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Miscellanées

Décembre 2016 : D’après cinq photos que je n’ai pas prises
Novembre 2016 : Le Renard (nouvelle inédite)
Octobre 2016 : À l'épreuve du temps (3)
Septembre 2016 : Résonances
Juillet 2016 : À grande eau et petit feu
Juin 2016 : L. pour un été
Mai 2016 : Roubaud, bombe et trident
Avril 2016 : La Dédicace
Mars 2016 : Décidément sourire
Février 2016 : On-dit d’automne
Janvier 2016 : L'Épreuve du temps

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D’après cinq photos que je n’ai pas prises


1.

Mur d’hôpital. Gris lézardé. Comme les corps qui le longent, l’un recroquevillé dans un fauteuil, l’autre étayé par des béquilles. Au moindre choc, tout s’écroulerait : plus que tas de pierres, amas de chairs desquels entremêlés dépasseraient tibias, fémurs et armatures métalliques.

Mais le mur survivra aux corps. Il en a vu d’autres. Des enveloppes charnelles usées, blessées, rongées, mais également de papier blanc, bleu, kraft que le postier glissait dans cette fente qui le transperce et qui désormais bâille comme une plaie, car dénudée de sa plaque de fer ou de cuivre. Quand le courrier manque, les fins de vie sont un long dimanche.

En témoigne ce panneau de bois trop grand pour annoncer la messe à dix heures, trop blanc sur la grisaille du mur qu’il accuse d’autant qu’il manque à recouvrir totalement l’emplacement d’un ancien panneau, d’où le dégradé sur trois tons comme un rappel des âges de la vie, des paliers à franchir entre lumière et ténèbres, de l’inéluctable décrépitude de la matière et des êtres.


2.

Rien ne servirait de l’exhorter à cacher ce sein que nous ne saurions voir. Ce n’est pas à nous qu’elle le montre. Ni à nous, ni à personne, d’ailleurs. Pas même à son mari ou compagnon assis là au premier plan, béat dans la contemplation du nourrisson qu’il tient à bout de bras. Non, le port altier, la robe déboutonnée, le sein gonflé fièrement exhibé, c’est à la terre entière qu’elle se montre ainsi avec l’assurance de qui a trouvé sa place dans la grande farandole qui perdure depuis le début des âges. Elle était femme, la voici mère : la face du monde s’en trouve irrémédiablement changée.


3.

Dimanche matin sur une dalle de banlieue. Les uns militent slogans en bouche, tracts en main, les autres discutent au retour du marché, cabas pesants au bras. Entre eux, à l’arrière-plan, assis à même le béton, dos au mur, un mendiant. Qui, à la parole des uns et des autres, oppose son mutisme ; qui, à leurs propos prévisibles, fait le sourd. Idéologies et bavardages ne l’intéressent plus. Il veut vivre. De sa propre main, il l’a écrit sur le rectangle de carton qu’il arbore devant lui : POUR VIVRE, SVP. Que n’a-t-il écrit « pour manger », ils auraient pu l’aider, les uns les autres, régurgitant slogans, tirant pâté du cabas ! Mais là, que faire ? S’il se tenait debout, encore, s’il brandissait son désespoir à bout de bras, s’il l’exprimait en lettres aussi géantes que celles de l’enseigne du magasin derrière lui, alors les uns les autres seraient bien obligés de le voir… Mais avec des « si », comme ils disent, on mettrait Paris et sa banlieue en bouteille, et les laissés-pour-compte invités aux libations lèveraient le V de vivre comme le verre de leur victoire et sur la dalle au petit matin ne resterait que le mot « ivre » : ivre d’avoir vécu.


4.

Cyclomoteur sur sa béquille, en panne peut-être. Et lui assis devant, à même le macadam, en panne aussi ? Le marquage au sol laisse accroire à un parking, mais il s’agit en fait d’un bout de piste, là où se terminent toutes les courses, à pied ou à cyclomoteur, là où finissent également tous les détritus, à preuve les cageots et bouteilles de plastique entassés au pied des conteneurs prévus pour le verre et le papier.

Recyclage : encore un mot qui ne le concerne pas. Qui voudrait ? Et à quelle fin ? Comme pour cageots et plastiques, pas de seconde vie. On incinère, on oublie. L’avenir noir comme la gueule béante du conteneur. Il lui tourne le dos. Ne veut pas se croire en bout de piste, déjà arrivé, trop tôt perdant. Votre verre contre le cancer, dit le slogan de la Ligue. Mais lui, son cancer, contre quoi pourrait-il l’échanger ?


5.

On pourrait se croire dans le hall d’une grande gare moderne, d’un aéroport international, avec salles d’attentes, guichets, jardin intérieur, kiosque à journaux, cafeteria… Oui, on pourrait… S’il n’y avait ceux-là en blouse blanche qui traversent l’espace d’un pas pressé ; s’il n’y avait tous ces autres au visage pâle, aux traits tirés, au crâne nu ou coiffé de turbans et foulards, tous ces autres qui déambulent ou reposent, pressés par rien, voyageurs sans bagages en partance pour nulle part… sinon pour l’au-delà !

*
Le Renard
Nouvelle inédite

Elle a demandé à faire le tour du parc une dernière fois avant de partir. Non, non, répliqua-t-elle en brandissant sa canne dans les airs, ce n’était pas la peine de l’accompagner, elle marchait encore très bien. L’homme venu pour la chercher n’insista pas : il avait tout son temps. Enfin, n’en profitez pas pour vous perdre, ma sœur, lança-t-il d’un ton jovial. La vieille religieuse ne releva pas, peut-être n’avait-elle pas entendu, c’est vrai qu’on la disait un peu dure d’oreille depuis quelques années. L’homme la regarda s’éloigner avec un air amusé puis, quand elle eut disparu au détour d’une allée, il alla s’asseoir sur le perron de l’imposante demeure et alluma une cigarette. A quelque distance, la grosse auto noire qu’il avait garée à l’ombre du tilleul séculaire lui apparut toute petite : un jouet, pensa-t-il en expirant deux jets de fumée par les narines.

St-Jacques (1)

C’est vrai que sœur Blanche marchait encore bien malgré l’âge et l’arthrose qui avaient fini par la casser à mi-corps, l’obligeant de ce fait à épingler sa croix de bois sur sa robe pour éviter que celle-ci ne lui pende comme une cloche au cou d’une chèvre. La comparaison avait tant fait rire sœur Andrée, sa compagne depuis le noviciat, soixante cinq ans d’une même foi partagée, plusieurs missions ensemble au Mali et en Indochine, et puis le retour ici, à la communauté, pour y achever de vieillir… Sauf qu’elle, jusqu’à son dernier jour, se tenait droite comme un peuplier ! Non, sœur Blanche n’aurait pu quitter la Croix-Saint-Jacques sans se recueillir une dernière fois sur sa tombe, même si, elle le savait bien, la vie ne s’arrêtait pas là.

Sous le couvert de grands arbres, vingt sépultures étaient alignées sur deux rangées le long du mur d’enceinte. Rien d’ostentatoire : un simple entourage de ciment, une croix portant les noms et dates peints ou gravés à même le bois. Sur les monticules de terre, fleurs sauvages et herbes folles poussaient à leur guise : ici, Dieu était seul maître jardinier.

St-Jacques (2)


Sœur Blanche passa les tombes en revue. Elle avait connu toutes les sœurs qui y reposaient, même la petite vietnamienne morte ici à vingt ans et dont personne ne s’était jamais inquiétée, à croire qu’elle n’avait plus aucune famille nulle part au monde. Toutes avaient encore un visage dans sa mémoire, certaines encore une voix ou un signe distinctif. Ainsi, les traits de Madone de sœur Lucie, l’accent chantant de sœur Imelda, les manières et la force masculines de sœur Marthe. Jusque là, leur présence en ce lieu était acquise sinon pour l’éternité, du moins pour un temps sans limite. Désormais, leur avenir semblait à sœur Blanche encore plus incertain que le sien. Combien de mois s’écouleraient avant que les engins de chantier ne franchissent la grille de la propriété ? Qu’adviendrait-il alors ? Des lotissements ? Une zone commerciale ? Elle frappa du bout de sa canne l’entourage de la sépulture de sœur Andrée, comme pour mettre un terme à ces questions qu’elles voulaient vaines, comme pour signifier à sa compagne qu’elle la retrouverait où qu’elle soit, qu’il en faudrait plus pour les séparer. Au même instant, une pie perchée à l’aplomb émit un long jacassement. Oh, toi l’oiseau, fit-elle sans parvenir à lever les yeux pour l’apercevoir, tu peux te moquer : rira bien qui rira le dernier ! Sur quoi, la pétarade d’une moto filant derrière le mur fit déguerpir la pie et poussa sœur Blanche à reprendre son tour du parc. Dure d’oreille, je veux bien, se dit-elle, mais pour ce qu’il y a à entendre !

Le sentier sinuait sous la frondaison de hêtres et de chênes majestueux. Ici et là dans les fougères et les ronces, quelques troncs couchés par la grande tempête de 1999 firent entrevoir à sœur Blanche ce qui risquait d’advenir à tous les arbres du parc. Et ni Dieu ni dame Nature n’en serait la cause, cette fois ! À ses yeux, il y avait là bien pire destin que pour ses consœurs défuntes. Un sacrilège, aurait-elle dit. Et si le choix lui était donné, elle préférerait mille fois qu’on exhume quelques ossements plutôt qu’on abatte un seul de ces arbres ! Le gazouillis ambiant lui donnait raison. Seulement, elle n’avait en la matière aucun pouvoir et en ce futur-là aucune foi. De plus, si elle avait jadis pris parti et armes — les siennes — pour des causes qui lui semblaient justes, elle était désormais trop vieille et trop infirme, tout juste bonne à faire bouillir la marmite du Seigneur, se plaisait-elle à dire – et voilà encore une expression qui déclenchait le rire de sœur Andrée.

Arrivée là où le sentier filait droit jusqu’à la grotte qui abritait une statue de la Vierge, sœur Blanche s’arrêta pour souffler. Les ajours du feuillage laissaient voir un ciel bleu immaculé. Un peu plus loin, par une trouée dans la frondaison, une lumière vive tombait à pic et faisait une tache lumineuse sur le chemin. L’air embaumait le parfum des fleurs et il montait de la terre une senteur d’humus frais. La vie, murmura sœur Blanche. Puis elle se signa et remercia Dieu pour ce cadeau : son dernier tour du parc était un ravissement.

Elle allait reprendre sa marche quand un renard apparut sur le sentier à moins d’une vingtaine de mètres. C’était un jeune animal à la fourrure épaisse et luisante. Sœur Blanche se retint de bouger. Le renard lança un regard furtif dans sa direction, puis s’éloigna de quelques pas et s’arrêta de nouveau. Il se trouvait maintenant au beau milieu de la flaque de lumière. Son poil étincelait comme s’il retenait des milliers de gouttelettes d’eau. Hormis sa queue longue et touffue qui oscillait souplement, rien en lui ne bougeait. Enfin, après un temps dont sœur Blanche n’aurait pu dire la durée, le renard eut ce geste caractéristique de regarder derrière lui, par dessus son épaule, comme si tout à coup il se savait observé. Ses yeux rencontrèrent alors ceux de la femme. Si je m’attendais à te revoir un jour…, soupira celle-ci. L’instant d’après, l’animal avait disparu.

Sœur Blanche eut toutes les peines à se ressaisir. Non seulement son corps criait sa fatigue et son usure, mais son esprit tout à l’heure si vif et si clair lui paraissait désormais embrouillé, confus — au point qu’elle douta un moment de sa présence à la Croix-Saint-Jacques : n’était-elle pas plutôt revenue là-bas sur les berges du Mékong ou dans les quartiers périphériques de Bamako ? C’est un lointain son de cloches qui lui fit reprendre pied avec la réalité. C’est l’heure, se dit-elle en reprenant sa marche. Puis, alors qu’elle se trouvait à son tour en pleine lumière, elle s’arrêta soudain et se demanda : l’heure de quoi ? L’heure de quoi puisqu’il n’y n’aurait plus jamais ici ni repas ni offices ? De fait, elle n’entendait plus rien maintenant. Allez, en route, se dit-elle, mon chauffeur va s’impatienter ! Bien que claire, l’injonction ne fut toutefois pas obéie dans l’immédiat. Au prix de contorsions douloureuses, sœur Blanche leva les yeux vers le ciel azur et s’entretint à nouveau avec le Seigneur : après l’instant de grâce, lui demanda-t-elle, serait-ce le coup de grâce ? Nul reproche, nulle amertume dans sa voix : juste la familiarité qu’autorise une longue vie commune. Là encore, c’est le jacassement d’une pie qui sembla lui répondre.

Censée rappeler celle de Lourdes, la petite grotte avait été édifiée contre le mur d’enceinte à l’aide de blocs de pierre et de ciment. Ces dernières années, les religieuses n’y priaient plus aussi souvent la Vierge installée dans sa niche tant la circulation sur la nationale juste derrière était devenue assourdissante. En outre, il était désormais impossible de contempler la Sainte sans avoir dans son champ de vision le toit rouge et l’enseigne tapageuse d’un de ces restaurants comme il en pousse dans tous les abords de ville.

Aujourd’hui pourtant — mais il est vrai que c’était son dernier tour — sœur Blanche fit une halte à la grotte. Le regard que lui avait lancé le renard l’avait troublée en profondeur. Elle ressentit le besoin d’y réfléchir, d’aller chercher au fond d’elle-même ce qui demandait à sortir. Demain, dans une heure, il serait trop tard. Sœur Blanche entra donc dans la grotte et s’assit sur une saillie de la roche qui faisait office de banc. Il y faisait frais. Le vacarme de la nationale lui parvenait assourdi. Elle ferma les yeux. Le souvenir remontait à si longtemps. C’était un peu comme une image dont les couleurs avaient passé, dont certains détails avaient été gommés par le temps, laissant à la place des zones de flou plus ou moins denses, plus ou moins étendues. On y distinguait toutefois une silhouette avec un grand bâton à la main : un pèlerin. La communauté se trouvait sur la route de Saint-Jacques de Compostelle et il n’était pas rare que des pèlerins y fassent étape. Les religieuses les hébergeaient dans l’un des bâtiments annexes et leur fournissaient le couvert. Celui-ci était assez jeune et avait dû prolonger sa halte pour une raison quelconque. Autant pour payer sa pension que pour se rendre utile, il s’était proposé pour aider au potager. Le jardinier de la communauté avait laissé un bras et une partie de sa tête à Verdun : le travail n’avançait pas. Aussi, en fin d’après-midi, deux jeunes sœurs venaient prêter main forte pour l’arrosage et la cueillette. L’une exprimait sa joie de vivre par de grands éclats de rire ; l’autre, plus discrète, concentrait dans ses yeux la force et la foi qui l’animaient. C’était celle-ci que le jeune pèlerin admirait en silence. Lui qui doutait de tout, à commencer de lui-même. Si elle avait pu, par le seul pouvoir de son regard… En retour, il aurait su l’aimer durablement. Mais elle lui paraissait tellement inaccessible. Et puis, se disait-il, avec Dieu pour rival, il n’avait pas sa chance. Il la tenta pourtant, la veille de son départ. Profitant d’un moment de tête à tête, il lui dit en des termes maladroits qu’il aurait aimé rencontrer une femme comme elle, qu’il aurait voulu marcher jusqu’à Compostelle et bien au-delà avec une femme comme elle à ses côtés. La jeune religieuse avait souri. Vous la trouverez, lui avait-elle répondu, j'en suis certaine. Le lendemain matin, alors qu’il se dirigeait vers le portail, son baluchon sur l’épaule, son bâton à la main, il avait eu conscience d’une présence derrière lui, s’était arrêté, avait tourné la tête. Elle était là, debout dans l’allée, à moins d’une vingtaine de mètres, et le regardait. Il aurait pu agir, rebrousser chemin, à tout le moins lui parler. Il n’avait rien fait. Elle non plus. Était-ce le jacassement d’une pie, le tintement d’une cloche qui les avaient remis en mouvement ? Lui avait repris sa marche, franchi le portail, disparu à jamais. Elle s’était enfoncée dans le parc, coupant à travers le sous-bois pour n’y faire aucune rencontre, avait trouvé refuge dans la petite grotte, s’était assise sur la roche en saillie qui faisait office de banc, avait pleuré. Quelques semaines plus tard, elle prononçait ses vœux ; moins d’un an après, elle découvrait la misère sur les berges du Mékong. Puis la guerre l’avait enrôlée de force dans la grande histoire et elle avait bien failli ne jamais en revenir.

À l’évocation de ces souvenirs de feu et de sang, sœur Blanche ouvrit les yeux. Le jeune pèlerin avait-il eu cette même chance ? La réponse était sans doute dans le regard que lui avait lancé le renard, mais elle ne l’avait pas comprise. Enfin, se dit-elle en se levant avec peine, l’avait-il trouvée la femme avec qui marcher jusqu’à Compostelle et au-delà ? Elle se prit un instant à songer qu’elle aurait pu être cette femme et cela la fit sourire. Renard et chèvre, pensa-t-elle avec malice, voilà qui aurait bien fait rire sœur André. Mais au lieu de sa compagne, c’est de nouveau le tintement lointain d’une cloche qu’elle entendit. Bien que persuadée d’être sujette à illusion — car pour qui et pour quoi sonnerait-on désormais ? — elle reprit sa marche, le corps cassé et les membres douloureux.

St-Jacques (3)Quand elle arriva en vue de la grande demeure, non seulement la cloche tintait toujours, mais il lui semblait l’entendre plus distinctement. Elle commençait à douter de sa raison quand elle aperçut la silhouette sombre de l’homme s’affairant sous l’auvent de la chapelle. Ah, vous voilà, ma sœur, s’exclama-t-il en la voyant, j’ai bien cru que vous étiez perdue ! Elle faillit lui répondre qu’elle l’était, effectivement, dans ses souvenirs et ses pensées, mais à quoi bon, il était temps de partir. Avant de prendre place à l’arrière de l’auto noire, elle demanda encore à gravir les marches du perron pour saluer la petite statue de Saint-Jacques qui flanquait la porte d’entrée. Adieu, murmura-t-elle simplement en lui embrassant les pieds. Le contact froid du granit la surprit presque.

La Croix-Saint-Jacques,
Dammarie-les-Lys.

*
À l'épreuve du temps (3)

Extraits d’un texte en chantier lus avec Françoise Roques
Photos : Roland Boyer

Les livres se balancent doucement dans les arbres

Françoise Roques et JFPMardi 1er décembre 2015
Longue promenade autour des étangs de Vert, presque déserts, tu te surprends par moments à marcher si léger qu’il te semble danser, souriant aux jars qui se rengorgent à ton passage pour protéger leur troupe de femelles, aux cormorans perchés sur des piquets de bois, ailes déployées pour se faire sécher, aux grèbes effarouchés qui plongent à ton approche, aux nobles cygnes culs en l’air et cous sales d’avoir fouillé la vase… Qu’en est-il alors de ta fatigue et du poids du monde ? Tu vas sans aller nulle part ; tu vas sans occuper le temps ni chercher à le tuer. Tu penses à L’homme qui marche de Giacometti et te voudrais celui-là qui ne pèse rien, et traverse chagrins et tempêtes avec l’inébranlable conviction qu’il lui faut avancer, que seul importe le chemin parcouru puisque l’ultime escale est connue, oui, tu te voudrais cet homme qui marche et ne pèse rien, et par touches fugaces te sens un peu comme lui.

Françoise Roques et JFPMercredi 27 janvier 2015
Attablé devant un grand café, je me rappelle avoir une nuit rêvé que mes journaux personnels, rangés au sous-sol dans une malle en fer, étaient vierges de toute écriture, qu’avec le temps l’encre s’était effacée, à peine quelques traces sur les pages. J’étais aussitôt allé voir dans le sous-sol : l’encre avait tenu, bien sûr, mais une forte odeur de moisissure imprégnait la malle. J’avais raconté mon rêve à Stéphanie qui avait souri : « Mais qu’y-t-il donc de si important dans tes journaux ? — Un peu de toi, lui avais-je répondu — Et beaucoup de toi ! » m’avait-elle rétorqué avec une pointe d’ironie qui m’avait déplu. J’étais conscient de l’importance disproportionnée que j’accordais à ces journaux qui n’avaient aucune valeur littéraire et me racontaient dans ma petite vie, avec mes doutes et mes intransigeances, mes rêves et mes frustrations, et puis cette attente de quelque chose qui court sur les années et dont la nature reste floue, voire s’obscurcit avec le temps au point que l’état finît par supplanter l’objet dans mon esprit : j’attends, disais-je, et cela durait des heures et me laissait vide et fatigué comme s’il se fût agi d’une épreuve. Après la mort de Lise, sans effet de causalité mais sans non plus que je m’en explique la raison, j’ai su que j’en avais fini d’attendre, du moins avec fièvre et pugnacité, qu’il me fallait désormais vivre et avancer seul.

Françoise Roques et JFPSamedi 30 janvier 2016
Ciel gris uniforme et fortes bourrasques de vent qui envoient balancer tes livres dans des obliques vertigineuses dont ils reviennent en s’entrechoquant si fort que tu crains la rupture. Mais le nouveau fil utilisé est solide, diamètre quarante, résistance dix kilos, un peu juste pour le brochet mais suffisant pour ta prose. Par moments la pluie s’ajoute au vent et la résistance de tes livres ne t’en paraît que plus belle : l’épreuve du temps va durer, tu te dis, oui, l’épreuve du temps va durer plus longtemps que tu ne l’escomptais, pourquoi ce manque de confiance en toi, oui, pourquoi depuis toujours ce manque de confiance en toi ? Est-ce d’avoir trop entendu enfant qu’il fallait se contenter de ce qu’on a, ne pas prétendre à plus, puis, au moment de l’envol, de recevoir pour ultime conseil de ne surtout pas faire de vagues ? Bien qu’écrire contrevînt à toutes ces injonctions — car écrire est une réponse aux désirs cumulés de se vouloir autre et de vouloir autre chose que ce qu’on a — on n’en reste pas moins marqué par le fer du doute et la moindre audace, le plus petit écart ravive la brûlure.

Françoise Roques et JFPLundi 15 février 2016
Presque tous mes livres ont été écrits alors que je vivais en couple ou voyais régulièrement la même compagne, pourtant il n’y a pas d’amour dans mes livres. C’est un critique littéraire qui un jour m’en a fait la remarque, je n’ai pas su quoi lui répondre, y ai beaucoup songé par la suite, en suis venu au même constat que lui : il n’y avait pas d’amour dans mes livres. Des femmes, oui — mère, amie, voisine, collègue, putain — mais ni épouse ni compagne, ou alors en instance de rupture. Mes personnages masculins sont seuls, souvent ont voulu qu’il en soit ainsi, jamais ne s’en plaignent. Aujourd’hui que je le suis moi-même — certes par la force des choses plutôt que par choix — et n’attends plus rien de personne, j’en viendrais presque à me voir comme le personnage d’un de mes livres, et pourquoi pas d’un livre en devenir, d’ailleurs n’est-ce pas le cas ? Au commencement de cette entreprise, je posais la question de l’identité de celui qui écrit quand on écrit, laquelle ne s’appliquait pas au présent journal puisque celui-ci n’était pas alors tenu pour écriture ; aujourd’hui qu’il en va autrement, la question reste pertinente et en appelle une autre : ne suis-je pas en train de m’inventer au fil des jours ?

Françoise Roques et JFP

Pour ceux qui souhaitent en savoir plus à propos de ce texte en chantier, deux autres extraits ont été publiés dans cette même rubrique respectivement aux mois de janvier et de juillet 2016.

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Résonances

Alors que débute la saison culturelle 2016-2017, envie de revenir sur la précédente, quels souvenirs encore en tête, quelles résonances : un film et une pièce s’imposent d’emblée.

Deniz Gamze ErgüvenMustang, premier long métrage de la jeune réalisatrice turque, Deniz Gamze Ergüven, ne comporte pas un mot, pas une image de trop : une très belle réussite. « Les choses ont basculé en un battement de cils… » dit une voix off en ouverture du film. Et pour les cinq sœurs orphelines, c’est effectivement la fin des rires et de l’insouciance au prétexte qu’au dernier jour de l’école elles se sont baignées en mer avec des camarades de classe, adolescents comme elles, et surtout, ainsi que l’exprimera leur grand-mère chez qui elles logent, parce qu’elles ont « frotté leur entrejambe contre la nuque des garçons » quand ces derniers les ont portées sur leurs épaules lors d’une bataille aquatique. Il s’ensuivra pour elles punition, claustration et bientôt, pour les deux aînées, mariages contraints dont un sans désir, pour la troisième suicide avec arme à feu pour échapper au même sort, enfin, pour les deux plus jeunes, fuite en pleine nuit direction Istanbul afin d’y retrouver leur professeur d’école. Quel gâchis, je me dis, et tout ça pour quoi, au nom de quoi ? La femme se doit d’être vierge jusqu’au mariage. Toutes les religions s’accordent sur ce point et nombre d’hommes y veillent avec un soin obsessionnel. Avec pudeur et subtilité, la réalisatrice met par deux fois en évidence l’hypocrisie qu’engendre cette obsession, ici quand la plus âgée des filles avoue avoir avec son petit ami un rapport qui lui permet de rester vierge, « on fait ça par derrière » dit-elle pudiquement ; là, quand on comprend que l’oncle en charge de l’éducation des filles, comptant sur le silence de sa mère, leur grand-mère, abuse nocturnement de deux d’entre elles. Dans nombre de pays, cette hypocrisie atteint son comble quand on sait, quand tout le monde sait, y compris les hommes, que certaines cliniques privées offrent la possibilité d’une restauration ou reconstruction de l’hymen, en trente minutes et quelque mille euros, le tour est joué, mademoiselle est vierge et son fiancé rassuré ! Celles qui, coupables du même désir de chair, se font battre dans le secret des chambres, défigurer à l’acide, fouetter ou lapider en place publique n’ont hélas pas de deuxième chance. Au sortir de la salle de cinéma, sentiment mêlé de colère et de dégoût, besoin de marcher un long moment avant de rentrer : Paris m’est apparu particulièrement beau, malgré le ciel gris, malgré le froid qui par moments me faisait frissonner, malgré les mendiants au coin des rues, car filles et femmes y évoluaient tête et cheveux libres…

Six personnages en quête d’auteurSix personnages en quête d’auteur de Luigi Pirandello, un classique brillant d’intelligence dans une mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota, aussi esthétique que lisible. Longtemps que je n’avais éprouvé pareil moment d’émotion au théâtre. Il faut dire que la question de la représentation du réel m’a toujours fasciné, de même que le recours au processus de la mise en abyme pour mieux montrer les rouages et mécaniques savantes de l’illusion qui se joue sur scène et, dans une même mesure, au fil des pages d’une œuvre romanesque. D’ailleurs – et j’en prends conscience en écrivant ces lignes – ne sont-ce pas ces mêmes « ficelles » que j’utilise dans mon roman Dans les pas de l’autre : mise en abyme et confrontation entre un personnage de fiction et un autre qui ne l’est pas moins mais que l’on voudrait faire passer pour réel ? Et tout cela dans quel autre dessein si ce n’est celui de dénoncer l’illusion, d’avertir en quelque sorte spectateur et lecteur que ce qu’ils ont sous les yeux n’est pas le réel mais une représentation du réel et que celle-ci aurait pu être tout autre si l’auteur en avait décidé ainsi. Le réel du drame que portent en eux les six personnages de Pirandello est indicible et, a fortiori, irreprésentable sur scène : les comédiens censés les incarner parlent faux et rendent les armes dès le premier essai ; seul Pirandello lui-même pourrait en parler, dire ou tenter de dire d’où il tient pareille histoire mais il ne s’agirait plus alors de littérature, tout au plus de confidence ou de témoignage. En ce qui concerne mon roman Dans les pas de l’autre, la confrontation entre le personnage de Kevin Barlow et son auteur Francis Malloiseau permet l’émergence d’un réel qui ne les concerne ni l’un ni l’autre – forcément puisqu’ils n’existent pas - mais dit quelque chose de celui qui les a imaginés : moi. Sans aller jusqu’à en déduire que le drame des six personnages est d’abord le drame de leur auteur, il me plairait de penser que celui-ci ne relève pas de sa seule imagination.

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À grande eau et petit feu

Photos : Hélène Rodiez

Mardi 2 juin 2016


Photo Hélène Rodiez (1)
Après l’accalmie d’hier, la pluie a repris de plus belle, des jours et des jours que ça dure, j’ai quitté la maison dans la matinée, le moral affecté par la grisaille, le corps démangé par le désir de se mouvoir. Après quelques détours pour cause de routes inondées, j’ai pu gagner l’autoroute, puis Paris, et c’est revêtu d’un ciré de marinier que j’ai marché en surplomb des quais submergés depuis Saint-Michel jusqu’au pont Alexandre III. La Seine couleur ocre charriait branchages et détritus arrachés des poubelles ; aucune circulation fluviale hormis le canot des pompiers patrouillant et portant assistance aux habitants des péniches désormais isolés des berges. Au fur et à mesure de mon avancée, j’ai senti que me gagnait un sentiment de tristesse dont la cause, je le savais, n’était pas ce seul spectacle de désolation. J’ai fait halte pour reprendre souffle, me libérer du poids qui m’oppressait la poitrine, je me trouvais alors sur la passerelle Léopold Sédar-Senghor, il y avait dans mon champ de vision la rambarde au grillage chargé de centaines de cadenas, au-delà la Seine sale et tourmentée, plus loin, incongrue dans la brume, la grande roue foraine dressée sur la place de la Concorde, plus loin encore la verrière éclairée du Grand Palais. Accoudé à la rambarde, froide et mouillée, j’ai longuement embrassé le décor d’un seul regard : je pensais au temps écoulé ces derniers mois, ces dernières années et j’en éprouvais le caractère implacable et irréversible en songeant à ceux qui n’étaient plus, aux autres que la vie avait abîmés. Quand les nacelles lumineuses de la grande roue ont commencé de brasser le ciel gris, je me suis remis en marche.

L’exposition de l’artiste chinois Huang Yong Ping s’intitule Empires et s’en veut l’illustration dans la démesure : deux cents conteneurs à cargo empilés pour dire les empires du présent ; une reproduction géante du bicorne de Napoléon 1er pour dire les empires du passé. Le tout surmonté par le squelette métallique d’un serpent long de deux cent cinquante mètres, seul élément qui ait suscité ma curiosité : pur esthétisme, me suis-je demandé, les côtes de l’animal rappelant joliment les arcs de la verrière ou symbole biblique de la tentation à l’échelle de notre époque – mais alors pourquoi un squelette et pas un serpent de chair ? Questions non élucidées, à quoi bon, l’impression constante d’être dans un parc d’attractions avec tout ce que cela induit de spectaculaire et de clinquant. Bref, un petit tour et m’en suis allé. Petit bonheur en sortant : la pluie avait cessé.

Photo Hélène Rodiez (2)

En arrivant dans ma rue, une agitation inhabituelle, un bruit de pompes, les caniveaux qui débordent… Pas besoin que mon voisin m’explique : la rivière avait débordé, les caves étaient inondées. J’avais été prévenu d’une telle éventualité par les précédents propriétaires mais ne l’avais jamais vécue. C’était chose faite : un demi-mètre d’eau dans mon sous-sol, divers objets et quelques bouteilles flottaient, mais le pire était que l’étagère supportant mes deux malles avait cédé sous le poids et que celles-ci s’étaient ouvertes en tombant. J’ai sorti des eaux ce que j’ai pu, journaux, cahiers, manuscrits, que j’ai posés sur les marches de l’escalier. Mon voisin m’a promis son aide et sa pompe pour le lendemain. J’ai dit oui, demain, puis suis monté me coucher et j’ai pleuré de fatigue, d’impuissance et de colère comme cela m’arrivait encore il y a encore un an. Un seul message sur l’ordinateur me souhaitait un bon anniversaire. C’était ma sœur, pas le temps de lui répondre, j’avais pris un cachet et déjà le sommeil m’emportait.

Dimanche 5 juin 2016

Ces derniers jours ont été pénibles, il a d’abord fallu pomper l’eau accumulée dans le sous-sol - heureusement mon voisin m’a été d’un grand secours - ensuite procéder à un nettoyage minutieux du sol et des murs recouverts d’une boue collante, et de tout ce qui méritait d’être sauvé. J’ai jeté des piles de papiers administratifs et autres sans trop me poser de questions sur leur importance, des boîtes entières de courriers conservées depuis des années, aussi la plupart de mes manuscrits que la boue avait souillés. Dans l’espoir de sauver mes journaux, seule chose qui vraiment m’importait, je les ai étalés dès le lendemain sur toutes les tables de la maison en prenant soin de bien les ouvrir pour qu’ils sèchent au mieux. Peine perdue, l’eau avait délavé l’encre sur presque toutes les pages et celles-ci, en séchant, s’étaient collées entre elles et gondolées un peu plus chaque jour.

Ce matin, les regardant alignés côté à côte sur la grande table du salon, la vision d’excroissances morbides s’est imposée, d’autant qu’à l’odeur prégnante d’humidité qui empestait la maison se mêlait maintenant la senteur fade de fleurs fanées, celle-là même, ai-je pensé, et le souvenir olfactif m’est revenu dans l’instant comme si les années ne l’avaient en rien estompé, oui, celle-là même qui régnait dans l’habitacle de la voiture alors que je roulais vers le nord, l’Angleterre et Tudeley, le coffre chargé de chrysanthèmes en pots et bouquets : la fleur préférée de Maud… De là se dire qu’il y avait mort à nouveau, non d’un tiers cette fois, mais d’une part de moi-même tant ces journaux me disaient dans le quart de siècle écoulé, tant j’avais besoin d’eux, de leur matérialité, pour me persuader d’avoir été, d’avoir vécu…

Mardi 7 juin 2016

Soleil enfin, j’étale mes journaux sur la terrasse, l’encre en est délavée, les feuilles craquantes comme des gaufres : que reste-t-il d’encore lisible si ce n’est ici et là des mots, des bribes de phrases qui ne font plus sens ? Jusqu’à ces dernières années, tous mes journaux ont été écrits à la main, c’était là manière de me garder un espace intime, un jardin privé, sans contraintes ni réserves, aussi de maintenir le lien physique et sensuel entre le corps et l’écrit, enfin de distinguer cette écriture de celle de l’œuvre en chantier, roman ou pièce, par essence destinée à la publication. Le format de mes journaux n’a guère changé au fil des années, non plus que le lignage, uniquement horizontal ; quant au modèle, souvent identique, puisque acheté par paquet de dix ou vingt. J’aimais ces habitudes et le rituel qui accompagnait l’écriture du journal, toujours au stylo-plume, même encre noire, et, quand cela était possible, même heure de rendez-vous avec soi-même. J’ai cessé de me retrouver à la mort de Maud et l’écran a remplacé le papier.

En fin d’après-midi, ma décision est prise : je sors de l’appentis le grand fût en métal qui me sert à brûler les feuilles en automne, y allume un brasier vif avec bois de cageots, brindilles, puis rondins et y jette un à un les carnets et cahiers tenus depuis tant d’années. Quand tout est consumé, quand ne volètent plus alentour que quelques fragments de papier calciné pareils à des papillons noirs, les larmes me viennent et je m’en étonne presque, car enfin, oui, renchérit Maud, qu’y avait-il de si important dans ces journaux : rien, je lui réponds, rien, juste des bouts de moi, de toi et de quelques autres… La voix de mon voisin me fait sursauter : « Alors, on fait le ménage ? » J’essuie mes larmes et lui fais face : « Oui, on fait le ménage, je lui réponds, le grand ménage ! »

Photo Hélène Rodiez (3)

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L. pour un été

L’autre jour, j’ai repensé au seul de mes romans resté inédit, car « pas suffisamment abouti », aux dires des éditeurs auxquels je l’avais soumis. Il s’intitule L. pour un été et date de mes débuts. Par deux fois dans les années qui ont suivi, je l’ai remis sur le métier sans parvenir à quoi que ce soit sinon à le dénaturer. Nos livres en effet ne vieillissent pas comme nous et il arrive qu’on les perde de vue : celui-ci m’avait « échappé ». Les diverses versions manuscrites se trouvent dans l’une des malles rangées à la cave, parmi mes journaux et carnets de notes. Il me faudra un jour faire le tri dans ce fatras, je n’ai jamais pris le temps, pourtant il est certain que je ne remettrai jamais le nez dans ces brouillons d’écriture. S’il m’arrivait d’y croire il y a encore quelques années, c’en est bien fini aujourd’hui. Brûler l’inutile serait un allègement, à défaut un soulagement : j’en suis incapable.

Jacques Roubaud C’est en feuilletant un ouvrage sur l’opéra Garnier que j’ai repensé à ce roman inédit, car le personnage central, un jeune homme d’une vingtaine d’années, y travaillait comme agent de sécurité ou plus exactement comme indiqué sur ses fiches de paye : pompier civil remplaçant. Dans l’un des chapitres, je raconte comment, alors qu’il se trouvait de garde au plateau et qu’une armée de machinistes y montait le faramineux décor du Faust de Gounod - mis en scène par Jorge Lavelli, je me souviens - Méphistophélès lui était apparu sous les traits d’un photographe anglais. Résumé en ces mots, la scène pourrait sembler comique ; elle ne l’était pas. J’étais ce jeune homme gauche, frais débarqué de sa province, qui refoulait ses désirs, car incapable de les assumer. L’artifice d’une narration à la deuxième personne du singulier ne trompait en rien le lecteur : « tu » n’était pas un autre, mais moi. Trop de détails concordaient : la ville d’origine du personnage, son âge, ses goûts et références... Pourtant, ce n’était pas moi, enfin pas plus que n’était moi Francis Malloiseau dans le roman Dans les pas de l’autre, ou Pierre Duplessis dans la pièce Trio en mode majeur. Ce qu’on met de soi dans l’écriture de fiction n’est jamais soi mais une image de soi extraite à un certain moment de l’album qui nous compose et donnée à voir comme unique et univoque. Paradoxalement, c’est peut-être là manière d’en dire davantage puisque la plume n’est en rien bridée par le réel.

Jacques Roubaud Une anecdote me revient à propos de ce jeune agent de sécurité dont le prénom aujourd’hui m’échappe, Pierre, peut-être, j’ai souvent utilisé ce prénom dans mes livres ; bref, lors d’une ronde dans la salle de spectacle après la première de l’Otello de Verdi, il trouva une bague qu’il estima plutôt laide et pour tout dire assez vulgaire, surtout avec cette grosse pierre verte sur le dessus. C’était pourtant une monture en or massif sertie d’une émeraude de belle taille mais le jeune homme n’y connaissait rien, d’ailleurs à l’époque il ne connaissait rien à rien, enfin pas grand-chose pour peu qu’il m’en souvienne. Heureusement, dans les chapitres suivants, sa liaison avec le photographe anglais allait non seulement le déniaiser mais lui ouvrir l’esprit. Toujours est-il que la bague avait une valeur inestimable puisque c’est un maharajah qui l’avait offerte à Mme la baronne de R., laquelle l’avait ôtée de son doigt pour applaudir à tout rompre Placido Domingo grimé en Maure pour les besoins du rôle. C’était trop bête, et plus bête encore de la poser sur ses genoux, entre les plis de sa robe de soirée, et vraiment plus bête encore de ne pas penser à l’y reprendre, car elle était tombée sur l’épaisse moquette rouge quand la baronne s’était levée et un quart d’heure plus tard le jeune homme l’avait ramassée lors de sa ronde d’inspection. S’il l’avait remise aussitôt au chef de la sécurité – comme le règlement l’y obligeait - l’incident aurait été clos dans l’heure. Mais il hésita, des fois que, on sait jamais, et rentra chez lui avec le bijou dans sa poche de pantalon. Quand le lendemain il vit l’annonce de la perte d’une bague d’une valeur inestimable placardée sur tous les panneaux d’affichage de l’opéra, il se dit qu’il avait bien fait de garder le bijou, puis rêva pendant deux jours entiers à tous les possibles qui s’ouvriraient à lui s’il parvenait à vendre la bague, telle quelle ou démontée, l’or d’un côté, l’émeraude de l’autre. Oui, pendant deux jours entiers, il rêva sans parler à personne de sa trouvaille, pas même à son ami le photographe anglais qui l’exhortait à venir le rejoindre à Londres. Puis, au matin du troisième jour, épuisé par le manque de sommeil et à bout de rêves, (sans doute aussi un peu victime de son éducation), il prit peur et courut remettre la bague au chef de la sécurité. Mal lui en prit : il fut congédié sur le champ pour faute professionnelle. Moins d’une semaine plus tard, on le convoqua dans le bureau du directeur où le secrétaire particulier de Mme la baronne lui remit une enveloppe garnie de billets de 500 Francs : une bouchée de pain au regard de la valeur inestimable de la bague, mais assez pour s’offrir un billet d’avion pour Londres et envisager l’avenir avec confiance…

Fin de l’anecdote, fin du chapitre, la suite reste à écrire ou plutôt à réécrire puisque le roman n’a pas été publié en l’état. Je ne le ferai pas, jamais, plus le goût ni l’énergie pour raconter des histoires. Avec le recul de plusieurs décennies, l’anecdote me fait sourire, surtout narrée avec tant de désinvolture. Pourtant je n’ai pas souvenir de m’être amusé en écrivant ce roman. Quels sont les enjeux et que dit-on de soi quand on raconte des histoires ? Une seule chose est certaine et vérifiable : la première d’Otello avec Placido Domingo dans le rôle-titre eut lieu le mardi 29 juin 1976, donc au début de l’été, et Mme la baronne de R. – pour peu qu’elle soit encore en vie – peut confirmer avoir perdu ce soir-là une bague d’une valeur inestimable dont la restitution lui a coûté quelques milliers de Francs.

L. pour un été… C’est le titre, j’en suis certain ; par contre j’ai oublié qui se cachait derrière l’initiale : Leslie, peut-être, oui, ça pourrait être Leslie…



Leslie sur le balcon de l’opéra.

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Roubaud, bombe et trident

Crédit photos : Marcelline Roux
(Jacques Roubaud, galerie Yvan Lambert, octobre 2015)


Jacques Roubaud à la Maison de la Poésie, salle comble, public de tous âges, belle récompense pour le vieux poète, déjà présent sur l’estrade, un peu affaissé sur sa chaise, une petite table devant lui, microphone, livres, verre d’eau, prêt : quand enfin le silence – on sait que l’homme n’aime pas attendre - il commence sa lecture. Malgré l’âge, quatre-vingt-trois ans révolus, la voix est belle, jamais ne chevrote, sait jouer d’inflexions tantôt graves tantôt douces ; l’intelligence, la vivacité d’esprit jamais prises en défaut ; le trait d’humour au détour d’une phrase, la malice dans le regard ou une mimique discrète. Ainsi, pendant plus d’une heure, à force de mots et de trouvailles, le poète se régale et régale son public qui le remercie en l’applaudissant chaleureusement. Puis la lumière de scène s’éteint, l’homme dans la semi-pénombre attend un moment avant de se lever de sa chaise, enfin se décide mais n’y arrive pas, le corps ne suit pas l’esprit, regimbe à l’effort, les jambes engourdies n’en peuvent plus, il faut des bras secourables pour l’aider à se mettre debout. On a beau savoir l’âge avancé et les ennuis de santé, on a beau s’imaginer à ce même âge, se voir dans quel état bien pire, grabataire, peut-être mort, on est attristé par le spectacle, on aurait tant aimé que l’homme se levât comme le poète avait parlé, avec élégance et souffle vif, mais en quelques minutes le voyageur ailé prince des nuées s’est mué en vieillard abîmé par le temps.

Jacques Roubaud


Jacques Roubaud Je n’ai pas connu Jacques Roubaud personnellement, mais nos noms n’en ont pas moins été associés en avril 2008 lorsque j’ai publié un article intitulé Qui a peur de Jacques Roubaud ? dénonçant le sabotage du concours d’admission à l’École Normale Supérieure. Le recueil de Roubaud, Quelque chose noir, figurait en effet au programme des épreuves, au même titre que L’esprit des lois, La place royale et La Chartreuse de Parme. Mais certains enseignants des écoles préparatoires les plus prestigieuses du pays et surtout de la capitale – je vous laisse deviner lesquelles - doutèrent tant et tant du poète contemporain qu’ils ne le firent pas, du moins pas sérieusement, étudier à leurs élèves. Mal leur en prit car l’épreuve de composition française porta justement sur Roubaud. Heureusement, trente minutes avant la fin des cinq heures imparties aux khâgneux, il y eut une alerte à la bombe et l’épreuve fut annulée, reportée au samedi suivant, et là les mécontents furent contents car Stendhal remplaça l’intrus vivant, lequel se dit indigné et cria au sabotage, sans effet ou presque - si encore il s’était jeté du haut de la tour Eiffel ou immolé sur la place Royale, mais là rien, merci Monsieur Roubaud, vous nous avez fait peur mais tout est désormais rentré dans l’ordre, continuez à écrire, on ne vous dérangera plus, promis. Informé en direct sur cette affaire, et de source fiable, j’ai été le premier à la dénoncer publiquement. Mon article a été repris tel quel sur quelques sites Internet et dans deux quotidiens nationaux qui ont bêtement « oublié » de me mentionner, mais qu’importe au fond, la leçon était que le pouvoir et l’injustice que ce dernier engendre une fois de plus se jouaient des règles et de l’éthique. Jacques Roubaud a survécu à l’épreuve, c’est l’essentiel, hier soir il l’a encore prouvé avec brio. Dommage que dans la salle ne se trouvât pas le déclencheur de cette fausse alerte à la bombe, me suis-je dit, Roubaud aurait pu lui décocher un trident de son invention !
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Les dits de Jacques Roubaud :

« Depuis 2001, une alerte à la bombe, ce n'est pas rien. Que quelqu'un ait recours à cette arme pour modifier le cours d'un concours, on n'imagine pas ça en Grande-Bretagne ou aux États-Unis, gronde le mathématicien. Quand je pense que certains ont pensé que j'étais l'auteur de ce mauvais coup... »

« J'ai inventé une forme, inspirée de la poésie japonaise ancienne, le trident, plus rapide et plus condensée que le tanka et le haïku. »

Mon article du 22 avril 2008 sur le site de Remue.net :

http://remue.net/spip.php?article2712

La presse :

• « "Roubaud fait la bombe" au concours de l'École normale », article paru dans Le Monde le 25 avril 2008, sous la signature de Luc Cédelle.

• « Une bombe contre Roubaud », article paru dans Le Magazine littéraire le 2 mai 2008.
La Dédicace

Daniel B.Daniel B. résidait boulevard de Port-Royal dans un appartement vétuste et exigu dont les fenêtres surplombaient la caserne des pompiers. Sa singularité tenait à une agoraphobie sévère qui l’empêchait non seulement d’exercer sa profession – il se disait maquettiste, l’avait-il jamais été ? – mais de circuler dans plus d’une douzaine de rues autour de chez lui. Les Gobelins et la Closerie des Lilas marquaient les confins de son territoire de promenades et d’errances nocturnes.

Daniel B. écrivait ou peignait tous les jours de l’année, empilait dans chacune des pièces de son logement, cave comprise, des manuscrits dont aucun éditeur ne voulait et des toiles ou dessins que personne ou presque n’avait le loisir de regarder. À près de cinquante ans – l’âge qu’il avait lorsque je l’ai connu – il évaluait avec froideur l’échec de sa vie et répétait que si rien ni personne ne le motivait à continuer de peindre ou d’écrire, du moins la certitude de se retrouver sans cela acculé au suicide le dissuadait-elle d’arrêter. J’ai souvenir qu’il aimait à peindre des paysages désolés, des champs de ruines au milieu desquels souvent se trouvait un avion de combat nez fiché en terre, fuselage brisé, un casque de pilote abandonné à proximité. « Porté disparu, disait-il, ne veut pas dire mort ! » Il parlait de son père, c’était sa vérité ou une légende qui lui servait à recoller les morceaux abîmés de sa personne.

À défaut d’être talentueux, Daniel B. avait une solide culture et connaissait bien la littérature contemporaine. Il a été mon mentor pendant mes années d’apprentissage et je lui ai dédié L’Œil-de-bœuf qu’il m’avait aidé à aboutir. Les deux autres dédicataires de ce livre étaient Georges Lambrichs, directeur de la NRF et Pierre Bourgeade, écrivain de renom, qui, chacun à sa manière, m’avaient fourni une aide précieuse. Quelque temps après publication et un début de reconnaissance dans la presse, j’ai pris mes distances avec ce mentor jugé désormais inutile et dont le rôle débordait par trop sur celui de père ; quelque temps encore et j’ai cessé totalement de le voir et de répondre à ses courriers, même à ses incontournables cartes de vœux.

À soixante ans passés, il est mort chez lui on ne sait trop de quoi, sa dépouille découverte des semaines plus tard en triste état un soir de juin caniculaire, enterrée dans le carré des indigents de Thiais ; aucune famille, pas d’amis : serais-je venu si l’on m’avait prévenu à temps ?

Plusieurs mois plus tard, un courrier notarial m’apprenait que Daniel B. m’avait désigné légataire de son œuvre peinte et de tous ses écrits, mais je ne me suis pas présenté à temps boulevard de Port-Royal, les employés du Domaine avaient tout jeté dans une benne, tout, et la concierge m’a raconté combien ça lui avait fendu le cœur de voir ainsi partir au feu toiles, dessins, manuscrits, cahiers, et comment elle avait réussi en douce à sauver deux ou trois livres, dont un parce que la couverture lui avait bien plu, mais pas très intéressant à lire, enfin pas pour elle, si je le voulais… Je l’ai accepté comme un cadeau ; sur la page de garde, quelque quinze ans plus tôt, j’avais écrit à l’encre noire : À Daniel, pour ses conseils éclairés, pour sa patience, pour sa relecture attentive du présent texte. Avec toute ma gratitude.

Couverture de L'Oeil de boeuf    Dédicace de L'Oeil de boeuf

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Décidément sourire

Gerard van Honthars : Satyre et Nymphe

Au Rijskmuseum, je me suis surtout attardé sur les maîtres flamands du XVIIe siècle, appréciant une fois de plus la richesse de leurs palettes, leur maîtrise de la lumière et l’audace de leurs compositions. La Lettre d’amour de Vermeer est un exemple probant à tous ces égards, mais des toiles moins célèbres telles que Le Cellier de Pieter de Hooch ou le délicieux Satyre et Nymphe de Gerard van Hontharst m’ont pareillement fasciné. Que dans une autre salle La Ronde de nuit de Rembrandt soit flanquée de gardiens — alors que le personnel se montrait par ailleurs très discret — m’a d’abord étonné, puis je me suis souvenu que la toile avait été par deux fois vandalisée au cours des quarante dernières années. Qu’est-ce qui peut motiver un tel geste ? Sûrement pas le sujet de l’œuvre qui n’a rien en soi de provoquant, mais sans doute sa notoriété qui la rend de facto intouchable mais dont serait forcément éclaboussé tout celui qui parviendrait à la toucher, fut-ce avec un couteau ou un jet d’acide. L’un des patients rencontrés lors d’une résidence d’écriture en hôpital psychiatrique il y a quelques années, nourrissait ainsi l’obsession de signer nommément La Joconde en gros caractères et avec un pinceau trempé dans son propre sang. Berto — c’était son nom ou prénom, je n’ai jamais su — échafaudait pour cela des plans, croquis à l’appui qu’il montrait et commentait volontiers à qui voulait l’entendre, mais sans jamais expliquer son intention non plus que le choix du tableau. « La Joconde ou rien » se bornait-il à répondre. Quand un jour je lui ai dit que le tableau était exposé sous un vitrage blindé, il m’a ri au nez et traité de menteur ; je m’en suis réjoui après coup, à quoi bon briser son désir de postérité : Mona et Berto à jamais liés par le sang, l’idée m’a fait sourire.

Anselm Kiefer

À la Bibliothèque nationale de France, il y avait peu de monde en cette fin d’après-midi et j’ai pu contempler à loisir les œuvres qui composaient l’exposition Alchimie du livre d’Anselm Kiefer. Les deux tableaux gigantesques qui se faisaient face à distance dans la vaste salle, Clairière 2015 et Le Livre 2007, valaient à eux seuls la visite, aussi allais-je de l’un à l’autre, scrutant la matière généreusement étalée sur le support, imaginant le geste de l’artiste, l’élan créateur qui l’animait, focalisais mon regard sur le livre, toujours au centre de l’œuvre, ici dans un halo de lumière, rescapé de quel autodafé, là au-dessus des flots, pesant du plomb de quels savoirs ? Mais il y avait aussi tout le reste, le travail d’une vie, des dizaines de livres dont certains bien plus hauts qu’un homme (voire deux fois plus hauts qu’une femme), rangés dans des étuis comme des coffres, posés entrouverts sur le chant ou déployés sur des tables et laissant voir collages, photographies, dessins, peintures — mes préférences allant aux réalisations les plus récentes, pour la variété des procédés, pour les couleurs plus claires, pour la place plus importante accordée à la peinture. À cet égard, les œuvres des années 2013-2015 — Tanderadei, Sous le tilleul, La Colonne de nuée, Je suis celui qui suis — m’ont particulièrement séduit. Dire enfin combien j’ai été sensible à ces figures de femmes sculptées en robe longue, portant sur leurs épaules non une tête mais un ou plusieurs gros livres dont le poids ne les courbait ni même ne semblait leur peser. Au sortir de la bibliothèque, la nuit était déjà là et il crachinait froid, j’ai songé à ma propre installation, à mes quelques livres miniatures — enfin, taille « normale » — pendus à un fil de nylon aux branches du vieux tilleul qui trône dans mon jardin, et j’ai trouvé l’ensemble dérisoire, mais touchant parce que dérisoire, et parce que les livres étaient miens et me disaient dans ma quête et mes doutes sur un chemin de vie qui était le mien ; en bref, je n’étais pas Anselm Kiefer, j’étais moi, tout simplement moi, et ce constat évident m’a fait sourire.

Les livres au vent dans le jardin

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On-dit d’automne

Peintures de Dominique Masse


On dit qu’à Paris, premier jour de l’automne, le ciel est bleu parcouru de gros nuages, tandis qu’ailleurs strié du feu des armes et que cela en pousse certains à fuir vers des pays dont ils ne connaissent rien si ce n’est par on-dit et trois mots de la langue, bonjour, merci, je t’aime, non pas je t’aime ces campements de fortune dans lesquels ils finissent aux abords des gares et le long de voies routières, dans des conditions d’hygiène et d’insécurité qu’ils ne pensaient pas possibles, non, pas ici, pas si près de la Tour Eiffel qui scintille dans la nuit, pas si près de nous, pas si près de moi.

Dominique Masse 1

On dit qu’à Rosenburg, neuvième jour de l’automne, Quinn Glen Cooper, 18 ans, Rebecca Ann Carnes, même âge, et six autres personnes étaient sur le campus de l’Umpqua Community College, quand un homme qui n’était pas moi fit irruption dans leur salle de classe avec trois armes de poing, dont un fusil automatique, et leur demanda à tour de rôle s’ils étaient chrétiens, puis de se lever s’ils l’étaient, et leur dit qu’ils verraient Dieu dans une seconde avant de les abattre tous pareil, méthodiquement, consciencieusement ;

on dit qu’il s’appelait Chris Harper-Mercer, avait 26 ans, portait des lunettes de vue à monture épaisse ; on dit qu’un jour, sur un blog, il a écrit que « plus on tue, plus on est dans la lumière » ; on dit que par cet acte, il a au moins attiré celle des projecteurs pendant quelques jours - et mon attention pendant quelques minutes.

Dominique Masse 2

On dit qu’à Palmyre, douzième jour de l’automne, l’arc de triomphe situé à l’entrée de la colonnade s’est écroulé dans un tel fracas que j’aurais pu l’entendre de chez moi ;

on dit que ceux-là qui l’ont truffé d’explosifs clament s’en foutre que la cité antique fût classée au patrimoine mondial de l’humanité, comme d’ailleurs ils clament s’en foutre du patrimoine et s’en foutre aussi de l’humanité puisque de l’un comme de l’autre ils voudraient qu’il ne reste plus que pierres et poussières, comme déjà ne restent plus que pierres et poussières de plusieurs dizaines d’autres sites historiques qu’ils ont pareillement détruits en Syrie et ailleurs.

Dominique Masse 3

On dit qu’à Calais,  seizième jour de l’automne, le mot jungle s’est trouvé accolé comme chancre au nom de la ville, et que bien qu’il sous-entende loi du plus fort et luttes à mort pour survivre entre fauves et sauvages, c’est ainsi désormais qu’on désigne ce bidonville installé au bord du monde dans un périmètre marqué sur les cartes « Zone industrielle des dunes » ;

on dit que certains d’ici se souviennent de jeux et promenades autrefois sur ces terres quand ils étaient enfants, mais que c’en est fini à présent, puisque ceux d’ailleurs sont désormais plus de quatre mille à y vivre, sous toiles de tentes et bâches de chantier, dans le froid et l’humide, un repas par jour et autant de maladies que de langues parlées, la Manche à un jet de pierre et leurs rêves de l’autre côté, mais combien s’accompliront et quand partiront-ils ;

on dit que parfois la nuit, pourquoi le nier, certains d’ici et moi comme eux rêvons d’un cataclysme qui ensevelirait ceux d’ailleurs et en dissuaderait d’autres de venir, oui, parfois la nuit, pourquoi le nier, certains d’ici et moi avec eux entrons dans la jungle, arme au poing et poing brandi, et massacrons ceux d’ailleurs jusqu’au dernier, répétant en cela ce que firent jadis nos aïeux sur des terres lointaines qui n’étaient pas les leurs.

Dominique Masse 4

On dit qu’à Lesbos, trente-neuvième jour de l’automne, ils furent une vingtaine à ne voir que la côte rocheuse et les hauts sommets puisque partis de Turquie la veille leur bateau sans doute en surcharge sombra au large et eux tous avec en quelques minutes, le temps de crier leur détresse, le temps pour d’autres dont j’étais de prendre quelques photos de qualité sur lesquelles on les voit, sur lesquelles on les reconnaît, juste avant noyade, juste avant que leurs patronymes kurdes de Syrie ne s’ajoutent à la liste des milliers ayant déjà péri dans ces mêmes eaux.

Dominique Masse 5

On dit qu’à Téhéran, soixante-huitième jour de l’automne, l’orchestre symphonique de la cité fut interdit de scène au prétexte que certains de ses membres sont des femmes et que celles-ci n’ont pas le droit de se produire en public, même pour interpréter l’hymne national comme c’était annoncé au programme ;

on dit sans jeu de mots qu’il s’agit là d’une fausse note et que le chef Ali Rahbari refusa d’en ajouter de plus justes à la partition des censeurs, ainsi, contrairement au proverbe arabe qui veut que le silence soit d’or, on dit qu’en ce dimanche d’automne, il fut de plomb : de chez moi, toutefois, je n’en ai pas senti le poids.

Dominique Masse 6

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L'Épreuve du temps

Suite 1


Noms de Nantes dans le vent...Dimanche 27 septembre 2015

Ciel gris pâle lumineux, mes livres tournoient légers au bout de leurs fils, couvertures scintillantes de rosée. À la question du pourquoi on fait ce que l’on fait, j’oppose aujourd’hui la certitude qu’il convient avant tout de faire, faute de quoi rien ne peut advenir. La lente dégradation de mes livres s’inscrit dans le temps de mon propre vieillissement et dans un temps qui me dépasse.

Tenir un journal pour dire que l’on n’écrit plus, que l’on ne veut plus écrire peut sembler paradoxal, voire ridicule, mais c’est manière douce d’en finir, de se retrouver une dernière fois avant silence. Ma fatigue est profonde et dure depuis trop longtemps déjà. Je ne veux pas écrire pour écrire, fabriquer des livres comme on fabrique des objets, avec un savoir-faire acquis au fil des années, mais sans passion, sans déchirement. Si l’urgence à nouveau se fait sentir, je saurai retrouver les mots pour l’exprimer. Pour l’heure, j’aimerais reprendre souffle, vivre sans me regarder vivre, sans chercher l’écriture derrière ce qui est, simplement voir et entendre et goûter… Est-ce possible ?


Lundi 28 septembre 2015

En quelques jours, le réflexe est adopté, mon premier regard du matin est pour mes livres, ont-ils tenu la nuit, encore accrochés à leurs fils, dans quel état ? Contre toute attente, de les revoir me met de bonne humeur, presque d’humeur joyeuse, nous nous quittons de belle manière, je me dis ; que faut-il en déduire ?

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Les livres se balancent doucement

Au retour de la bibliothèque, j’ai pour habitude d’aller marcher autour des étangs de Vert, toujours la même promenade et dans le même sens, à pas vifs, autant pour le décor et le chant des oiseaux que pour l’exercice physique. Je fréquente ce lieu depuis mon emménagement à Limeric il y a sept ans, j’en avais même fait le cadre d’un roman que faute d’avoir su achever j’ai fini par délaisser, puis oublier. Quand après la mort de Lise je l’ai retrouvé, il me semblait avoir été écrit par un autre tant je n’y reconnaissais rien de l’histoire ou de moi-même. La première phrase s’énonçait ainsi : Cet après-midi aux étangs, j’ai revu la fille aux yeux charbons et folle chevelure. De qui s’agissait-il ? Qui écrit quand on écrit ?



Les livres se balancent doucement


Mercredi 30 septembre 2015

Dernier jour du mois et déjà une semaine que j’ai pendu mes livres. À part quelques fortes averses, le temps leur a été clément et ils ont peu souffert. Si mon installation tient – j’entends si les fils de nylon ne se brisent ni ne s’emmêlent trop sous l’effet du vent – peut-être passeront-ils l’automne et qui sait l’hiver. Je ne pensais pas qu’ils résisteraient si bien. L’œil-de-bœuf, mon premier roman, et Noms de Nantes, un recueil de fragments autobiographiques publié quelque vingt ans plus tard, m’étonnent tout particulièrement tant ils semblent intacts, prêts, serais-tenté de dire, à réintégrer ma bibliothèque. Mais il n’en est pas question, ces deux-là, comme les autres, devront disparaître et quand j’en foulerai aux pieds les restes pâte à papier, je me souviendrai que l’un commence là où l’autre finit, par cette scène qui montre la mère attendant en gare le dernier train de prisonniers à rentrer d’Allemagne : c’était en 1945, je n’étais pas né, qui me l’a racontée, quelle est la part du vrai dans ce qu’on écrit ? Il y a peu encore, j’aurais juré de l’authenticité du souvenir ; aujourd’hui, je ne suis plus sûr de rien : l’écriture m’a inventé presque de toutes pièces.


Jeudi 1er octobre 2015

J’ai toujours aimé ce mois parce que les températures fraîchissent – ce qui est le cas aujourd’hui - et que j’en apprécie d’autant le confort de la maison. Il me plaît d’écrire assis à une petite table, juste derrière la porte fenêtre qui ouvre sur le jardin, le grand tilleul et mes livres pendus à ses branches dans mon champ de vision, à moins de dix mètres, légèrement sur ma droite. L’écriture s’inscrit dans ce va et vient entre le dedans et le dehors, dans la confrontation entre les mots écrits qui tournent au bout d’un fil de nylon et ceux qu’ils convoquent sur l’écran d’ordinateur et les pages du cahier ouvert tout à côté, comme à sa marge. En levant un peu les yeux, j’ai vue sur une large trouée de ciel délimitée de part et d’autre par divers feuillages, dont celui du tilleul, et en haut par la traverse de la porte-fenêtre. Très souvent cet espace est sillonné par des avions volant à si haute altitude que l’œil nu ne les discernerait pas – au mieux un point brillant – n’étaient les fumées blanches qu’ils laissent dans leurs sillages et qui les disent allant dans telle ou telle direction. Les suivant des yeux, je m’interroge toujours sur leur nature – appareils de ligne ou de combat ? – et sur leurs destinations : bases aériennes, zones de bombardement pour les uns, aéroports internationaux pour les autres, Los Angeles, Canberra, Riyad…

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Riyad, aujourd’hui : non, pendre des livres n’est pas dans nos mœurs, d’ailleurs nous ne comprenons pas bien le sens de ce geste, y voyons tout au plus quelque signe de décadence. Chez nous le livre est unique, comme le pouvoir, et on ne discute pas plus l’un que l’autre, encore moins ne s’en moque. C’est pour s’être opposé à ce dernier que le jeune Ali Mohammed Al-Nimr sera décapité, puis crucifié et ainsi exposé publiquement jusqu’au pourrissement de ses chairs. Son exécution devait avoir lieu il y a tout juste une semaine, soit trois jours après la nomination de notre pays à la tête d’un groupe consultatif au Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Toutefois, face aux critiques émanant de par le monde, nous avons sursis à son exécution, quelques jours, quelques semaines au plus, car nous savons combien les gens de ces pays réagissent plus à l’émotion qu’à la raison, s’indignent comme pétrole prend flamme, et oublient tout aussi vite. Ali Mohammed Al-Nimr sera exécuté conformément à notre loi, comme son oncle le Cheikh Al-Nimr il y juste un an, et comme cent trente-quatre autres condamnés à ce jour en l’an deux mille quinze. Que personne n’en doute une seule seconde.

Les livres se balancent doucement