{"id":685,"date":"2020-04-04T12:28:27","date_gmt":"2020-04-04T10:28:27","guid":{"rendered":"http:\/\/jfpiquet.com\/?page_id=685"},"modified":"2020-04-04T12:28:27","modified_gmt":"2020-04-04T10:28:27","slug":"des-jours-extraordinaires-1","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/jfpiquet.com\/?page_id=685","title":{"rendered":"Des jours extraordinaires &#8211; 1"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"text-align:center\" class=\"has-medium-font-size\"><strong>Des jours extraordinaires<\/strong><br><em>Journaux crois\u00e9s de Fran\u00e7oise Roques &amp; Jacques-Fran\u00e7ois Piquet<\/em><br>Semaine 1 \u2022 <a href=\"https:\/\/jfpiquet.com\/?page_id=593\">Semaine 2<\/a> \u2022 <a href=\"https:\/\/jfpiquet.com\/?page_id=642\">Semaine 3<\/a><\/p>\n\n\n\n<ul><li><a href=\"#lundi16\">Lundi 16 mars 2020<\/a><\/li><li><a href=\"#mardi17\">Mardi 17 mars 2020<\/a><\/li><li><a href=\"#mercredi18\">Mercredi 18 mars 2020<\/a><\/li><li><a href=\"#jeudi19\">Jeudi 19 mars 2020<\/a><\/li><li><a href=\"#vendredi20\">Vendredi 20 mars 2020<\/a><\/li><li><a href=\"#samedi21\">Samedi 21 mars 2020<\/a><\/li><li><a href=\"#dimanche22\">Dimanche 22 mars 2020<\/a><\/li><\/ul>\n\n\n\n<p id=\"lundi16\"><em><strong>Lundi 16 mars 2020<\/strong><\/em><br><em>JFP <\/em><br>Il m\u2019a toujours \u00e9tonn\u00e9 de constater la c\u00e9l\u00e9rit\u00e9, la vivacit\u00e9 d\u2019anguille avec lesquelles les mots nouveaux se glissent dans le flot de notre vocabulaire courant. En des temps pas si lointains et autrement plus sombres, je m\u2019en \u00e9tais d\u00e9j\u00e0 fait la remarque \u00e0 propos de termes m\u00e9dicaux dont la veille encore j\u2019ignorais jusqu\u2019\u00e0 l\u2019existence et que soudain je m\u2019entendais employer avec une certaine aisance, r\u00e9pondant \u00e0 un tel qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un&nbsp;ad\u00e9nocarcinome pulmonaire non \u00e0 petites cellules, expliquant \u00e0 tel autre les causes et manifestations d\u2019un choc anaphylactique. Aujourd\u2019hui, la question est tout autre car le mot nouveau m\u2019est sinon familier du moins connu, m\u00eame si je n\u2019ai pas souvenir de l\u2019avoir jamais utilis\u00e9 dans aucun des seize livres que j\u2019ai \u00e9crits&nbsp;; mais l\u2019avoir dit, oui, bien s\u00fbr, \u00e9videmment, comme tout le monde\u2026 Dans son discours de ce soir notre Pr\u00e9sident ne l\u2019a pas utilis\u00e9, estimant sans doute qu\u2019il aurait fait tache triviale dans sa rh\u00e9torique impeccable, c\u2019est donc son sbire de l\u2019Int\u00e9rieur qui s\u2019en est charg\u00e9, lequel, se foutant de la rh\u00e9torique comme de l\u2019\u00e9l\u00e9gance, le balance tout de go : \u00ab&nbsp;Confinement &nbsp;!&nbsp;\u00bb en ajoutant pour les plus obtus ou les plus perplexes d\u2019entre nous&nbsp;: \u00ab&nbsp;Restez chez vous&nbsp;!&nbsp;\u00bb Une telle sommation \u00e0 l\u2019adresse de tout un peuple est pour le moins in\u00e9dite et augure de jours peu ordinaires, voire extraordinaires. Mon amie Fran\u00e7oise Roques, biblioth\u00e9caire \u00ab&nbsp;confin\u00e9e&nbsp;\u00bb (cf. pr\u00e9sentation page <em>Partenariats<\/em> de ce site) m\u2019a propos\u00e9 d\u2019en rendre compte au pr\u00e9sent en croisant nos journaux respectifs. Apr\u00e8s un moment d\u2019h\u00e9sitation, j\u2019ai accept\u00e9&nbsp;: confinement rime avec temps, et du temps, nous allons en avoir, n\u2019est-ce pas&nbsp;?<br><\/p><\/p>\n\n\n\n<p><p id=\"mardi17\"><em><strong>Mardi 17 mars 2020<\/strong><\/em><\/p><\/p>\n\n\n\n<p><em> FR<\/em><br><em> <\/em>Premier jour de confinement &#8211; quelques heures apr\u00e8s le d\u00e9but, trois jours avant le printemps.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce\njournal ne l\u2019est pas tout \u00e0 fait puisque je pense l\u2019envoyer \u00e0 JFP. Mais peu\nimporte au fond puisque cela me fait du bien de l\u2019\u00e9crire. Il me semble\nqu\u2019\u00e9crire sera peut-\u00eatre le moyen de ne pas perdre pied pendant cette mise en quarantaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Premier jour de\nrel\u00e9gation, avec ce poids &nbsp;qu\u2019est cette dur\u00e9e ind\u00e9termin\u00e9e, quinzaine\nannonc\u00e9e dont on sent qu\u2019elle n\u2019est que le d\u00e9but d\u2019autre chose \u00e0 advenir, et\navec cette immense tristesse d\u2019avoir ferm\u00e9 les portes de la m\u00e9diath\u00e8que et dit\nau revoir \u00e0 mes coll\u00e8gues. Abandon douloureux.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis\nce matin, l\u2019impasse du Parc et le jardin public sont d\u00e9serts. L\u2019ultimatum de\nmidi a transform\u00e9 ce mardi en un dimanche immobile, encore plus mort que les\ndimanches habituels de nos banlieues. A-t-on quelque culpabilit\u00e9 \u00e0 sortir, ne\nserait-ce que pour d\u00e9poser sa poubelle sur le trottoir ? Ouvrir la porte de ma\nmaison, pousser le portail, rester \u00e0 peine une minute dans la rue &#8211; une jeune\nblack est l\u00e0, \u00e9coutant de la musique \u00e0 son portable &#8211; puis rentrer, se dire\nqu\u2019on est sortie sans raison \u00ab&nbsp;valable&nbsp;\u00bb. Et des mots tournent dans\nma t\u00eate, toujours les m\u00eames, attestation de d\u00e9placement, sanction, fronti\u00e8re,\nguerre, des mots qui modifient profond\u00e9ment ma fa\u00e7on de penser : je suis non\npas recluse mais prisonni\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p><em>JFP<\/em><br><em> <\/em>L\u2019anaphore est une figure de rh\u00e9torique facile et efficace dont les po\u00e8tes savent user, dont les politiciens aiment abuser, car elle leur assure une certaine post\u00e9rit\u00e9 en imprimant leurs discours dans les t\u00eates. On se souvient tous du \u00ab&nbsp;moi, pr\u00e9sident&nbsp;\u00bb de Fran\u00e7ois Hollande&nbsp;; on se souviendra pareillement du \u00ab&nbsp;nous sommes en guerre&nbsp;\u00bb d\u2019Emmanuel Macron, r\u00e9p\u00e9t\u00e9 pas moins de six fois en vingt minutes, c\u2019est normal, nous sommes tr\u00e8s obtus et lui tr\u00e8s ambitieux. Cela dit, m\u00eame si je con\u00e7ois que nous sommes effectivement en guerre, je crains qu\u2019en le r\u00e9p\u00e9tant \u00e0 l\u2019envi et sur un ton aussi dramatique, on en vienne \u00e0 oublier qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une guerre sanitaire, sans la cohorte d\u2019horreurs, d\u2019exactions et de mis\u00e8res que l\u2019on associe d\u2019ordinaire \u00e0 ce mot. Sans non plus de p\u00e9nurie alimentaire en perspective&nbsp;: des altercations ont pourtant eu lieu ici et l\u00e0 \u00e0 l\u2019ouverture de magasins, des abus aussi qui risquent d\u2019engendrer un \u00e9puisement des stocks \u00e0 court terme, d\u2019o\u00f9 de nouvelles bagarres et ainsi, \u00e0 chaque coup donn\u00e9 ou re\u00e7u, notre vernis d\u2019individus civilis\u00e9s s\u2019\u00e9caille-t-il un peu plus\u2026 Qu\u2019en sera-t-il dans une semaine ou davantage&nbsp;? Qu\u2019en serait-il s\u2019il y avait vraiment p\u00e9nurie, si nous \u00e9tions vraiment menac\u00e9s de faim&nbsp;? <\/p>\n\n\n\n<p><p id=\"mercredi18\"><em><strong>Mercredi 18 mars 2020<\/strong><\/em><\/p><\/p>\n\n\n\n<p><em>FR <\/em><br><em> <\/em>A la maison, je commence \u00e0 mettre en place une routine qui m\u2019\u00e9vite pour l\u2019instant (deuxi\u00e8me jour de cl\u00f4ture !) de me recroqueviller : r\u00e9veil \u00e0 7h, parcours de Tweeter, Mediapart, la une du Monde, un peu Facebook, petit d\u00e9jeuner dans la cuisine \u00e0 8h, puis la matin\u00e9e \u00e0 \u00ab&nbsp;maisonner&nbsp;\u00bb (mais tu maisonnes, nom de Dieu, pour un temps ind\u00e9fini, le comprends-tu ?), l\u2019apr\u00e8s-midi \u00e0 travailler (peu), lire (un peu), gamberger (un peu plus). En g\u00e9n\u00e9ral, d\u00e9jeuner et d\u00eener avec mon fils Charles (petit rappel : en g\u00e9n\u00e9ral ? Tu n\u2019en es qu\u2019au deuxi\u00e8me jour, ma vieille\u2026).<\/p>\n\n\n\n<p>Ce matin, j\u2019ai\ncrois\u00e9 ma voisine et mon voisin d\u2019en face ; j\u2019aime dire <em>croiser<\/em> : chacun\n\u00e0 sa fen\u00eatre, nous avons pris des nouvelles des uns et des autres, propos\u00e9\nservices et conseils, criant sans vergogne d\u2019une maison \u00e0 l\u2019autre, parlant\nchats et petits riens, faisant durer cet instant plus que de raison, pour le\npur plaisir de se sentir faire soci\u00e9t\u00e9. Nous avons pris rendez-vous pour ce\nsoir, 19h.<\/p>\n\n\n\n<p> Puis je suis all\u00e9e \u00e0 Vert-le-Grand o\u00f9 j\u2019ai pris dossiers, disque dur externe et cahier de bord pour pouvoir continuer \u00e0 travailler chez moi.<br> Cette fois, j\u2019ai \u00e9prouv\u00e9 un r\u00e9el plaisir \u00e0 retourner \u00e0 la m\u00e9diath\u00e8que. Une derni\u00e8re fois avant\u2026 Je ne sais quand. Mais aujourd\u2019hui, cette incertitude m\u2019all\u00e8ge. Au point de me sentir en vacances. Car le soleil est l\u00e0, en avance de tr\u00e8s peu sur le printemps.&nbsp; Un soleil tr\u00e8s doux qui me ferait oublier le confinement. Et pourtant, dehors, il est \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Il creuse nos fronti\u00e8res, vide les rues, \u00e9teint les bruits de la ville. Je me raccroche au t\u00e9l\u00e9travail qui m\u2019\u00e9vite de penser plus loin, au-del\u00e0 de ce monde bien liss\u00e9 que j\u2019ai toujours connu, qui m\u2019\u00e9vite de penser \u00e0 l\u2019apr\u00e8s, \u00e0 ce qui \u00e9mergera de ce confinement. Certains disent que cette suspension de nos habitudes nous renforcera, nous lib\u00e9rera. Mais ce soir, mercredi 18 mars 2020, je commence \u00e0 attendre. Attendre la pluie et le froid qui me feraient me calfeutrer <strong>volontairement<\/strong> chez moi. Attendre les autres, pour discuter, bavarder, boire un coup. Attendre que quelqu\u2019un passe dans ma rue. <\/p>\n\n\n\n<p>Ce soir, mercredi 18 mars 2020, je commence \u00e0 manquer.<\/p>\n\n\n\n<p> <em>Note de presque fin de journ\u00e9e : je ne consigne dans ce journal que le d\u00e9roul\u00e9 tr\u00e8s concret de ces jours &nbsp;\u00ab&nbsp;extraordinaires&nbsp;\u00bb. Une amie de JFP pense sans doute que je devrais m\u2019abstenir d\u2019\u00e9crire tout ceci, ne voyant que peu d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce que je rajoute ma voix au bruissement g\u00e9n\u00e9ral. Elle a peut-\u00eatre raison. Mais ce fil t\u00e9nu qui me relie encore \u00e0 mon ami me tient au plus pr\u00e8s de ma vie.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>JFP<\/em><br><em> <\/em>On sent bien que ce jour est diff\u00e9rent des pr\u00e9c\u00e9dents mais on ne saurait dire en quoi. Il faut un certain temps avant de comprendre que le silence en est la cause&nbsp;: aucune p\u00e9tarade de moteur, aucun \u00e9clat de voix dans ma rue d\u2019ordinaire passante, surtout aux heures d\u2019entr\u00e9e et de sortie des \u00e9coles, enfin aucun vrombissement de r\u00e9acteurs dans mon ciel habituellement quadrill\u00e9 par les sillages blancs des avions de ligne qui vont viennent, atterrissent ou d\u00e9collent de l\u2019a\u00e9roport d\u2019Orly. Confinement rime donc \u00e9galement avec silence&nbsp;? Il en faudrait peu pour que cela g\u00e9n\u00e8re une pointe d\u2019inqui\u00e9tude, le manque d\u2019habitude, sans doute, \u00e7a va passer, heureusement il y a les oiseaux\u2026 <\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s plusieurs\nsaisons de manifestations \u2013 gilets jaunes et anti r\u00e9forme des retraites \u2013 nombre\nde petits commerces ont un genou \u00e0 terre&nbsp;; le coronavirus n\u2019aura nulle\npeine \u00e0 en achever certains. Mais ce qui est perdu pour les uns ne l\u2019est pas\npour tout le monde&nbsp;: l\u2019ogre Amazon se pourl\u00e8che les babines et recrute \u00e0\ntout va. Nous autres, Petits Poucets qui rejetons ce mod\u00e8le \u00e9conomique, n\u2019avons\nqu\u2019une seule arme mais elle peut s\u2019av\u00e9rer redoutable&nbsp;: le boycott&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Vu de mon portail ma\nvieille voisine qui remontait p\u00e9niblement la rue pour aller acheter son pain,\nlui ai propos\u00e9 mon aide qu\u2019elle a refus\u00e9e au pr\u00e9texte que \u00e7a lui faisait du\nbien de marcher, puis elle a sorti un papier de son cabas&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai\nune attestation pour sortir, vous savez&nbsp;!&nbsp;\u00bb, comme si le document non\nseulement l\u2019autorisait \u00e0 se d\u00e9placer mais la pr\u00e9munissait contre toute contamination.\nJ\u2019ai longtemps travaill\u00e9 aupr\u00e8s des anciens et reconnais qu\u2019ils m\u2019ont toujours\n\u00e9mu, sans doute parce que je n\u2019ai pas su m\u2019occuper des miens, mais c\u2019est une\nautre histoire. Toujours est-il que plus je me rapproche d\u2019eux, plus ils\nm\u2019\u00e9meuvent&nbsp;; viendra le jour o\u00f9 je me verrai m\u2019approcher de moi-m\u00eame et\nm\u2019entendrai me dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai une attestation pour vieillir, vous\nsavez&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><p id=\"jeudi19\"><strong><em>Jeudi 19 mars 2020<\/em><\/strong><\/p><\/p>\n\n\n\n<p>FR<\/p>\n\n\n\n<p>Cette nuit, r\u00eave \u00e9trange : je revoyais mon amie A. tournoyant sur les quais de Bryggen,\npuis le ciel aux draperies bor\u00e9ales s\u2019abattait lentement sur\nelle et l\u2019\u00e9touffait dans ses plis vert phosphorescent.\nCauchemar silencieux. <\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais comment apprivoiser de vieilles peurs\nsouterraines qui affleurent dans le silence hors norme de la ville. <\/p>\n\n\n\n<p>Je reviens sur une id\u00e9e qui irrigue les r\u00e9seaux sociaux comme quoi le confinement stimulera l\u2019imagination et permettra de se recentrer sur soi.\nEh bien, je me rends compte que je suis incapable de me colleter avec moi-m\u00eame, et encore moins de m\u2019\u00e9chapper &#8211; ni introspection ni d\u00e9rivations -. Il me faudra probablement un peu de\ntemps pour surmonter mes peurs, mes craintes, mes d\u00e9pressions, mes solitudes.&nbsp; <\/p>\n\n\n\n<p>Alors je mets en place de multiples occupations pour \u00e9loigner le d\u00e9sastre et pour m\u2019\u00e9loigner de\nmoi : pr\u00e9parer une\nsortie de mon fils Charles pour ravitailler ses grands-parents, travailler pour\nla m\u00e9diath\u00e8que, cuisiner, ranger, lire, regarder par la fen\u00eatre ma jeune voisine qui joue avec ses enfants\ndans le jardin d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Vivre et sans sortir.<\/p>\n\n\n\n<p><em>JFP<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;<\/em>C\u2019\u00e9tait trop beau pour durer, non, pas le virus, le\nsilence&nbsp;! Apr\u00e8s un \u00e9tat de sid\u00e9ration qui a dur\u00e9\ndeux jours, les maris se sont repris en main,\npeut-\u00eatre aid\u00e9s en cela par leurs \u00e9pouses pratiques (ou leur pratiques \u00e9pouses&nbsp;? faudra que je demande la diff\u00e9rence \u00e0 Fran\u00e7oise&nbsp;!), et ont repris en main tondeuse, tron\u00e7onneuse et autres engins bruyants. Du coup, on\nse croirait samedi printanier en banlieue parisienne, sauf qu\u2019on est jeudi&nbsp;et pas encore au printemps ; enfin, me consol\u00e9-je, on devrait quand m\u00eame \u00e9chapper aux barbecues festifs avec joyeuse bande de potes qui ont le\nverbe haut et souvent chantent faux&nbsp;! Si cette\np\u00e9riode de confinement devait par trop se prolonger, j\u2019en connais qui vont sortir la b\u00e9tonni\u00e8re et vite fait bien fait ajouter une pi\u00e8ce \u00e0 leur habitation pour y confiner les gosses ou s\u2019y confiner peinard avec un ordi et quelques packs de bi\u00e8re&nbsp;! Oui, je sais, c\u2019est un grossier clich\u00e9, alors que si \u00e7a se\ntrouve il y a de chouettes types parmi ceux-l\u00e0, dont certains s\u00fbrement vont mettre \u00e0\nprofit ce temps de vacance inesp\u00e9r\u00e9\npour r\u00e9aliser le r\u00eave de leur vie&nbsp;: \u00e9crire un roman&nbsp;! <em>Ah&nbsp;! que le temps\nvienne \/ O\u00f9 les boulots reprennent&nbsp;<\/em><em>!<\/em><em><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Bon, plus rien dans le frigo, faut y aller et je m\u2019attends au pire, quoiqu\u2019\u00e0 Biocoop, me rassur\u00e9-je, les clients ont un vernis plus \u00e9pais que certains autres qui fr\u00e9quentent des magasins moins chics moins chers. Eh bien, contre toute attente et la t\u00eate parasit\u00e9e par le r\u00e9cit de bien vilains comportements dans cette m\u00eame enseigne (\u00e0 Bordeaux, certes, mais cette ville que je sache n\u2019est pas plus mal fam\u00e9e que celles de nos banlieues parisiennes), eh bien, disais-je, j\u2019avais mal pens\u00e9 : civisme et politesse d\u00e8s l\u2019entr\u00e9e, un qui sort un qui entre, quinze pas plus dans les rayons, sourires contraints entre clients (on a l\u2019air con avec nos gants nos masques nos d\u00e9sinfectants qui puent, mais on vit des jours extraordinaires, n\u2019est-ce pas&nbsp;?) et distance respect\u00e9e \u00e0 la caisse. Aucune \u00e9tag\u00e8re vide genre Allemagne de l\u2019Est avant 89, donc aucune culpabilit\u00e9 \u00e0 fourrer dans mon panier un paquet de p\u00e2tes et un autre de riz, plus l\u00e9gumes \u00e0 soupe et fruits, ainsi que quelques bo\u00eetes de thon et sardines, sans oublier le chocolat antid\u00e9presseur. Tout trouv\u00e9 et en un quart d\u2019heure l\u2019affaire \u00e9tait faite. J\u2019avais pris mon v\u00e9lo et un sac \u00e0 dos, le premier pour allier l\u2019exercice \u00e0 l\u2019utile, le second pour me prot\u00e9ger contre moi-m\u00eame, oublier que <em>je suis n\u00e9 de<\/em> <em>petites gens qui vivaient<\/em> avec <em>la crainte obsessionnelle du manque<\/em> (autocitation et autopub, cf. <em>Noms de Nantes<\/em>, Editions Joca Seria, 2002, 10 euros&nbsp;!), et que, face \u00e0 cette profusion de marchandises, j\u2019aurais pu \u00eatre tent\u00e9 d\u2019acheter plus que n\u00e9cessaire. J\u2019avais pris \u00e9galement ma paire de gants blancs de bibliophile, par contre d\u00e9laiss\u00e9 au dernier instant ma cagoule de motard par peur de faire peur&nbsp;: c\u2019eut \u00e9t\u00e9 malvenu en ces jours surtendus. Bref, j\u2019ai fait mes courses et jamais n\u2019y avais accord\u00e9 autant d\u2019importance&nbsp;: ma soupe de l\u00e9gumes n\u2019en fut que meilleure&nbsp;! <\/p>\n\n\n\n<p><p id=\"vendredi20\"><strong><em>Vendredi\n20 mars 2020<\/em><\/strong><\/p><\/p>\n\n\n\n<p><em>FR<\/em><\/p>\n\n\n\n<p> 19h. Charles au t\u00e9l\u00e9phone, dans la pi\u00e8ce \u00e0 c\u00f4t\u00e9, rit avec son correspondant, et r\u00e9organise ses journ\u00e9es, et j\u2019en souris, contente que nous soyons deux \u00e0 vivre ces \u00ab&nbsp;jours extraordinaires&nbsp;\u00bb. Je vole une bribe de sa conversation, \u00ab&nbsp;\u2026 on fera comme avant\u2026&nbsp;\u00bb, et je trouve sid\u00e9rant qu\u2019un jeune de 25 ans prononce cette phrase. Quel adulte sera-t-il apr\u00e8s une telle exp\u00e9rience ?<\/p>\n\n\n\n<p> Le soir tombe et j\u2019entends ma voisine et sa fille dans le jardin. Ce sont des gens que je connais peu, et qui, \u00ab&nbsp;avant&nbsp;\u00bb, m\u2019exasp\u00e9raient avec leurs barbecues carnassiers et leur parler fort. Aujourd\u2019hui, je les guette, discr\u00e8tement, et quand je les aper\u00e7ois, je leur dis bonjour, juste bonjour, ne sachant pas quoi leur dire de plus mais heureuse de ce petit signe \u00ab&nbsp;mondain&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p> Ce matin, je me suis lev\u00e9e avec l\u2019intention de faire l\u2019inventaire de nos provisions, placards, r\u00e9frig\u00e9rateur, cong\u00e9lateur, cave, afin d\u2019organiser nos prochains repas. Avais-je cela en t\u00eate parce que j\u2019avais regard\u00e9 la veille au soir \u00ab&nbsp;La maison du bois&nbsp;\u00bb de Pialat ? Probablement que cette chronique de la vie \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de la premi\u00e8re guerre mondiale y \u00e9tait pour quelque chose, mais pas seulement, le besoin aussi d\u2019avoir prise sur ce qui se passe, d\u2019organiser notre vie, reprendre la main.<\/p>\n\n\n\n<p> Fort heureusement, un long coup de fil de l\u2019ami de ma fille m\u2019a happ\u00e9. Il m\u2019a donn\u00e9 des nouvelles d\u2019elle inqui\u00e9tantes : elle continue \u00e0 travailler dans une usine agro-alimentaire, en Belgique, o\u00f9 les ouvriers bossent sans aucune protection et dans une promiscuit\u00e9 de tous les instants. Peur et col\u00e8re. Et puis sentiment de honte, la honte des planqu\u00e9s et des nantis, la honte des plaintifs.<\/p>\n\n\n\n<p> Alors, que dire, apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p><em>JFP<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il\nfaudrait dormir la nuit, enfin le pouvoir, sinon les pens\u00e9es font sombre\nmarmelade et on s\u2019y englue comme mouche. Conscience aigu\u00eb qu\u2019en ces jours\nextraordinaires la vie continue d\u2019aller pour soi parce que d\u2019autres y\ntravaillent ardemment, bien s\u00fbr les personnels de sant\u00e9, services d\u2019ordre et de\nsecours, mais aussi, surtout, les agriculteurs qui produisent les produits, les\nouvriers d\u2019usine qui les transforment, les chauffeurs qui les livrent, les g\u00e9rants\nde magasins qui en font n\u00e9goce, les employ\u00e9s qui les servent et les encaissent.\nMoi, petit bonhomme consommateur, arrive en bout de cha\u00eene et attends qu\u2019on me\nserve, mais si, me dis-je, oui, si l\u2019un des maillons de cette cha\u00eene venait \u00e0\nc\u00e9der, hein&nbsp;?\u2026 J\u2019en \u00e9tais l\u00e0 \u00e0 deux heures du matin, dans la marmelade de\nmes pens\u00e9es, et m\u2019imaginais devoir nourrir une famille (ce qui n\u2019est plus le\ncas, ne l\u2019a jamais vraiment \u00e9t\u00e9, mais la nuit se contrefout du r\u00e9el) et pour ce\nfaire oblig\u00e9 d\u2019\u0153uvrer dans la clandestinit\u00e9, de marchander de troquer avec\nceux-l\u00e0 m\u00eame qu\u2019hier encore je m\u00e9prisais parce qu\u2019ils avaient stock\u00e9 plus que\nn\u00e9cessaire, d\u00e9valis\u00e9 les rayons au d\u00e9triment d\u2019autres clients, dont moi\u2026 A\ntrois heures du matin, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 d\u2019allumer la lumi\u00e8re pour diluer le noir,\nliqu\u00e9fier la marmelade. Il a fallu un moment, mais \u00e7a s\u2019est produit et j\u2019y ai\nvu plus clair, me suis dit que je venais de c\u00e9der sans raison \u00e0 la peur du\nmanque, \u00e0 l\u2019instar de mes vieux parents qui en avaient une <em>crainte obsessionnelle<\/em>,\nmais eux avaient connu la guerre, moi pas, aucune crise, nulle r\u00e9elle\nprivation, comme quoi, me suis-je dit, certains r\u00e9flexes sont ancr\u00e9s en nous\ndepuis l\u2019enfance et se manifestent d\u00e8s l\u2019\u00e9tincelle d\u2019une menace\u2026 Avant de me\nrendormir, je m\u2019en suis voulu de tant d\u2019ind\u00e9cence&nbsp;: avoir peur de manquer quand\non est citoyen d\u2019un pays riche et en paix, quand on a un toit et assez d\u2019argent\npour se nourrir, oui, c\u2019est ind\u00e9cent. Lors d\u2019une prochaine insomnie,\nj\u2019essaierai de m\u2019en souvenir, mais la nuit est sournoise et se plait \u00e0 nous\nfaire perdre raison.<\/p>\n\n\n\n<p><p id=\"samedi21\"><strong><em>Samedi\n21 mars 2020<\/em><\/strong><\/p><\/p>\n\n\n\n<p><em>JFP<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7oise\net moi ne nous consultons pas, \u00e9crivons chacun chez soi, croisons nos \u00e9crits le\nsoir sans retouche et sans commentaire. Force est de constater que depuis deux\njours nos ressentis convergent.<\/p>\n\n\n\n<p><em>FR<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Au r\u00e9veil, une col\u00e8re\nsourde. J\u2019ai pens\u00e9 au p\u00e8re de mes enfants, au p\u00e8re d\u2019un ami de Charles, \u00e0 tous\nces soignants qui sont \u00e0 leur poste, au-del\u00e0 de leur fatigue, consultations,\ngardes, soins, sans masque, sans test. On les envoie sur le front sans aucune arme.\nNous ne pourrons pas reprendre, apr\u00e8s, comme si notre soci\u00e9t\u00e9 n\u2019avait pas\nfailli. Il faudra nous en rendre compte ! <\/p>\n\n\n\n<p>Au petit d\u00e9jeuner, j\u2019ai\nentendu le portail de l\u2019immeuble \u00e0 c\u00f4t\u00e9 et suis sortie en vitesse pour dire\nbonjour \u00e0 ma jeune voisine. Ce n\u2019\u00e9tait pas elle, mais une femme d\u2019un certain\n\u00e2ge, sacoche \u00e0 la main, qui venait s\u2019occuper d\u2019une vieille dame qui habite l\u00e0.\nQuand elle est ressortie, je lui ai propos\u00e9 de prendre les quelques masques qui\nme restent d\u2019une certaine grippe H1N1 : \u00ab&nbsp;Merci, mais \u00e0 quoi bon ?&nbsp;\u00bb.\nJ\u2019ai pleur\u00e9. De tristesse. De col\u00e8re. Les salauds, Il faudra nous en rendre\ncompte !<\/p>\n\n\n\n<p>Puis j\u2019ai voulu\nm\u2019autoriser \u00e0 aller dehors. Je me suis sign\u00e9e une autorisation de sortie, j\u2019ai\nouvert la porte de la maison, pouss\u00e9 le portail et je me suis retrouv\u00e9e dehors.\nJ\u2019ai march\u00e9&nbsp; jusqu\u2019au rond-point. Rues\nvides. Au bout d\u2019\u00e0 peine une centaine de m\u00e8tres, j\u2019ai fait demi-tour, suffoqu\u00e9e\npar cette ville aux yeux clos, suspicieuse. Ce virus me d\u00e9truit \u00e0 force de m\u00e9fiance.\n\u00ab\u00a0Restez chez vous&nbsp;\u00bb. Alors que, d\u2019habitude, justement, j\u2019ai plaisir \u00e0\nne pas rester chez moi, question d\u2019\u00e9quilibre et de moral, cette\nexhortation&nbsp; multiplie le silence,\nm\u2019\u00e9corche et met \u00e0 nu mes fragilit\u00e9s. Interdit les bords de Seine, interdit les\nrues le long de l\u2019Essonne, interdit le square Dalimier. Dehors ne m\u2019appartient\nplus. L\u2019\u00e9tau se resserre et ses m\u00e2choires sont puissantes. <\/p>\n\n\n\n<p>Je retourne chez moi,\nvers mon petit territoire personnel, vaquer aux t\u00e2ches domestiques puis\ntravailler sur mon ordinateur que j\u2019utilise&nbsp;\ncomme une forcen\u00e9e, mail, Facebook, Tweeter, signe violent de ma\nr\u00e9clusion. C\u2019est une farce, n\u2019est-ce pas, quand on dit qu\u2019internet est une\nfen\u00eatre sur le monde ? Une farce \u00e9norme dont je vais me r\u00e9veiller dans un bris\nde rire ?<\/p>\n\n\n\n<p><em>JFP<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Not\u00e9\ncette phrase il y a quelque temps dans un beau livre de la philosophe Elisabeth\nde Fontenay : <em>Au fond, ce que je tiens \u00e0 dire, c\u2019est que chacun de nous (\u2026)\nn\u00e9gocie \u00e0 sa mani\u00e8re propre la p\u00e9nurie de son \u00eatre. (Gaspard de la nuit,\np.127). <\/em>Le contexte \u00e9tait tout autre que celui qui nous pr\u00e9occupe, mais la\nphrase n\u2019en vaut pas moins, car oui, nous en sommes l\u00e0 aujourd\u2019hui, et chacun\nn\u00e9gocie cette crise avec ce qu\u2019il est et ce qu\u2019il a. Le temps n\u2019est pas \u00e0 la\nmesquinerie ou \u00e0 l\u2019aigreur en critiquant, par exemple, tous ces \u00e9crivaillons\nqui se font la plume en tenant <em>leur <\/em>journal de confinement o\u00f9 forc\u00e9ment\nils n\u2019y consignent que des faits insignifiants dont tout le monde se\ncontrefiche&nbsp;! Et alors&nbsp;!? Si c\u2019est pour ceux-l\u00e0 mani\u00e8re de mieux\nvivre ces jours difficiles, de garder contact avec l\u2019ext\u00e9rieur, de lancer au\nciel virtuel des petits signaux de fum\u00e9e pour dire <em>je suis l\u00e0, j\u2019existe, ne\nm\u2019oubliez pas&nbsp;<\/em>! En \u00e9crivant ces lignes, je ne cherche pas tant \u00e0\njustifier les pr\u00e9sentes pages que Fran\u00e7oise Roques et moi-m\u00eame vous donnons \u00e0\nlire, qu\u2019\u00e0 clore le bec \u00e0 certain\u00b7e\u00b7s auteur\u00b7e\u00b7s patent\u00e9\u00b7e\u00b7s qui se posent en\nd\u00e9fenseur\u00b7e\u00b7s des Belles Lettres&nbsp;! Se reconna\u00eetra qui veut si ce journal lui\ntombe sous les yeux (et des mains, forc\u00e9ment). Je n\u2019argumenterai pas davantage,\ncar le propos ne m\u00e9rite pas col\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019ailleurs le temps de la col\u00e8re, de la vraie col\u00e8re, n\u2019est pas venu, pour l\u2019heure il faut rigueur et autodiscipline pour sortir au plus vite de cette sale p\u00e9riode. Pour les nantis dont je ne nie pas faire partie, ce confinement impos\u00e9 commence \u00e0 \u00eatre pesant&nbsp;; pour ceux qui le sont moins que moi ou pas du tout, qui partagent \u00e0 plusieurs un logement exigu ou pire une chambre d\u2019h\u00f4tel sans \u00e9toiles, sans doute est-il d\u00e9j\u00e0 insupportable. Pourtant, nous n\u2019en sommes qu\u2019au tout d\u00e9but et d\u00e9j\u00e0, en amorce \u00e0 la col\u00e8re, les questions fusent&nbsp;: pourquoi, par exemple, un tel manque dans les services hospitaliers alors qu\u2019il est certain, parions-le sans crainte, qu\u2019aucune armurerie d\u2019aucune de nos arm\u00e9es n\u2019est en p\u00e9nurie d\u2019armes et de munitions&nbsp;? Pourquoi ces sous-entendus de notre ex-ministre de la sant\u00e9, mauvaise perdante aux \u00e9lections municipales&nbsp;: qui savait quoi et qui n\u2019a pas su ou pas voulu anticiper&nbsp;? Il faudra s\u2019en souvenir quand le temps de la col\u00e8re sera venu, se souvenir aussi de cette petite phrase de notre beau parleur de Pr\u00e9sident (avant je disais \u00ab&nbsp;orateur&nbsp;\u00bb mais je pense que le costume aujourd\u2019hui lui est trop large aux \u00e9paules)&nbsp;: <em>le jour d\u2019apr\u00e8s ne sera pas comme le jour d\u2019avant\u2026 <\/em>En quoi ne le sera-t-il pas et qu\u2019aura-t-il \u00e0 nous proposer&nbsp;? Bon, j\u2019avais dit que le temps de la col\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas venu et d\u00e9j\u00e0 je sens que je m\u2019\u00e9nerve, preuve qu\u2019il y a malaise, pour ne pas dire plus. Pourtant le printemps est l\u00e0 et les jonquilles sont en fleurs. Je n\u2019aurais pas d\u00fb.<\/p>\n\n\n\n<p><p id=\"dimanche22\"><strong><em>Dimanche\n22 mars 2020<\/em><\/strong><\/p><\/p>\n\n\n\n<p><em>FR<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Soyons honn\u00eate,\naujourd\u2019hui fut un dimanche comme les autres. Cette notation est tr\u00e8s ind\u00e9cente,\nje m\u2019en rends compte, et en m\u00eame temps, j\u2019\u00e9prouve un malin plaisir \u00e0 l\u2019\u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce matin, vir\u00e9e au\nmarch\u00e9 &#8211; ouvert, ce que je ne comprends pas du tout -, et au passage, visite \u00e0 ma\nvoisine d\u2019en face, elle \u00e0 sa fen\u00eatre, moi sur le trottoir ; nous \u00e9laborons de\nfutures soir\u00e9es \u00ab&nbsp;contes&nbsp;\u00bb, entre voisins, pour \u00ab&nbsp;apr\u00e8s&nbsp;\u00bb\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9jeuner de retour\nde march\u00e9,&nbsp; table de f\u00eate dress\u00e9e, fruits\nde mer, poisson, vin. Charles joue le jeu car il sait \u00e0 quel point j\u2019aime ces d\u00e9jeuners\ndu dimanche, peut-\u00eatre les aime-t-il aussi, depuis que\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s-midi \u00e0\n\u00ab&nbsp;maisonner&nbsp;\u00bb et flemmarder, comme souvent le dimanche. <\/p>\n\n\n\n<p>Et puis ce coup de\nfil de ma fille Mathilde qui me raconte sa vie de stagiaire dans son usine,\nsans masque, sans distance de s\u00e9curit\u00e9 entre chaque ouvrier, les conditions de\ntravail d\u00e9gueulasses, la fatigue le soir, et la col\u00e8re qui point&nbsp; avec la peur, ce coup de fil qui me ram\u00e8ne \u00e0 un\nmaintenant, pas comme avant. <\/p>\n\n\n\n<p>Un dimanche pas\ncomme les autres.<\/p>\n\n\n\n<p><em>JFP<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je\nme souviens avoir r\u00e9alis\u00e9 une s\u00e9rie d\u2019entretiens aupr\u00e8s d\u2019anciens en maison de\nretraite ou service de g\u00e9riatrie quant \u00e0 la mani\u00e8re dont ceux-ci avaient v\u00e9cu\nleur \u00ab&nbsp;passage \u00e0 la retraite&nbsp;\u00bb. Une douzaine d\u2019hommes s\u2019\u00e9taient\npr\u00eat\u00e9s \u00e0 l\u2019exercice (aucune femme mais ces derni\u00e8res, en ces temps o\u00f9 les r\u00f4les\n\u00e9taient clairement partag\u00e9s, travaillaient surtout \u00e0 la maison, autant dire,\nc\u2019\u00e9tait entendu \u00e0 l\u2019\u00e9poque : ne travaillaient pas !) et leurs t\u00e9moignages\nconcordaient sur plusieurs points que je caricature \u00e0 dessein : primo, les deux\npremiers mois c\u2019\u00e9tait comme des vacances prolong\u00e9es&nbsp;; secundo, les deux\nmois suivants on commen\u00e7ait \u00e0 tourner en rond&nbsp;; tertio, les deux mois\nsuivants le d\u00e9s\u0153uvrement \u00e9tait tel qu\u2019il g\u00e9n\u00e9rait morosit\u00e9 ou pire\nd\u00e9pression&nbsp;; quarto, au bout de six \u00e0 huit mois on reprenait go\u00fbt \u00e0 la\nvie, mais pas la m\u00eame vie qu\u2019avant&nbsp;: une vie de retrait\u00e9 avec des\noccupations, un rapport au temps et un \u00e9tat d\u2019esprit diff\u00e9rents. Ceci est un\nr\u00e9sum\u00e9 caricatural, je le r\u00e9p\u00e8te. Toutefois, je me demande si les jours\nextraordinaires que nous vivons (et qui risquent de durer un bon mois) n\u2019engendreraient\npas, en raccourci et pour certains d\u2019entre nous, un sch\u00e9ma mental similaire qui\nirait de l\u2019ersatz de vacances au d\u00e9s\u0153uvrement en passant par l\u2019ennui, avec tout\nce que cela induit de troubles et de d\u00e9rives. Ce n\u2019est pas une affirmation, je\nn\u2019oserais pas&nbsp;: juste une interrogation. Que je soul\u00e8ve aujourd\u2019hui pour\nne pas l\u2019oublier plus tard, quand la crise sera pass\u00e9e et ce journal caduc,\nquand nous aurons repris nos activit\u00e9s \u00ab&nbsp;normales&nbsp;\u00bb mais que quelque\nchose en nous aura chang\u00e9&nbsp;: notre rapport au temps et aux autres,\npeut-\u00eatre, notre regard tout simplement ? &nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des jours extraordinairesJournaux crois\u00e9s de Fran\u00e7oise Roques &amp; Jacques-Fran\u00e7ois PiquetSemaine 1 \u2022 Semaine 2 \u2022 Semaine 3 Lundi 16 mars 2020 Mardi [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/jfpiquet.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/685"}],"collection":[{"href":"https:\/\/jfpiquet.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/jfpiquet.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/jfpiquet.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/jfpiquet.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=685"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/jfpiquet.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/685\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":686,"href":"https:\/\/jfpiquet.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/685\/revisions\/686"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/jfpiquet.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=685"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}