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Nicolas Rouxel-Chaurey
Photo par Nicolas Rouxel-Chaurey
Nicolas Rouxel-Chaurey est plasticien photographe. Ci-après le texte que m’a inspiré son travail d’il y a dix ans, lequel est toujours en cours bien qu’évoluant au fil des années.
Traces de vie

Nicolas Rouxel-Chaurey confectionne des cylindres de papier journal qu’il soumet au temps en les déposant ici et là tantôt en milieu urbain, tantôt en rase campagne, nichés à proximité de rails ou de routes, accrochés à branches d’arbre, coincés entre rochers de montagne, ligotés à piquets de clôture… Il tient registre des dates et lieux de mise en place et suit l’évolution du vieillissement des cylindres en les photographiant à intervalles plus ou moins réguliers. Il lui arrive également d’en confectionner certains à seule fin de les intégrer à des installations qu’il présente lors d’expositions : le temps alors s’en trouve comme arrêté et il appartient à chacun d’entre nous de se représenter l’avant et l’après de ce qui est montré, ainsi que la pensée qui sous-tend la démarche.

D’aucuns diront c’est comme un jeu et il faudrait les reprendre, les corriger : un jeu, oui, peut-être, encore que, mais en tout cas sérieux, des plus sérieux qui soient. Car ce que nous voyons là, ces objets sans nom, sans forme définie, car toujours en devenir, fragiles au point que certains sont déjà pour moitié partis en poussière, que d’autres s’effritent au moindre souffle, que tous sont voués à plus ou moins long terme à une désintégration totale – eh bien, ce sont traces de vie que le monde a laissées en nos mémoires et que le temps ensuite a travaillées au jour le jour. Nicolas Rouxel-Chaurey s’en veut le dépositaire.

Bien que confectionnées avec la même attention, toutes ces traces de vie ne réagissent pas de la même manière au temps, du fait certes de leur condition d’exposition et de leur matière constitutive, mais également en raison d’un phénomène inexplicable qui est propre à chacune. D’où l’étonnement de l’artiste – et le nôtre – en constatant que certaines, parmi les plus anciennes, paraissent presque intactes quand d’autres, beaucoup plus récentes, parfois en place depuis seulement quelques mois, sont déjà très abîmées, fragiles au point qu’il faille les manipuler avec le plus grand soin.

Que dire de celles qui disparaissent dès les premières semaines, emportées par le vent, dérobées ou vandalisées – mais par qui ? A l’inverse, il en est d’autres que le temps semble avoir choisies, qu’il façonne à son rythme et à son goût jusqu’à leur conférer la beauté de sculptures avec des vides et des reliefs, des patines et des reflets superbes. Pourquoi ce choix, pourquoi cet acharnement à faire du beau, nul ne le sait et qu’importe finalement puisque tout s’inscrit dans l’éphémère. Viendra un jour où il ne restera plus que les photographies prises par Nicolas Rouxel-Chaurey, c’est-à-dire non plus des traces, mais des images de traces : traces de traces en quelque sorte. Et puis un autre jour où les images elles-mêmes ne parleront plus. Ainsi en va-t-il de nos mémoires et de notre rapport individuel au monde. L’artiste ne nous dit pas autre chose.

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Photo par Nicolas Rouxel-Chaurey
Photo par Nicolas Rouxel-Chaurey
Le travail de Nicolas Rouxel-Chaurey a croisé le mien lorsque j’écrivais Que fait-on du monde ? et plusieurs de ses photos ont été publiées en regard de mes textes dans le numéro 3 de la revue Éponyme. Par ailleurs, nous avons collaboré sur plusieurs projets d’atelier d’écriture, ainsi que sur un ouvrage réalisé à partir d’une collecte de paroles sur le thème de « Mon endroit préféré ».

En 1998, Nicolas Rouxel-Chaurey a publié un ouvrage intitulé En quête d’essence dont le concept lui a été inspiré par le tableau du peintre américain Edward Hopper – Gas, 1940 – et qui est à la fois journal de bord, réflexions personnelles et inventaire photographique des anciennes pompes à essence sur tout le territoire français. Avant-propos de Jacques Réda.

Nicolas Rouxel-Chaurey expose régulièrement ses œuvres plastiques dans le parc culturel de Rentilly (77). Prochaines dates : du 14 septembre au 8 décembre 2013, sous l’intitulé : Toujours de l’aube et de ce soin.

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