant accompli.
« Maintenant tu es assis à l’entrée de la véranda et tu regardes les oiseaux qui vont viennent boivent et se baignent dans la vasque, parmi lesquels un rouge-gorge que tu crois reconnaître, dont tu voudrais penser qu’il t’a retrouvé, conscient en ton for intérieur qu’il n’en est rien, que cela ne peut-être . Toujours est-il, à un certain moment, alors que ça bouge éclabousse et gazouille autour de lui, tu le vois se figer sur le bord de la vasque et tourner la tête vers toi, de cela tu es sûr, il te regarde et ça dure, un avion passe dont le vacarme ne l’effarouche en rien, il te regarde, puis ouvre le bec et émet une série d’un même son aigu et bref, comme un seul mot répété à ton adresse, peut-être un simple merci pour l’avoir nourri autrefois, peut-être un autre message – l’instant d’après, il a disparu ».
Et que cet instant mène à l’ultime traversée, au grand voyage, à la léthargie refuge, n’en est pas moins emblématique de ce que la vie au préalable aura tenté de faire échouer, finalement, en vain. Lorsque la peur s’enfuit, que l’homme diminué de lui-même se convainc qu’il peut atteindre à sa liberté, reprendre confiance loin des fantômes du passé et d’un présent irrésolu, alors peut advenir ce pour quoi nous naissons au monde, l’intime conviction d’être présents à nous-mêmes, contre vents et marées.
Cette littérature de l’intime, loin de toute esbroufe, atteint nommément à une vérité profonde dont seuls, ceux qui gardent les yeux ouverts sur leur propre vie, sauront en sentir le souffle et l’apaisement.
Francis Vladimir
Dérobé à la terre, Jacques-François Piquet, Bérénice éditions nouvelles, juin 2026.
Comment s’alléger de ce qui nous plombe, a fini de nous plomber ? La vie est courte et vacharde : ce qui nous tombe sur le dos peut nous écraser d’un coup, sans prévenir. On reste là, ailes coupées, dans un no mans land dévasté, spatial et temporel, dont il faut bien s’accommoder puisqu’on n’est pas tout à fait mort. On se regarde regarder les choses comme dédoublé, en exil de soi-même. C’est cela, ma vie ? Ai-je vraiment vécu, pauvre funambule condamné à la chute ? Tout est passé si vite !
En attendant, il faut tout réapprendre, réapprivoiser, revisiter, reconstruire, charge insurmontable pour de si frêles épaules. « À quoi bon pour le peu de temps qui reste ?» Mais agir tient debout, dans une sorte d’entraînement mécanique. D’abord vider, désencombrer, faire place nette pour que se dessinent entre fantômes et décombres les lignes d’un possible parcours. On frôle souvent l’acédie et la paranoïa, écartelé entre les forces obscures qui nous tirent par les pieds et le désir d’évasion qui nous redresse la nuque, ce vieux rêve de s’envoler ailleurs, libéré de la pesanteur des choses. Mais le sentiment de chute plombe tout à nouveau, et dans son sillage la solitude, la peur délétère. N’est pas oiseau qui veut.
C’est dans cet entredeux de déréliction qu’est plongé le personnage dès le début du roman. Un personnage au nom prédestiné puisqu’il se nomme Icart, fils d’un père biologique répondant au nom ailé de Jean Malloiseau. Beaucoup d’oiseaux, de plume et de fer, traversent le récit. Du ciel ou de la terre, qui l’emportera ? Le dessous ou le dessus ? La « mare sans nom » ou le couloir aérien ? Les lignes de fuite sont fragiles, les lois de la physique imparables.
Jacques-François Piquet nous livre ici un récit existentiel dont il a le secret, transfigurant la réalité vécue présente et passée, si difficile soit-elle, en une expérience intérieure à la fois concrète (l’art de donner une matérialité à ce qui peinerait à être dit) et onirique, poétique, avec sa part d’étrangeté, de décalé, de facétie également. La réalité ne dépasse-t-elle pas souvent la fiction ? Le temps moqueur se rit de nous. Plusieurs éléments se répondent dans le roman, en échos divers, dans une série de mises en abyme, d’où le trouble ressenti par le lecteur, de plus en plus fort au fil du récit. Jusqu’au titre lui-même, qui joue sur plusieurs sens. N’a-t-on pas parfois l’impression que la terre se dérobe sous ses pieds ? « Dérober » n’est-ce pas aussi voler ? Ici la forme passive du verbe, plus rare, interroge : qu’est-ce qu’on m’a fait ? On m’a dérobé à la terre, je ne fais plus partie du monde des vivants. Est-ce que je vais m’ancrer à nouveau ? Ou bien finir dans les limbes, évaporé en nuage ? Crashé d’un avion, pourquoi pas ? Ne suis-je plus à cette heure qu’une « image dérobée à la terre » ? Entre sens propre et sens figuré, transfiguré pourrait-on dire, petit à petit, tout devient flou, passé et présent se confondent. Les redites essaient d’ancrer les choses (nombreux rappels au chat Puck par exemple), en vain. Tout s’embrouille, flotte et tourne dans un gris brouillard où l’on a peine à démêler les histoires des uns et des autres. « Tu dis n’avoir rien vu, juste imaginé. » Qu’est-ce qui a été vraiment vécu au bout du compte ? Et par qui ? À quoi tient une vie ? Quel poids prend-elle tout à coup ?
On repense alors au magnifique Vers la mer (éditions Rhubarbe) où l’auteur a raconté en 2015 les onze jours d’un dernier voyage vécu avec son épouse. Une autre traversée de ce monde à l’autre. « Dérobé à la terre » ou comment sublimer la réalité en un objet littéraire qui touche le lecteur en plein cœur, le fait trembler sur ses bases. Entre le Je et le tu, se télescope l’espace d’une vie. Ce « tu » auquel s’adresse tout au long du récit le narrateur (double par bien des aspects de l’auteur), n’est-ce pas moi aussi ? Maintenant, bientôt ? Comment vivrai-je mon dernier envol ?
Ce nouveau roman de Jacques-François Piquet est un tour d’illusion littéraire écrit avec naturel et fluidité dans une série de fondus enchaînés entre passé et présent où se détachent des scènes fortes comme autant d’îlots de survie. Du grand art de nouvelliste assurément. Une forme en soi.
Marilyse Leroux
Lecture du jour : Dérobé à la terre, de mon ami Jacques-François Piquet.
(In a nutshell : c’est vachement bien, allez le commander.)
Ce roman que l’on dirait « moderne » me semble représenter la quintessence du style de JFP : à l’opposé de ces écrivains qui alambiquent et rebiquent, aimant manifestement trop se lire et relire, on y plonge avec plaisir dans des phrases-paragraphes qui filent comme des comètes, où parfois syntaxe ponctuation on s’en fout n’ont d’importance que pour ceux qui visent habit vert et immortalité fossilisée. Le personnage pense et ressent, l’écrivain transcrit. En ressort une sorte de contrepoint hypnotique, tambour rada frappant la cadence, parfois bruyant comme un réacteur, parfois discret comme un chat. Roux, le chat.
Ce n’est pas du fantastique mais on s’en approche. Ce n’est pas de l’absurde ni de l’onirique à proprement parler mais on n’en est pas loin. C’est de l’étrange, de l’émotion sur papier. Les sentiments qui animent le protagoniste sont universels, au point qu’on les comprend et partage quand bien même on ne les aurait encore jamais éprouvés soi-même. Sans âge, sans vraiment de temporalité, volontairement privé d’espace, il a beaucoup vécu et rien à la fois, ou du moins pas assez. Comme vous et moi, en somme.
Une confidence. Je n’aime pas le roman contemporain. Vraiment, c’est pas mon truc, et rares sont les autrices et auteurs qui parviennent à m’accrocher à cet exercice de style. Récemment il y a eu Alyss Haller avec son excellent et fort atypique L’Artiste, et puis il y a Jacques-François. Pas seulement ce nouvel opus, hein. Il y a la bibliographie de Jacques-François Piquet. Un style aisément reconnaissable mais qu’il parvient à réinventer à chaque parution. Une façon subtile, presque pudique, de taper tout juste pile poil là où ça fait quelque chose. Parvenir sans peine à convoquer le beau même dans la laideur, l’espoir dans la douleur. C’est rare, c’est fort, c’est très chouette et si vous êtes une grosse feignasse comme moi, bonus : ça se dévore très vite.
Bon vol.
Julien Roturier
Il est possible que des lecteurs de cette chronique soient tentés d’en rester là si je commence par dire que ce nouveau roman de Jacques-François Piquet dialogue en permanence avec ses livres précédents, approfondit des questions, aborde des thèmes déjà traités mais, comme l’alpiniste, par une autre face, reconvoque des figures qui peuplaient déjà d’autres récits. Quoi d’étonnant au fond ? Tout écrivain ne construit-il pas son œuvre dans la durée, élevant son château sur des fondations déjà posées ? S’agissant de Piquet, c’est peut-être d’autant plus naturel qu’il écrit justement sur la mémoire, l’enfance, les silences du passé qui deviennent définitifs quand les acteurs et les témoins disparaissent. Des bribes de vie jamais élucidées, digérées.
Pourtant – je rattrape mon lecteur par la manche –, ne pars pas tout de suite, au prétexte que tu n’as pas lu les livres précédents et que tu crains de ne rien y comprendre ! Dérobé à la terre est un roman qui se suffit à lui-même, autonome. C’est même une histoire, une intrigue oui, avec ce qu’il faut de suspens pour qu’on ait envie de savoir la suite (et, je divulgâche à peine, on ne sera pas déçu sinon tout à fait éclairé, mais il faut bien une part de fin ouverte pour continuer à ruminer sa lecture une fois la dernière page tournée).
L’histoire justement. Un homme revient dans sa maison d’enfance après le décès de sa mère, pour estimer, remettre en état avant mise en vente. Mais ce qui ne devait être qu’une visite technique devient presque aussitôt un retour aux sources, la faute aux fantômes qui rôdent là, un chat roux, un enfant qui lit des livres au jardin, ombres fuyantes peut-être rêvées. La faute aussi à deux éléments factuels qui rendent la perspective de vente très hypothétique : la maison et ses dépendances, jardin, verger, véranda, etc., est en mauvais état (sans compter qu’elle n’est pas vidée de ses meubles, vêtements dans les armoires et tout un fatras irrécupérable) ; et elle est sise, diraient les notaires, juste sous un couloir aérien très fréquenté qui a dévalué tout le secteur, à peu près déserté de ses habitants, de sorte qu’elle n’est pas la seule à attendre un acheteur. L’homme s’installe donc, l’histoire commence, voyage initiatique à rebours, avec ses alliés, un jardinier, une femme de ménage embauchés ad hoc, un cafetier, une vieille voisine éphémère, des oiseaux, et ses épreuves à affronter. « Il te faudra tailler dans le vif pour retrouver la vue et la lumière. »
Car oui, c’est essentiel, tout le roman est écrit à la deuxième personne du singulier. Quelqu’un parle, le narrateur, l’homme qui revient. Mais à qui s’adresse-t-il sinon à lui-même ? L’enfant qu’il a été et dont l’image est floue (il ne se souvient pas des livres qu’il trouve dans « sa » chambre, ne reconnait pas le costume bleu marine dans l’armoire), celui qui a vécu loin d’ici une vie dont il se demande si elle a jamais existé ? Ce qui est troublant, c’est que très vite, un rafraîchissement de l’air y menant « tu as allumé un feu dans la cheminée et (…) tu te sentais bien ici et à l’instant présent. À ta place. » Le piège se refermait et le mot s’impose, ironique et incertain dans le bruit assourdissant des envols : « Ta dernière escale. »
Je me garderai bien de trop en dire, de ce voyage immobile qui attend le narrateur. Je poserai simplement quelques indices. Ces avions qui sans cesse partent vers on ne sait où, ont des passagers, mais c’est toujours un passager unique qui les vaut tous et qui, par le hublot, regarde à quelques dizaines de mètres sous lui, l’homme comme un insecte englué s’escrimant à défricher son jardin. Des bruits la nuit de quelque chose qui tombe, dont il semble qu’il a paru urgent de s’en débarrasser. Une mare, étendue d’eau pesante et impassible qui détient la clé de l’énigme quand on en aura désentravé l’accès. Et des regards qui de partout questionnent, soupçonnent, reprochent, à moins qu’on ne les imagine. L’homme a-t-il bien toute sa raison ? N’est-il pas emmuré en lui-même bien plus que retenu dans les murs de la maison ? Le récit avance à tâtons dans ce no man’s land inhabitable et pourtant matriciel, onirique, parabole peut-être mais pour dire quoi ? Seul le chat roux pourrait répondre, s’il se souciait d’éclairer notre lanterne. La langue est finement stylisée mais le vocabulaire est d’une simplicité désarmante, presque suspecte, comme si les mots employés ne pouvaient pas simplement vouloir dire ce qu’ils disent. Et le voyage, au bout du chemin, est celui d’une vie, voire de plusieurs vies, celle qui fut vécue et les autres, toutes celles qui auraient pu être. Et aussi, toutes celles, innombrables, qui font le monde, bien réel et insupportable, celui que peut-être on a voulu fuir, ne pas voir, depuis le début. Ce roman est un formidable travail d’orfèvre, avec le bruit des réacteurs en guise de tic-tac lancinant.
Alain Kewes
J’ai terminé hier la lecture de Dérobé à la terre. J’en suis ce matin encore tout imprégnée. On ne peut que se réjouir que vous ayez repris la plume. Je ne sais pas qui est Francis Vladimir, mais je souscris à sa « critique ». J’ajouterai une chose : la finesse, l’élégance de l’écriture, cette patte qu’on retrouve dans chacun de vos ouvrages ( du moins, dans ceux que j’ai lus, celui-ci étant le huitième !).
Anne Chemarin
…merci pour ce Dérobé à la terre où tu fais une fois de plus montre de ton inénarrable talent pour nous raconter cette drôle d’histoire de solitude et de vide existentiel dans laquelle un rien devient tout, talent pour tempérer la noirceur de la réalité par le basculement dans le rêve, pour encadrer la folie de Monsieur Icart par l’humanité d’Angélique et Marcellin, pour compenser le bruit des avions par l’absence de conversations, pour rompre la monotonie de la pluie par la rousseur facétieuse de Puck-le-chat et le chant de tant de sortes d’oiseaux.
Je suis frappée par la force du « tu » qui vaut « je » mais pas tout à fait – en atteste la toute fin, que tu as choisie définitive.
Et puis, pour qui te connaît, il y a de toi, bien sûr, en filigrane, par touches, tout au long des pages et derrière l’œil-de-bœuf, mais jusqu’à quel point ?
Joëlle Cuvilliez
Bonjour l’ami, j’ai donc lu ton livre Dérobé à la terre quasiment d’une seule traite voulant connaître le sort de ce monsieur Icart. Pris d’une frénésie de taoïsme ménager, répercutant son vide intérieur à celui de de son intérieur familial, nageant dans le flou d’une banalité quotidienne ou de fantasmes personnels, on le suit dans sa destinée aveugle jardinière, sentimentale, introspective, nihiliste avec le sentiment qu’il va se passer quelque chose pour le bousculer. Icart s’est donc brûlé les ailes à vouloir une liberté dont il lui semble qu’il ne saura l’utiliser pour ouvrir son monde. Ce mélange d’onirisme, de réel, de brume, de suspens, donnent un livre qui continue sa vie en nous avec une belle écriture fluide. Très très beau livre ami Jacques-François et merci de ce cadeau tombé du ciel… de la littérature.
Dominique Masse
Cher Jacques-François,
Je viens de lire ton livre. Il est magnifique !
On est sous l’emprise d’un monde hors du monde, dans lequel on pénètre peu à peu, vidant la maison originelle, débroussaillant le jardin envahi par le passé avec ce personnage, homme et enfant, qui ne dit jamais je, mais se regarde vouloir vivre ou avoir vécu.
Icart ne cesse de tomber, depuis l’enfance, en vélo, dans sa vie professionnelle, d’un avion dont on doute qu’il l’ait jamais pris.
Tel l’enfant Prince tombé de son rêve dans la vie d’Icart, lui aussi devient Prince, tombant dans le Sahara mythique de Saint-Exupéry.
En faisant le vide du passé, parvient-il à remplir sa vie au présent ?
Accompagné dans sa quête de lui-même par des êtres intercesseurs, qu’à la fois il redoute et qui le protègent, et les oiseaux, qui paradoxalement, l’ancrent à la terre, au réel et à la vie. Lorsqu’il les quitte pour les airs, il n’appartient plus à aucun monde, se perdant dans son rêve qui explose dans la conjonction du passé et du présent. Le monde continuera sans lui. Le monde continuera, sans nous.
L’écriture nous révèle l’élaboration d’une conscience du temps, passé présent, en une tension dramatique du réel – ou de l’apparence de réel – jusqu’à l’apogée onirique final.
Un livre qui fait exister. Je te remercie de m’avoir permis d’y laisser une trace.
Très amicalement.
Évelyne Morin
Cher Jacques-François,
Quel beau livre, quel personnage, quelle atmosphère très prenante, dès les premières lignes… et tout au long !
Une espèce de brume au-dessus de cet Icart, très attachant, avec son poids du passé, son regard sur les choses…
Très belle écriture, sobre, douce, profonde…
Le « tu » au lieu du « je » ou du « il »… ça coule si bien, comme un regard bienveillant, et ironique sur le personnage.
J’ai tellement aimé Angélique ! Et comme elle chahute, le bouscule…
Et les autres aussi, le fantôme du petit garçon, le chat roux. La vieille dame, ce bon Marcellin…
Les avions que l’on croit entendre en lisant.
Le trouble entre rêve / cauchemar et réalité – ce qui place le lecteur en étrange position.
C’est très réussi. On sait ce qu’il s’est passé et on arrive à croire qu’il a oublié, qu’il n’est pas sûr…
Une ambiance de mystère, de métaphore…
Une fin semi-ouverte – ou semi-fermée.
J’aime imaginer Angélique le rejoignant au Bénin…
Ah oui, l’histoire du fantasme du pilote qui l’observe… dingue !
Je me suis dit que beaucoup de choses avaient dû te venir de façon intuitive, le langage de l’inconscient, comme on dit… Et que tu avais dû te plaire à cette écriture. Et ça, c’est réjouissant ! Bref, tu l’as compris je pense, j’ai beaucoup, beaucoup aimé ton livre. Terrien, aérien…
Bravo, je t’embrasse !
Isabelle Minière
J’ai abordé le dernier livre de Jacques-François Piquet avec le même plaisir que les précédents. Toujours cette écriture déliée, précise, poétique. Un homme se retrouve dans la maison de sa mère sous la trajectoire des avions qui décollent. Un passé douloureux, un présent inexistant, aucune raison de penser au-delà. Il faut seulement vider la maison, retrouver le petit enfant au chat roux, effacer les démons, et puis un jour gérer cette forme incertaine tombée du ciel… L’histoire nous prend, le livre fonctionne de paragraphes en petits chapitres, la mare aux eaux noires nous inquiète comme le personnage d’Angélique. A-t-elle percé le secret de M. Icart ? La fin est surprenante… un très beau livre !
Yannick Le Marec
Cher Jacques-François, je l’ai dévoré ! EXCELLENT ! Fallait oser revisiter le mythe d’Icare de cette façon. J’ai adoré. Je digère. Je le relis calmement et je reviens vers toi. Bravo !
Marc Roger
J’ai découvert Jacques-François Piquet par hasard ; un auteur parmi tant d’autres, qui cherchent à exister, par l’écriture… Dès les premières pages du roman Dérobé à la terre, toutes mes réserves se sont levées et c’est avec une réelle surprise que je découvre un auteur contemporain, à l’écriture limpide, puissante et évocatrice. D’emblée me vient à l’esprit la même surprise lorsque j’avais lu Les saisons de Maurice Pons. La même émotion, la même envie aussi de lire encore. Ce roman sera une magnifique découverte de l’an de grâce 2026. Les auteurs français, les vrais, existent !
Jean-Michel Platier
