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Des jours extraordinaires
Journaux croisés de Françoise Roques & Jacques-François Piquet
Semaine 1

Lundi 16 mars 2020
JFP
Il m’a toujours étonné de constater la célérité, la vivacité d’anguille avec lesquelles les mots nouveaux se glissent dans le flot de notre vocabulaire courant. En des temps pas si lointains et autrement plus sombres, je m’en étais déjà fait la remarque à propos de termes médicaux dont la veille encore j’ignorais jusqu’à l’existence et que soudain je m’entendais employer avec une certaine aisance, répondant à un tel qu’il s’agissait d’un adénocarcinome pulmonaire non à petites cellules, expliquant à tel autre les causes et manifestations d’un choc anaphylactique. Aujourd’hui, la question est tout autre car le mot nouveau m’est sinon familier du moins connu, même si je n’ai pas souvenir de l’avoir jamais utilisé dans aucun des seize livres que j’ai écrits ; mais l’avoir dit, oui, bien sûr, évidemment, comme tout le monde… Dans son discours de ce soir notre Président ne l’a pas utilisé, estimant sans doute qu’il aurait fait tache triviale dans sa rhétorique impeccable, c’est donc son sbire de l’Intérieur qui s’en est chargé, lequel, se foutant de la rhétorique comme de l’élégance, le balance tout de go : « Confinement  ! » en ajoutant pour les plus obtus ou les plus perplexes d’entre nous : « Restez chez vous ! » Une telle sommation à l’adresse de tout un peuple est pour le moins inédite et augure de jours peu ordinaires, voire extraordinaires. Mon amie Françoise Roques, bibliothécaire « confinée » (cf. présentation page Partenariats de ce site) m’a proposé d’en rendre compte au présent en croisant nos journaux respectifs. Après un moment d’hésitation, j’ai accepté : confinement rime avec temps, et du temps, nous allons en avoir, n’est-ce pas ?

Mardi 17 mars 2020

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Premier jour de confinement – quelques heures après le début, trois jours avant le printemps.

Ce journal ne l’est pas tout à fait puisque je pense l’envoyer à JFP. Mais peu importe au fond puisque cela me fait du bien de l’écrire. Il me semble qu’écrire sera peut-être le moyen de ne pas perdre pied pendant cette mise en quarantaine.

Premier jour de relégation, avec ce poids  qu’est cette durée indéterminée, quinzaine annoncée dont on sent qu’elle n’est que le début d’autre chose à advenir, et avec cette immense tristesse d’avoir fermé les portes de la médiathèque et dit au revoir à mes collègues. Abandon douloureux.

Depuis ce matin, l’impasse du Parc et le jardin public sont déserts. L’ultimatum de midi a transformé ce mardi en un dimanche immobile, encore plus mort que les dimanches habituels de nos banlieues. A-t-on quelque culpabilité à sortir, ne serait-ce que pour déposer sa poubelle sur le trottoir ? Ouvrir la porte de ma maison, pousser le portail, rester à peine une minute dans la rue – une jeune black est là, écoutant de la musique à son portable – puis rentrer, se dire qu’on est sortie sans raison « valable ». Et des mots tournent dans ma tête, toujours les mêmes, attestation de déplacement, sanction, frontière, guerre, des mots qui modifient profondément ma façon de penser : je suis non pas recluse mais prisonnière.

JFP
L’anaphore est une figure de rhétorique facile et efficace dont les poètes savent user, dont les politiciens aiment abuser, car elle leur assure une certaine postérité en imprimant leurs discours dans les têtes. On se souvient tous du « moi, président » de François Hollande ; on se souviendra pareillement du « nous sommes en guerre » d’Emmanuel Macron, répété pas moins de six fois en vingt minutes, c’est normal, nous sommes très obtus et lui très ambitieux. Cela dit, même si je conçois que nous sommes effectivement en guerre, je crains qu’en le répétant à l’envi et sur un ton aussi dramatique, on en vienne à oublier qu’il s’agit d’une guerre sanitaire, sans la cohorte d’horreurs, d’exactions et de misères que l’on associe d’ordinaire à ce mot. Sans non plus de pénurie alimentaire en perspective : des altercations ont pourtant eu lieu ici et là à l’ouverture de magasins, des abus aussi qui risquent d’engendrer un épuisement des stocks à court terme, d’où de nouvelles bagarres et ainsi, à chaque coup donné ou reçu, notre vernis d’individus civilisés s’écaille-t-il un peu plus… Qu’en sera-t-il dans une semaine ou davantage ? Qu’en serait-il s’il y avait vraiment pénurie, si nous étions vraiment menacés de faim ?

Mercredi 18 mars 2020

FR
A la maison, je commence à mettre en place une routine qui m’évite pour l’instant (deuxième jour de clôture !) de me recroqueviller : réveil à 7h, parcours de Tweeter, Mediapart, la une du Monde, un peu Facebook, petit déjeuner dans la cuisine à 8h, puis la matinée à « maisonner » (mais tu maisonnes, nom de Dieu, pour un temps indéfini, le comprends-tu ?), l’après-midi à travailler (peu), lire (un peu), gamberger (un peu plus). En général, déjeuner et dîner avec mon fils Charles (petit rappel : en général ? Tu n’en es qu’au deuxième jour, ma vieille…).

Ce matin, j’ai croisé ma voisine et mon voisin d’en face ; j’aime dire croiser : chacun à sa fenêtre, nous avons pris des nouvelles des uns et des autres, proposé services et conseils, criant sans vergogne d’une maison à l’autre, parlant chats et petits riens, faisant durer cet instant plus que de raison, pour le pur plaisir de se sentir faire société. Nous avons pris rendez-vous pour ce soir, 19h.

Puis je suis allée à Vert-le-Grand où j’ai pris dossiers, disque dur externe et cahier de bord pour pouvoir continuer à travailler chez moi.
Cette fois, j’ai éprouvé un réel plaisir à retourner à la médiathèque. Une dernière fois avant… Je ne sais quand. Mais aujourd’hui, cette incertitude m’allège. Au point de me sentir en vacances. Car le soleil est là, en avance de très peu sur le printemps.  Un soleil très doux qui me ferait oublier le confinement. Et pourtant, dehors, il est à l’œuvre. Il creuse nos frontières, vide les rues, éteint les bruits de la ville. Je me raccroche au télétravail qui m’évite de penser plus loin, au-delà de ce monde bien lissé que j’ai toujours connu, qui m’évite de penser à l’après, à ce qui émergera de ce confinement. Certains disent que cette suspension de nos habitudes nous renforcera, nous libérera. Mais ce soir, mercredi 18 mars 2020, je commence à attendre. Attendre la pluie et le froid qui me feraient me calfeutrer volontairement chez moi. Attendre les autres, pour discuter, bavarder, boire un coup. Attendre que quelqu’un passe dans ma rue.

Ce soir, mercredi 18 mars 2020, je commence à manquer.

Note de presque fin de journée : je ne consigne dans ce journal que le déroulé très concret de ces jours  « extraordinaires ». Une amie de JFP pense sans doute que je devrais m’abstenir d’écrire tout ceci, ne voyant que peu d’intérêt à ce que je rajoute ma voix au bruissement général. Elle a peut-être raison. Mais ce fil ténu qui me relie encore à mon ami me tient au plus près de ma vie.

JFP
On sent bien que ce jour est différent des précédents mais on ne saurait dire en quoi. Il faut un certain temps avant de comprendre que le silence en est la cause : aucune pétarade de moteur, aucun éclat de voix dans ma rue d’ordinaire passante, surtout aux heures d’entrée et de sortie des écoles, enfin aucun vrombissement de réacteurs dans mon ciel habituellement quadrillé par les sillages blancs des avions de ligne qui vont viennent, atterrissent ou décollent de l’aéroport d’Orly. Confinement rime donc également avec silence ? Il en faudrait peu pour que cela génère une pointe d’inquiétude, le manque d’habitude, sans doute, ça va passer, heureusement il y a les oiseaux…

Après plusieurs saisons de manifestations – gilets jaunes et anti réforme des retraites – nombre de petits commerces ont un genou à terre ; le coronavirus n’aura nulle peine à en achever certains. Mais ce qui est perdu pour les uns ne l’est pas pour tout le monde : l’ogre Amazon se pourlèche les babines et recrute à tout va. Nous autres, Petits Poucets qui rejetons ce modèle économique, n’avons qu’une seule arme mais elle peut s’avérer redoutable : le boycott !

Vu de mon portail ma vieille voisine qui remontait péniblement la rue pour aller acheter son pain, lui ai proposé mon aide qu’elle a refusée au prétexte que ça lui faisait du bien de marcher, puis elle a sorti un papier de son cabas : « J’ai une attestation pour sortir, vous savez ! », comme si le document non seulement l’autorisait à se déplacer mais la prémunissait contre toute contamination. J’ai longtemps travaillé auprès des anciens et reconnais qu’ils m’ont toujours ému, sans doute parce que je n’ai pas su m’occuper des miens, mais c’est une autre histoire. Toujours est-il que plus je me rapproche d’eux, plus ils m’émeuvent ; viendra le jour où je me verrai m’approcher de moi-même et m’entendrai me dire : « J’ai une attestation pour vieillir, vous savez ! »

Jeudi 19 mars 2020

FR

Cette nuit, rêve étrange : je revoyais mon amie A. tournoyant sur les quais de Bryggen, puis le ciel aux draperies boréales s’abattait lentement sur elle et l’étouffait dans ses plis vert phosphorescent. Cauchemar silencieux.

Je ne sais comment apprivoiser de vieilles peurs souterraines qui affleurent dans le silence hors norme de la ville.

Je reviens sur une idée qui irrigue les réseaux sociaux comme quoi le confinement stimulera l’imagination et permettra de se recentrer sur soi. Eh bien, je me rends compte que je suis incapable de me colleter avec moi-même, et encore moins de m’échapper – ni introspection ni dérivations -. Il me faudra probablement un peu de temps pour surmonter mes peurs, mes craintes, mes dépressions, mes solitudes. 

Alors je mets en place de multiples occupations pour éloigner le désastre et pour m’éloigner de moi : préparer une sortie de mon fils Charles pour ravitailler ses grands-parents, travailler pour la médiathèque, cuisiner, ranger, lire, regarder par la fenêtre ma jeune voisine qui joue avec ses enfants dans le jardin d’à côté…

Vivre et sans sortir.

JFP

 C’était trop beau pour durer, non, pas le virus, le silence ! Après un état de sidération qui a duré deux jours, les maris se sont repris en main, peut-être aidés en cela par leurs épouses pratiques (ou leur pratiques épouses ? faudra que je demande la différence à Françoise !), et ont repris en main tondeuse, tronçonneuse et autres engins bruyants. Du coup, on se croirait samedi printanier en banlieue parisienne, sauf qu’on est jeudi et pas encore au printemps ; enfin, me consolé-je, on devrait quand même échapper aux barbecues festifs avec joyeuse bande de potes qui ont le verbe haut et souvent chantent faux ! Si cette période de confinement devait par trop se prolonger, j’en connais qui vont sortir la bétonnière et vite fait bien fait ajouter une pièce à leur habitation pour y confiner les gosses ou s’y confiner peinard avec un ordi et quelques packs de bière ! Oui, je sais, c’est un grossier cliché, alors que si ça se trouve il y a de chouettes types parmi ceux-là, dont certains sûrement vont mettre à profit ce temps de vacance inespéré pour réaliser le rêve de leur vie : écrire un roman ! Ah ! que le temps vienne / Où les boulots reprennent !

Bon, plus rien dans le frigo, faut y aller et je m’attends au pire, quoiqu’à Biocoop, me rassuré-je, les clients ont un vernis plus épais que certains autres qui fréquentent des magasins moins chics moins chers. Eh bien, contre toute attente et la tête parasitée par le récit de bien vilains comportements dans cette même enseigne (à Bordeaux, certes, mais cette ville que je sache n’est pas plus mal famée que celles de nos banlieues parisiennes), eh bien, disais-je, j’avais mal pensé : civisme et politesse dès l’entrée, un qui sort un qui entre, quinze pas plus dans les rayons, sourires contraints entre clients (on a l’air con avec nos gants nos masques nos désinfectants qui puent, mais on vit des jours extraordinaires, n’est-ce pas ?) et distance respectée à la caisse. Aucune étagère vide genre Allemagne de l’Est avant 89, donc aucune culpabilité à fourrer dans mon panier un paquet de pâtes et un autre de riz, plus légumes à soupe et fruits, ainsi que quelques boîtes de thon et sardines, sans oublier le chocolat antidépresseur. Tout trouvé et en un quart d’heure l’affaire était faite. J’avais pris mon vélo et un sac à dos, le premier pour allier l’exercice à l’utile, le second pour me protéger contre moi-même, oublier que je suis né de petites gens qui vivaient avec la crainte obsessionnelle du manque (autocitation et autopub, cf. Noms de Nantes, Editions Joca Seria, 2002, 10 euros !), et que, face à cette profusion de marchandises, j’aurais pu être tenté d’acheter plus que nécessaire. J’avais pris également ma paire de gants blancs de bibliophile, par contre délaissé au dernier instant ma cagoule de motard par peur de faire peur : c’eut été malvenu en ces jours surtendus. Bref, j’ai fait mes courses et jamais n’y avais accordé autant d’importance : ma soupe de légumes n’en fut que meilleure !

Vendredi 20 mars 2020

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19h. Charles au téléphone, dans la pièce à côté, rit avec son correspondant, et réorganise ses journées, et j’en souris, contente que nous soyons deux à vivre ces « jours extraordinaires ». Je vole une bribe de sa conversation, « … on fera comme avant… », et je trouve sidérant qu’un jeune de 25 ans prononce cette phrase. Quel adulte sera-t-il après une telle expérience ?

Le soir tombe et j’entends ma voisine et sa fille dans le jardin. Ce sont des gens que je connais peu, et qui, « avant », m’exaspéraient avec leurs barbecues carnassiers et leur parler fort. Aujourd’hui, je les guette, discrètement, et quand je les aperçois, je leur dis bonjour, juste bonjour, ne sachant pas quoi leur dire de plus mais heureuse de ce petit signe « mondain ».

Ce matin, je me suis levée avec l’intention de faire l’inventaire de nos provisions, placards, réfrigérateur, congélateur, cave, afin d’organiser nos prochains repas. Avais-je cela en tête parce que j’avais regardé la veille au soir « La maison du bois » de Pialat ? Probablement que cette chronique de la vie à l’arrière de la première guerre mondiale y était pour quelque chose, mais pas seulement, le besoin aussi d’avoir prise sur ce qui se passe, d’organiser notre vie, reprendre la main.

Fort heureusement, un long coup de fil de l’ami de ma fille m’a happé. Il m’a donné des nouvelles d’elle inquiétantes : elle continue à travailler dans une usine agro-alimentaire, en Belgique, où les ouvriers bossent sans aucune protection et dans une promiscuité de tous les instants. Peur et colère. Et puis sentiment de honte, la honte des planqués et des nantis, la honte des plaintifs.

Alors, que dire, après.

JFP

Il faudrait dormir la nuit, enfin le pouvoir, sinon les pensées font sombre marmelade et on s’y englue comme mouche. Conscience aiguë qu’en ces jours extraordinaires la vie continue d’aller pour soi parce que d’autres y travaillent ardemment, bien sûr les personnels de santé, services d’ordre et de secours, mais aussi, surtout, les agriculteurs qui produisent les produits, les ouvriers d’usine qui les transforment, les chauffeurs qui les livrent, les gérants de magasins qui en font négoce, les employés qui les servent et les encaissent. Moi, petit bonhomme consommateur, arrive en bout de chaîne et attends qu’on me serve, mais si, me dis-je, oui, si l’un des maillons de cette chaîne venait à céder, hein ?… J’en étais là à deux heures du matin, dans la marmelade de mes pensées, et m’imaginais devoir nourrir une famille (ce qui n’est plus le cas, ne l’a jamais vraiment été, mais la nuit se contrefout du réel) et pour ce faire obligé d’œuvrer dans la clandestinité, de marchander de troquer avec ceux-là même qu’hier encore je méprisais parce qu’ils avaient stocké plus que nécessaire, dévalisé les rayons au détriment d’autres clients, dont moi… A trois heures du matin, j’ai décidé d’allumer la lumière pour diluer le noir, liquéfier la marmelade. Il a fallu un moment, mais ça s’est produit et j’y ai vu plus clair, me suis dit que je venais de céder sans raison à la peur du manque, à l’instar de mes vieux parents qui en avaient une crainte obsessionnelle, mais eux avaient connu la guerre, moi pas, aucune crise, nulle réelle privation, comme quoi, me suis-je dit, certains réflexes sont ancrés en nous depuis l’enfance et se manifestent dès l’étincelle d’une menace… Avant de me rendormir, je m’en suis voulu de tant d’indécence : avoir peur de manquer quand on est citoyen d’un pays riche et en paix, quand on a un toit et assez d’argent pour se nourrir, oui, c’est indécent. Lors d’une prochaine insomnie, j’essaierai de m’en souvenir, mais la nuit est sournoise et se plait à nous faire perdre raison.

Samedi 21 mars 2020

JFP

Françoise et moi ne nous consultons pas, écrivons chacun chez soi, croisons nos écrits le soir sans retouche et sans commentaire. Force est de constater que depuis deux jours nos ressentis convergent.

FR

Au réveil, une colère sourde. J’ai pensé au père de mes enfants, au père d’un ami de Charles, à tous ces soignants qui sont à leur poste, au-delà de leur fatigue, consultations, gardes, soins, sans masque, sans test. On les envoie sur le front sans aucune arme. Nous ne pourrons pas reprendre, après, comme si notre société n’avait pas failli. Il faudra nous en rendre compte !

Au petit déjeuner, j’ai entendu le portail de l’immeuble à côté et suis sortie en vitesse pour dire bonjour à ma jeune voisine. Ce n’était pas elle, mais une femme d’un certain âge, sacoche à la main, qui venait s’occuper d’une vieille dame qui habite là. Quand elle est ressortie, je lui ai proposé de prendre les quelques masques qui me restent d’une certaine grippe H1N1 : « Merci, mais à quoi bon ? ». J’ai pleuré. De tristesse. De colère. Les salauds, Il faudra nous en rendre compte !

Puis j’ai voulu m’autoriser à aller dehors. Je me suis signée une autorisation de sortie, j’ai ouvert la porte de la maison, poussé le portail et je me suis retrouvée dehors. J’ai marché  jusqu’au rond-point. Rues vides. Au bout d’à peine une centaine de mètres, j’ai fait demi-tour, suffoquée par cette ville aux yeux clos, suspicieuse. Ce virus me détruit à force de méfiance. « Restez chez vous ». Alors que, d’habitude, justement, j’ai plaisir à ne pas rester chez moi, question d’équilibre et de moral, cette exhortation  multiplie le silence, m’écorche et met à nu mes fragilités. Interdit les bords de Seine, interdit les rues le long de l’Essonne, interdit le square Dalimier. Dehors ne m’appartient plus. L’étau se resserre et ses mâchoires sont puissantes.

Je retourne chez moi, vers mon petit territoire personnel, vaquer aux tâches domestiques puis travailler sur mon ordinateur que j’utilise  comme une forcenée, mail, Facebook, Tweeter, signe violent de ma réclusion. C’est une farce, n’est-ce pas, quand on dit qu’internet est une fenêtre sur le monde ? Une farce énorme dont je vais me réveiller dans un bris de rire ?

JFP

Noté cette phrase il y a quelque temps dans un beau livre de la philosophe Elisabeth de Fontenay : Au fond, ce que je tiens à dire, c’est que chacun de nous (…) négocie à sa manière propre la pénurie de son être. (Gaspard de la nuit, p.127). Le contexte était tout autre que celui qui nous préoccupe, mais la phrase n’en vaut pas moins, car oui, nous en sommes là aujourd’hui, et chacun négocie cette crise avec ce qu’il est et ce qu’il a. Le temps n’est pas à la mesquinerie ou à l’aigreur en critiquant, par exemple, tous ces écrivaillons qui se font la plume en tenant leur journal de confinement où forcément ils n’y consignent que des faits insignifiants dont tout le monde se contrefiche ! Et alors !? Si c’est pour ceux-là manière de mieux vivre ces jours difficiles, de garder contact avec l’extérieur, de lancer au ciel virtuel des petits signaux de fumée pour dire je suis là, j’existe, ne m’oubliez pas ! En écrivant ces lignes, je ne cherche pas tant à justifier les présentes pages que Françoise Roques et moi-même vous donnons à lire, qu’à clore le bec à certain·e·s auteur·e·s patenté·e·s qui se posent en défenseur·e·s des Belles Lettres ! Se reconnaîtra qui veut si ce journal lui tombe sous les yeux (et des mains, forcément). Je n’argumenterai pas davantage, car le propos ne mérite pas colère.

D’ailleurs le temps de la colère, de la vraie colère, n’est pas venu, pour l’heure il faut rigueur et autodiscipline pour sortir au plus vite de cette sale période. Pour les nantis dont je ne nie pas faire partie, ce confinement imposé commence à être pesant ; pour ceux qui le sont moins que moi ou pas du tout, qui partagent à plusieurs un logement exigu ou pire une chambre d’hôtel sans étoiles, sans doute est-il déjà insupportable. Pourtant, nous n’en sommes qu’au tout début et déjà, en amorce à la colère, les questions fusent : pourquoi, par exemple, un tel manque dans les services hospitaliers alors qu’il est certain, parions-le sans crainte, qu’aucune armurerie d’aucune de nos armées n’est en pénurie d’armes et de munitions ? Pourquoi ces sous-entendus de notre ex-ministre de la santé, mauvaise perdante aux élections municipales : qui savait quoi et qui n’a pas su ou pas voulu anticiper ? Il faudra s’en souvenir quand le temps de la colère sera venu, se souvenir aussi de cette petite phrase de notre beau parleur de Président (avant je disais « orateur » mais je pense que le costume aujourd’hui lui est trop large aux épaules) : le jour d’après ne sera pas comme le jour d’avant… En quoi ne le sera-t-il pas et qu’aura-t-il à nous proposer ? Bon, j’avais dit que le temps de la colère n’était pas venu et déjà je sens que je m’énerve, preuve qu’il y a malaise, pour ne pas dire plus. Pourtant le printemps est là et les jonquilles sont en fleurs. Je n’aurais pas dû.

Dimanche 22 mars 2020

FR

Soyons honnête, aujourd’hui fut un dimanche comme les autres. Cette notation est très indécente, je m’en rends compte, et en même temps, j’éprouve un malin plaisir à l’écrire.

Ce matin, virée au marché – ouvert, ce que je ne comprends pas du tout -, et au passage, visite à ma voisine d’en face, elle à sa fenêtre, moi sur le trottoir ; nous élaborons de futures soirées « contes », entre voisins, pour « après »…

Déjeuner de retour de marché,  table de fête dressée, fruits de mer, poisson, vin. Charles joue le jeu car il sait à quel point j’aime ces déjeuners du dimanche, peut-être les aime-t-il aussi, depuis que…

Après-midi à « maisonner » et flemmarder, comme souvent le dimanche.

Et puis ce coup de fil de ma fille Mathilde qui me raconte sa vie de stagiaire dans son usine, sans masque, sans distance de sécurité entre chaque ouvrier, les conditions de travail dégueulasses, la fatigue le soir, et la colère qui point  avec la peur, ce coup de fil qui me ramène à un maintenant, pas comme avant.

Un dimanche pas comme les autres.

JFP

Je me souviens avoir réalisé une série d’entretiens auprès d’anciens en maison de retraite ou service de gériatrie quant à la manière dont ceux-ci avaient vécu leur « passage à la retraite ». Une douzaine d’hommes s’étaient prêtés à l’exercice (aucune femme mais ces dernières, en ces temps où les rôles étaient clairement partagés, travaillaient surtout à la maison, autant dire, c’était entendu à l’époque : ne travaillaient pas !) et leurs témoignages concordaient sur plusieurs points que je caricature à dessein : primo, les deux premiers mois c’était comme des vacances prolongées ; secundo, les deux mois suivants on commençait à tourner en rond ; tertio, les deux mois suivants le désœuvrement était tel qu’il générait morosité ou pire dépression ; quarto, au bout de six à huit mois on reprenait goût à la vie, mais pas la même vie qu’avant : une vie de retraité avec des occupations, un rapport au temps et un état d’esprit différents. Ceci est un résumé caricatural, je le répète. Toutefois, je me demande si les jours extraordinaires que nous vivons (et qui risquent de durer un bon mois) n’engendreraient pas, en raccourci et pour certains d’entre nous, un schéma mental similaire qui irait de l’ersatz de vacances au désœuvrement en passant par l’ennui, avec tout ce que cela induit de troubles et de dérives. Ce n’est pas une affirmation, je n’oserais pas : juste une interrogation. Que je soulève aujourd’hui pour ne pas l’oublier plus tard, quand la crise sera passée et ce journal caduc, quand nous aurons repris nos activités « normales » mais que quelque chose en nous aura changé : notre rapport au temps et aux autres, peut-être, notre regard tout simplement ?