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Miscellanées

Pêle-mêle et mots


L'Homme qui marche
Tu te voudrais cet homme qui marche et ne pèse rien, traverser chagrins et tempêtes avec l’inébranlable conviction qu’il te faut avancer, que seul importe le chemin parcouru puisque l’ultime escale est connue, oui, tu te voudrais cet homme qui marche et ne pèse rien, et près de lui tu te sens un peu comme lui : merci Monsieur Giacometti.












Fleurs pour le 13 novembre 2015
Glisser un livre entre fleurs et bougies déposées en hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015 n’a guère de sens, même si le livre en question dit le monde et ses convulsions, pourtant tu l’as fait, car en regard de l’insensé, la poésie fait sens et le geste prend acte de résistance. Tu n’en appelleras pas pour autant les citoyens aux armes, non plus souhaiteras qu’un sang impur abreuve nos sillons, en revanche tu reliras ces vers d’Abdellatif Laâbi : Quelle est cette caravane / qui dévore ses chameaux / et vide ses outres d’eau dans le sable / De quel mal meurt-on aujourd’hui / Quelle est cette arme invisible qui extirpe l’âme / et le goût à nul autre pareil de la vie (…).






Quelques livres posés sur une sculpture
Sappho a tant lu tant écrit que les livres ont fini par lui prendre la tête, elle n’en demeure pas moins debout et droite, comme quoi les livres, te dis-tu, ne sont pas fardeau et n’empêchent en rien d’avancer, voire au contraire confèrent un maintien noble à celle ou celui qui les porte : merci Monsieur Kiefer.













Portrait à la fourche
On t’avait dit qu’il y avait là-bas de grandes œuvres du grand Mirò : tu n’as pas été déçu et souvent même tu as souri face aux fontaines fantaisistes et autres créations colorées de l’artiste, mais as-tu vu La fourche, es-tu bien sûr d’avoir vu La fourche dont la forme évoque ces peignes qui tiennent le chignon des femmes ?






Interdiction de tourner à droite
Interdit de tourner à droite et encore plus à l’extrême-droite : pas besoin de lire le panneau pour t’en souvenir quand tu arrives à cette intersection entre la rue du Doute et celle des Élections.








Manège de fête foraine
En arrière-plan la cathédrale aux contours floutés par la brume ; au premier plan le manège criard exhibant une fille aux seins nus : une fois de plus – et cela dure depuis près d’un demi-siècle ! - tu hésites quant à la hiérarchie de tes désirs, mais comme déjà la tête te tourne, tu optes en premier pour une visite du lieu saint et la possible paix de ton âme.












Plaque en hommage à James Joyce
À l’extrémité est de la Promenade des Anglais, tu tombes en arrêt devant une plaque de marbre blanc apposée sur la façade vieux rose d’un hôtel. Recul pris et calcul mental effectué, il s’agit de l’Hôtel de Genève et tu apprends que James Joyce y a séjourné quatre-vingt-treize ans plus tôt, soit presqu’un siècle, ce qui le relègue dans un passé lointain, pourtant quelle fraîcheur, quelle insolence dans son Ulysse qui reste l’un de tes plus vifs souvenirs de lecture. Tu en conclus que ce ne sont pas les œuvres qui vieillissent, mais leurs auteurs : Joyce n’est plus mais Ulysse n’a pas pris une ride ; quant à toi, tu avais trente ans, tu en as aujourd’hui le double, mais Molly Bloom te susurre toujours à l’oreille qu’elle te veut oui et t’attire sur elle pour que tu sentes ses seins tout parfumés oui et ton cœur bat comme un fou et oui elle dit oui je veux bien Oui.





Reflet de femme à la fenêtre
Reflet dérobé dans la vitre d’un train du visage d’une femme assoupie dont la chevelure, par l’effet conjugué de miroir et de transparence, t’apparaît feuillage d’arbre ou buisson de verdure. D’aucuns disent qu’en prenant quelqu’un en photo, a fortiori à son insu, on lui vole un peu de son âme. Tu te savais un peu voyeur, te voilà catalogué voleur : gare au jour où il te faudra rendre compte de tous tes crimes ! Objection, te défends-tu avant l’heure du jugement, je n’ai rien pris, rien volé, juste emprunté un peu de réel et dans le seul but de le transformer, de le sublimer dans la poésie ! Et falsificateur en plus, t’entends-tu répondre, cette fois ton compte est bon !






Reflet de femme à la fenêtre
Quai de Seine, un arbre dont l’écorce serait gravée de cent trente cœurs et noms de toutes origines ; la nuit tomberait, le ciel et le fleuve seraient du même violet sombre, tu marcherais sans hâte comme un qui ne va nulle part, des éclats de voix te parviendraient, des rires aussi peut-être, et tu te dirais : il ne s’est rien passé au soir de ce vendredi 13 novembre 2015, non, rien, nous prenions un verre en terrasse ou assistions à un concert, pourquoi se serait-il passé quelque chose ?
Rien à te dire

Je n’ai rien à te dire, mais ce rien c’est à toi que je le dis.
Roland Barthes

Vitrail de Garouste, Talant, 1
© photo ci-dessus Benoît Morlon

En ce jour de novembre et à cette heure matinale, l’église Notre-Dame de Talant est déserte, il y règne une faible et très douce clarté. Quelques pas de plus et je sais qu’une minuterie électrique se déclenchera automatiquement, aussi j’hésite un moment, déjà mes yeux s’habituent, et puis il y a les vitraux en haut et en bas sur le pourtour de l’édifice et ceux qui forment une baie sur toute la largeur du chevet.

Je pense à toi.

C’est l’artiste Gérard Garouste qui a créé ces vitraux et c’est le maître verrier Pierre-Alain Parrot qui les a réalisés. Je connaissais le premier pour avoir vu quelques-unes de ses peintures et sculptures dans diverses expositions.Vitrail de Garouste, Talant, 2 Je ne savais pas en découvrant ses vitraux en l’église Notre-Dame de Talant qu’un détail de l’un d’eux ornerait bientôt la couverture de mon prochain livre ; je ne savais pas non plus que je verrais quelques mois plus tard une grande rétrospective de son œuvre à la Fondation Maeght. Il est ainsi des noms qui croisent et recroisent notre chemin et prennent en peu de temps une importance considérable dans notre vie. D’où mon désir de revenir ici en ce jour de novembre.

Je pense à toi.

Le vitrail représentant Juda portant en couronne les effigies de ses frères m’a d’abord laissé perplexe car je le confondais avec Judas Iscariote, le traître, « le fils souillé de vices ». Non, celui-ci était le chef d’une des douze tribus d’Israël et donnera naissance au nom du peuple juif. Avant cette première visite, mes connaissances bibliques et talmudiques étaient pour le moins limitées. La lecture du texte d’Hortense Lyon m’a aidé à mieux comprendre les intentions de l’artiste.

Je pense à toi.

Difficile d’expliquer l’émotion qui m’a saisi en découvrant le vitrail intitulé La veuve de Sarepta. Là non plus je ne connaissais pas l’histoire de cette femme à qui le prophète Elie demanda asile et dont le jeune fils succomba pendant la nuit. Mais il y avait ces mots peints sur le verre : Ton fils est vivant, Vitrail de Garouste, Talant, 3et je sais que ce sont eux qui m’ont bouleversé, car on voudrait, tout mécréant qu’on se prétend, oui, on voudrait croire aux miracles. Et puis, comme dans une petite fenêtre en bas à droite de l’image, il y avait ce ciel d’un bleu intense et cet arbre qui s’y découpait en ombre chinoise, et j’ai compris que c’était vers cela qu’il me fallait marcher, car c’était le chemin de la vie.

Je pense à toi.

La lumière automnale est plus vive désormais et certains rouges en paraissent incandescents, dont ceux mêlés d’orange dans le vitrail représentant Capharnaüm, devant lequel je m’arrête un moment et songe à ces villes du Proche Orient et d’ailleurs que les armes ensanglantent, que les flammes anéantissent : en finira-t-on jamais, je me dis, oui, en finira-t-on jamais ? Mais pour ne pas laisser désordre et tristesse s’installer dans ma tête, je me tourne vers la grande baie que le soleil levant illumine, avec Marie, en place d’honneur au centre d’une rosace –puisque l’église lui est dédiée - laquelle repose sur quatre lancettes abritant respectivement chacun de ses parents et les prophètes David et Abraham. Encore aujourd’hui, c’est la figure d’Anne, la mère, qui me fascine, Anne qui tout à la fois tient contre elle sa fille Marie et porte sur ses genoux l’arche dont se servira Noé pour sauver le monde, arche que l’on retrouve d’ailleurs à l’identique sur un autre vitrail, surmontée d’une colombe et voguant sur des flots bleus à la surface desquels, semblables à des poissons, sont peints des lettres et chiffres en Hébreu. En déduire que notre salut viendra de la femme, repenser au vers d’Aragon qui la disait l’avenir de l’homme…

Je pense à toi.

La minuterie vient de se déclencher, une femme, justement, coiffée d’un foulard va s’asseoir au premier rang, face aux grands vitraux du chevet. Je la vois comme une parmi ses sœurs qui portent prénom d’Anne ou Marie, Ruth ou Deborah, Eve ou Myriam, Marthe ou Marie-Madeleine, à moins que désignées La Samaritaine, La Veuve, La Pécheresse ou La Cananéenne,Vitrail de Garouste, Talant, 4 car si nombreuses à être représentées par l’artiste que l’hommage rendu ne fait doute, pour la place qu’elles occupent dans les écrits saints, mais probablement aussi dans sa propre vie. L’observant à distance, et face à elle la rosace désormais étincelante, je me demande si elle prie et qui et pour quoi, car moi je n’ai jamais su, jamais appris, pourtant la première fois, saisi par la beauté du lieu, par ce qui s’en dégageait de force et de lumière, j’aurais aimé savoir tant je me sentais en présence de quelque chose qui me dépassait.

Je pense à toi.

L’automne est beau comme le fut l’été, comme le seront, je l’espère, les saisons à venir. En sortant de l’église de Talant, je marche un moment sur l’esplanade toute proche, m’accoude au parapet, embrasse du regard la vallée en contrebas. Le soleil me chauffe le visage, un sentiment de plénitude me gagne, je souris, je pense à toi.

*

Bibliographie : Garouste à Talant, Hortense Lyon, Éditions Erème, 2006.
L'épreuve du temps



Mercredi 23 septembre 2015

Les livres pendus à l'arbre (L'épreuve du temps 1)

Mes livres sont épuisés ; moi aussi. Hier, j’ai pendu aux branches du grand tilleul de mon jardin les derniers exemplaires d’auteur qu’il me restait ; mon tour viendra peut-être ensuite, plus tard, je ne suis pas pressé. Pour l’heure, je les regarde tous les treize pendus chacun à un fil de nylon, tournoyant girouette au vent d’automne. Car c’est l’automne aujourd’hui, premier jour, et la pluie de la nuit les a déjà meurtris : pas certain qu’ils durent jusqu’à l’hiver ou dans quel état, mais c’est une autre histoire et je ne veux pas y songer, on verra bien, je me dis.

Il y a quelque chose d’insolite et de beau, je trouve, à voir ainsi des livres autrement que posés sur le chant dans des rayonnages ou à plat sur des tables de librairies. Pourtant, ce n’est pas ce qui a motivé mon geste, enfin, je ne pense pas, d’ailleurs je ne sais trop ce qui l’a motivé, pourquoi fait-on ce qu’on fait, le sait-on toujours ? Ai-je cédé au désir illusoire de me défaire d’un passé qui m’encombre, d’un rôle, celui d’écrivain, que je ne veux plus assumer : tourner une page, en somme, et l’expression revêtirait alors ici tout son sens. J’aurais pu jeter ou brûler, mais l’idée ne m’a pas traversé l’esprit, trop expéditive, trop violente, et dénuée de tout plaisir et de toute réflexion. Car en effet il me plaît de regarder mes livres tournoyer au vent d’automne et de me dire c’est là ma vie, j’ai consacré des années à les écrire et chacun d’eux marque un moment et un lieu sur mon chemin. Aucun regret, aucune tristesse, c’était un choix, le mien, mais aujourd’hui je suis fatigué et je n’attends plus rien, du moins rien que je puisse définir, car on attend toujours quelque chose, jusqu’à son dernier souffle, disons alors que je compte sur le temps pour m’aider à y voir plus clair.

*

Aujourd’hui, premier jour de l’automne 2015,
le ciel ici est bleu parcouru de gros nuages, ailleurs strié du feu des armes qui nous poussent à fuir par milliers vers des pays dont nous ne connaissons rien si ce n’est par on-dit et trois mots de la langue, bonjour, merci, je t’aime, mais non pas je t’aime ces campements de fortune dans lesquels nous finissons aux abords des gares et le long de voies routières, dans des conditions d’hygiène et d’insécurité que nous ne pensions pas possibles, non, pas ici, pas si près de la Tour Eiffel qui scintille dans la nuit, pas si près d’un vieux tilleul aux branches desquelles un écrivain a pendu ses livres, comme pour leur faire un sort. 
Que fait-on du monde ? titre l’un d’eux : nous n’avons pas la réponse et lui non plus sans doute…


Jeudi 24 septembre 2015

La nuit a été calme, sans pluie, et le vent est tombé. Ma première pensée au matin est pour mes livres : sont-ils encore là, au bout de leurs fils et dans quel état ? Apparemment tout va bien, chacun tourne gentiment sur lui-même et le mouvement d’ensemble est plutôt élégant, les couvertures claires se détachant bien sur le vert foncé du feuillage. Un avion traverse alors le ciel d’un bleu très pâle et y laisse une longue traînée blanche qui bientôt s’effiloche et disparaît. Il en ira pareillement de mes livres, à plus longue échéance, j’espère, quelques mois, avant que les éléments ne les réduisent à rien, ou plutôt ne les ramènent à leur état originel de pâte à papier. Dans l’un d’eux, Fenêtres, je me souviens de cet extrait : …comme bientôt le seront les feuilles du boulevard d’en bas, que les passants piétineront jusqu’à ce qu’elles se fondent avec la terre humide… Oui, j’aimerais qu’il en soit ainsi, qu’un jour je foule aux pieds la matière de mes livres et la fonde avec la terre et que le vieux tilleul tire profit de cet apport qui lui revient de droit et pousse sa ramure plus haut vers le ciel.

Quand j’écrivais hier que chacun de mes livres marque un temps et un lieu sur mon chemin de vie, il faudrait dire aussi les visages qui se tiennent entre leurs pages, non tant les personnages que les êtres de chairs qui les ont inspirés ou plus simplement ceux que l’on a aimés d’amour ou d’amitié et qui se trouvaient là, proches de soi pendant ces jours d’écriture ; ceux-là à qui on a forcément parlé, à qui peut-être on a même lu quelques extraits sur manuscrit, parfois pour paraître, plus souvent pour se rassurer. Mon installation, au demeurant dérisoire, ne manquera pas d’en convoquer certains et je les laisserai venir, se dire, raconter ce qu’ils veulent avant de les enfouir pâte à papier taché d’encre dans la terre automnale. Au dernier à mourir avec le dernier livre, je me sentirai plus léger et pourrai alors m’éloigner de leurs sépultures en ce jardin.

Plus grand que soi

Il m’arrive parfois d’éprouver le sentiment que je suis en présence de quelque chose de plus grand que moi. Pour les croyants de quelque religion, cela doit relever de l’évidence. Il n’en va pas de même pour les mécréants dont je fais partie. C’est un fait étrange, car on ne se l’explique pas, on constate simplement qu’il se passe quelque chose en soi, qu’une longue inspiration soudain s’impose comme si on avait le souffle court, et puis on se sent bientôt gagné par un sentiment de grande humilité et de béatitude. Est-ce cela qu’on entend par ravissement ? Je ne saurais le dire, seule une certitude s’impose à mon esprit : tel lieu, telle musique, telle œuvre d’art m’a fait éprouver ce sentiment et, à ce moment précis, j’ai eu le désir de croire mais confronté à la question du qui et du quoi, et incapable d’y répondre, je me suis contenté du simple constat que je me trouvais alors en présence de quelque chose de plus grand que moi. Et pourquoi pas ? me suis-je dit. Pourquoi le verbe croire devrait-il nécessairement s’expliquer ?





Le travail de deux artistes contemporains, découvert pour l’un, revu pour l’autre, me laisse penser que chacun d’eux a dû éprouver un jour ce sentiment d’être en présence de plus grand que soi, et que l’un et l’autre, habités par cette présence mais incapables de la définir ou ne le souhaitant pas de peur de la réduire en la nommant, se sont attelés à la folle entreprise d’ériger des sculptures monumentales afin peut-être de lui donner une existence tangible, à tout le moins d’essayer, car aucun, j’en suis certain, ne s’est jamais leurré sur l’impossible de la tâche. Ils y ont pourtant consacré une partie de leur vie, choisissant chacun un matériau dur à travailler – acier pour l’un, pierre volcanique pour l’autre - qui les ferait souffrir dans l’effort mais leur offrirait en retour un gage de pérennité, car cette question-là aussi se pose en enjeu personnel dans ce travail de longue haleine : laisser une trace, marquer durablement la terre de son empreinte. A cet égard, le premier, Gilles Perez, a réussi : les sculptures qu’il a érigées le long d’un chemin de randonnée dans les Combrailles seront sans doute encore visibles dans plusieurs siècles ; pour le second, Robert Le Lagadec, rien n’est moins sûr, car l’essentiel de son œuvre est sur une propriété privée dont on ne sait pas ce qu’il adviendra dans les dix ou quinze années à venir…






Me faut-il préciser que les réalisations de ces deux artistes – que j’admire beaucoup au demeurant – ne m’amènent pas à me sentir en présence de quelque chose plus grand que moi. Simplement j’imagine – et cela n’engage que moi – que pour entreprendre un tel travail, il fallait que l’un et l’autre un jour aient éprouvé ce sentiment et y aient puisé une force extraordinaire, et peut-être même se soient sentis investis d’une mission. Robert Le Lagadec n’est plus là pour me contredire ; Gilles Perez, qui est de mon âge ou presque, pourra dire, s’il me lit un jour, que mes propos sont pure fantaisie et qu’il ne s’y reconnait nullement. Ce que ce dernier ne pourra nier, en revanche, c’est que ses sculptures, comme celles de Robert Le Lagadec, me disent, à moi qui les découvre ou les revois, que rien n’est impossible à l’homme qui veut se rapprocher du ciel et nourrissent en moi le rêve d’entreprendre à mon tour une œuvre qui me dépasse, une œuvre plus grande que moi, et d’être alors un jour de ceux-là dont parle Mark Twain quand il dit : Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. Oui !

Un tour en zem  Un tour en zem
Un petit trou dans la page

C’est un petit trou que je n’avais pas remarqué, sans doute parce qu’il se trouvait sur la page d’après-demain et que je ne consulte jamais celle-ci dans mon agenda, celle de demain, oui, pour savoir s’il me faut préparer quelque chose la veille, et puis bien sûr celle d’aujourd’hui pour savoir où me rendre, qui rencontrer et pour quoi. Mais celle d’après-demain, je ne la consulte jamais, c’est loin, après-demain, me dis-je souvent, tellement d’imprévus peuvent advenir, alors pourquoi cette fois-ci, geste trop vif ou pages mal dessillées ? Qu’importe, puisque j’avais vu le petit trou, difficile de faire autrement, il se trouvait au beau milieu de la page et donc au beau milieu de mon après-demain, certes pas très gros mais suffisamment pour me laisser imaginer qu’il se retrouvait sur les pages suivantes, ce que je me suis bien gardé de vérifier. J’ai d’abord songé à revenir à demain, puis à aujourd’hui en me disant une banalité du genre à chaque jour suffit sa peine, mais impossible, je ne pouvais détacher mes yeux du petit trou qui d’ailleurs maintenant ne me semblait plus aussi petit. En regardant autour, je me suis aperçu qu’il n’y avait rien, ni mots ni noms, aucun engagement, personne à rencontrer, bref c’était un jour vide comme je n’en avais pas connu depuis longtemps. Le mot « vacance » m’est alors venu à l’esprit, mais sans le pluriel de sea sex and sun qu’on lui accole d’ordinaire, il ne m’évoquait nul cliché de plage ou de plaisir, juste l’image d’un homme-allumette penché au-dessus du vide. Qu’à cela ne tienne, me suis-je dit, et en deux trois coups de crayon je l’avais dessiné au bord du petit trou sur la page blanche de mon agenda. Bien que piètre dessinateur, je le trouvais drôle, mon petit bonhomme, mais surtout c’était lui désormais que je voyais et non plus le trou qui du coup me paraissait minuscule, presque anecdotique. Je me suis alors souvenu d’un temps pas si lointain où confronté à un vide autrement plus grand, et même tellement grand que je le voyais océan sur lequel j’avais dessiné un esquif avec un homme-allumette dedans et deux rames pour lutter contre les courants qui l’entraînaient vers les récifs et les maelstroms (cf. miscellanées mai 14). Petit marin pour ne pas dire marin d’eau douce, il avait su néanmoins ramer hier, mon petit bonhomme, alors pourquoi ne saurait-il pas marcher après-demain et s’éloigner de ce petit trou de rien du tout ? J’avais aujourd’hui et demain pour le chausser solide et confort, puis lui dessiner un sentier à suivre, confiant qu’il y ferait de belles rencontres. Avant de refermer mon agenda, j’ai cédé à la tentation de regarder par le petit trou comme s’il s’agissait d’un sténopé, histoire de voir à quoi ressemblaient les jours de mon après-demain. Je n’ai pas vu grand-chose en raison de l’éloignement mais le ciel était bleu et, me suis-je dit, c’est plutôt de bon augure : allons-y, tournons la page, let’s go, petit bonhomme !

Post-scriptum : J’ai écrit ce texte le lundi 22 juin et en ai terminé la rédaction en fin de matinée, vers 11h30 pour être plus précis. Ce que je ne savais pas – et comment aurais-je pu le savoir ? – c’est qu’au même moment, à quelques minutes près, mon amie Nelly – qu’en d’autres circonstances j’aurais pu aimer autrement - cédait à la tentation du rien. Je l’ai appris le soir et le petit trou dans ma page du matin m’est alors apparu comme un gouffre dans lequel elle s’était abîmée. Comment ne pas mettre en regard les deux faits, les deux images ? Comment ne pas voir la mise en présence de forces contraires qui poussent l’un à s’éloigner de la béance quand l’autre y plonge ?

Un tour en zem

*
Désir d'ailleurs

Sortir de chez toi, sortir de toi… Tu as pris l’avion comme on accomplit un exploit. Ne te serais pas cru capable, car doutais tant de tout, de toi surtout, d’un présent dont tu vivais en marge, d’un avenir sans écran pour te projeter. Est-ce cela mal vieillir, te disais-tu, est-ce cela tout simplement vieillir ?

Choisi l’Afrique pour un ailleurs sans repères, Cotonou parce que tu en avais entendu parler, où quand comment, tu as oublié. Alors que l’Airbus 330 survole la campagne française dont tu distingues, par les trouées nuageuses, les cultures en damier vert et jaune et, de temps à autre, le long ruban méandreux d’une rivière ou rectiligne d’une voie routière, tu songes à ce qui fut ces derniers mois : la maladie, puis la mort de Lucie, et la solitude qui s’ensuivit, le mal de vivre, le mal d’écrire. Des journées entières à tourner ton corps dans la maison et des mots dans ta tête sans que jamais ne les pénètre ni bleu ni lumière. Alors, partir, te disais-tu, sortir de chez soi, sortir de soi, même si bien conscient que cela ne changerait rien sur le long terme, mais au moins voir autre chose, respirer un autre air.

Celui de Cotonou empeste les gaz d’échappements des centaines de zems qui tournent à l’essence frelatée importée du Nigeria. Mais tu ne le sais pas encore, pour l’heure tu suis la trajectoire de l’Airbus sur un petit écran situé sur le dossier du siège devant toi, point rouge au-dessus du bleu de la Méditerranée, et de fait par le hublot tu distingues bientôt les îles Baléares dont la plus vaste, Majorque, reconnaissable à son littoral découpé. N’était le souvenir du corps bronzé de Lucie, tu dirais n’y être jamais allé, d’ailleurs n’y penses déjà plus, noyé dans les nuages, parti en fumée un jour de fin d’hiver. Les absents créent le vide, aux présents de ne pas céder au vertige : tu doutes encore d’y parvenir.

Entre écran et hublot, tu sais maintenant survoler l’Algérie ; brume de chaleur ou fine couche nuageuse, ou l’altitude de 15 000 mètres indiquée, tu n’en distingues pas bien les détails, ici un village, là une palmeraie, puis le désert à n’en plus finir dont le seul nom de Tamanrasset t’a toujours fait rêver sans que tu saches trop pourquoi, un livre lu, quelque image associée avec celle de Théodore Monod traversant le Sahara. « On marche souvent droit dans le désert, disait-il, car il n’y a rien à contourner ». Le propos te laisse pensif : as-tu jamais su marcher droit ? Combien d’obstacles as-tu toi-même érigés sur ta route ? Tu as vieilli mais tu n’es pas vieux : beau te le répéter, le sentiment est tenace et ton absence de désir le renforce. Peut-on réapprendre à vivre ?

Alors que le ciel commence à s’assombrir, tu repenses à cette scène observée dans l’aéroport, juste avant l’accès aux zones d’embarquement : plusieurs personnes de tous âges manifestaient en silence contre l’expulsion d’un Ivoirien en brandissant ou arborant autour du cou un écriteau qui prévenait les voyageurs qu’à bord du prochain vol pour Abidjan il y aurait un passager qui lui n’avait pas choisi de partir… Puis un fourgon s’était arrêté au pied de la passerelle arrière de l’appareil stationné à côté du tien et un homme en était sorti entre deux gendarmes, menotté comme un malfrat qu’il n’était sûrement pas, son seul crime étant probablement d’avoir voulu mieux vivre, ailleurs, sous un autre ciel. Et maintenant que vous y êtes l’un et l’autre dans ce ciel africain, que vos avions respectifs approchent de leur destination, tu penses à lui, qui regarde peut-être aussi par le hublot, se désole, s’inquiète, ressasse sa colère, ravale sa fierté, échafaude déjà de nouveaux projets pour retourner en France, songe que personne ne l’attend à l’aéroport, ou alors d’autres comme lui dont les jours sont sans avenir, sans perspectives. En ton for intérieur, toutefois, tu éprouves un soulagement lâche au fait qu’il ne soit pas dans « ton » avion, que vos regards ne puissent à aucun moment se croiser, qu’il en vienne à jalouser ta peau claire et tes mains sans entraves.

101 rue Condorcet


Il fait nuit quand l’Airbus approche de Cotonou. Tu aimes ce moment de descente quand les réacteurs ne vrombissent plus mais ronronnent, l’impression de planer, quand on sait aussi que la fin du voyage approche. Tu ressens à nouveau ce sentiment d’avoir accompli un exploit alors que tu n’as rien fait que de très banal. Mais tu l’as fait et te le répètes : je l’ai fait, je suis parti. La suite reste à inventer, tu ne connais rien ni personne dans cette ville, tu te vois déjà y marcher des heures sans te douter encore qu’il est difficile de flâner dans les rues de Cotonou, que les trottoirs sont défoncés ou encombrés par les autos et camions, que le moindre trajet s’effectue en zem ou taxi-brousse, enfin que l’homme africain ne flâne pas mais va quelque part, d’un point à un autre, selon ses besoins. Tu l’apprendras bientôt.

Les formalités accomplies, longues et tatillonnes, ta valise récupérée non sans mal, tu te retrouves dans le hall des arrivées, marque un temps d’arrêt avant de te décider à fendre la foule agglutinée, non, personne ne t’attend, tu es seul désormais, mais l’idée ne t’est pas encore acquise, tu devras apprendre, comme le reste. Ce n’est qu’une fois à l’extérieur de l’aéroport que tu prends conscience, malgré la nuit maintenant bien installée, qu’il fait chaud, très chaud. Une grande animation règne au dehors ; moteurs, klaxons et voix font tintamarre, certains mots te parviennent dans une langue inconnue : pas de doute, tu es ailleurs… Un conducteur de zem prend ta valise qu’il cale entre ses jambes, tu enfourches sa machine ; l’instant d’après, un autre qui n’est déjà plus toi se fond dans la nuit africaine…

Un tour en zem

*
Moi, président, et Marina

Le titre volontairement racoleur de cet article laisse entendre au lecteur que je vais lui dévoiler les dessous de la République et accessoirement de l’une de ses maîtresses. Il n’en sera rien. Le propos n’en reste toutefois pas moins intéressant et j’encourage vivement mon lecteur – mon semblable, mon frère – à poursuivre sa lecture.

Ça commence à Clamart, dans les Hauts-de-Seine, ville de 52 000 habitants où je me rends quatre à cinq jours par an pour présider des jurys d’élèves de primaire en vue de décerner le Prix des écoles de la ville. Sur les 11 écoles que compte celle-ci, 10 participent à cette manifestation, soit environ 1 700 élèves. Tous ont lu et étudié les quatre titres de leur niveau sélectionnés par un groupe de bibliothécaires et enseignants ; parfois des lectures à voix haute en ont été faites en bibliothèques ; parfois certains des auteurs ont été invités dans les classes. Tout cela pour dire qu’entre novembre et avril les élèves ont été préparés et peuvent donc débattre en toute connaissance de cause. Chaque jury rassemble six à dix élèves, uniquement du CE1 au CM2 pour ce qui me concerne, en général les délégués de classe, de même niveau mais venant de différentes écoles. Les délibérations ont lieu dans l’imposante et très belle salle du conseil municipal, souvent en présence d’un public composé d’élèves et d’adultes, enseignants, bibliothécaires, personnels de l’Éducation nationale et de la mairie, et cela confère à l’événement une solennité qui, contrairement à ce que d’aucuns pourraient penser, n’inhibe pas la parole mais la rend précieuse. Chaque membre du jury dispose d’un microphone et moi, à peine plus grand que ces jeunes élèves, je siège à la place du maire, ouvre la séance, lance et relance le débat, distribue la parole, apprend à chacun à écouter l’autre et à rebondir sur ce qui vient d’être dit, questionne sur le fond, la forme, les illustrations, tente et souvent parviens à tirer le meilleur de ces jeunes lecteurs. Douze ans que cela dure et jamais ne me suis lassé, jamais n’ai perdu l’enthousiasme qu’il convient d’avoir pour animer de tels débats. Douze ans et moi, président, je me dis qu’un jour peut-être un de ces élèves occupera ma place en tant que maire de la ville et cela me réjouit ; douze ans et moi, président, je songe à toutes ces images de moi, photos et vidéos, qui ont été prises et demeurent dans les archives de la ville, cheveux bruns, fils argentés, poivre et sel, gris dominant, et cela me remplit de nostalgie et d’une certaine fierté ; douze ans et moi, président, en éprouverais presque, à l’instar du grand Marcel, le vertige de voir au-dessous de moi, en moi pourtant, comme si j’avais des lieues de hauteur, tant d’années… Cette référence m’offre la transition littéraire rêvée pour ce qui suit, car Marina – j’entends Marina Tsvetaeva - admirait Proust.

Ça se poursuit à Clamart dont le nom forcément apparaissait dans les confessions et lettres de Marina Tsvetaeva, lues il y a déjà quelques années. Mais mon esprit s’était sans doute alors refusé à faire le lien entre la ville de banlieue que je connaissais et celle où avait vécu la grande dame de la poésie russe, comme si les deux évocations ne pouvaient se confondre tant elles semblaient appartenir à deux univers distincts. C’est un petit livre découvert récemment chez un bouquiniste des bords de Seine qui a provoqué le déclic. Son titre : 101, rue Condorcet Clamart ; et en quatrième de couverture, l’explication : c’est l’adresse où se sont installés Marina Tsvetaeva, son mari et leurs deux enfants en janvier 1931. Le petit livre signé Simon-Pierre Hamelin ne m’a pas passionné, mais les faits mentionnés m’ont remis en mémoire l’état de pauvreté de la famille et combien Marina souffrait de sa condition d’exilée et plus encore du manque total de reconnaissance de la part du milieu littéraire français. Elle attribuait l’indifférence ou la condescendance à son égard au fait qu’elle était Russe, donc étrangère, et aussi au fait qu’elle était une femme. Ni ses propres textes ni ses traductions de Pouchkine n’ont reçu bon accueil de la part de Gide, de Paulhan et de plusieurs autres. Et Marina, certaine de son talent, en était chaque fois humiliée et meurtrie. Quant à être femme, il se pourrait bien qu’elle fût la première à féminiser le mot écrivain : Je revendique, écrit-elle en français, mon droit d’écrivaine, elle, genre féminin, e muet, si longtemps muet. Puis, dans ce même texte titré Anonymat de la création féminine et daté de juillet-août 1932, elle poursuit ainsi : Quand une femme écrit, elle écrit pour toutes celles qui se sont tues – mille ans, et se taisent encore – et se tairont. Ce sont elles qui écrivent par elle. Féministe avant l’heure ? Sans doute. En tout cas, femme libre, engagée, passionnée, clairvoyante, dont le titre de ses confessions – Vivre dans le feu – ne se peut plus explicite quant à sa destinée.

Il va de soi que moi, président101 rue Condorcet, je me devais d’aller voir où avait vécu la grande dame, au 101 rue Condorcet, mais également au 10 rue Lazare-Carnot, situé à quelques centaines de mètres sur le même axe. Je ne m’attendais à aucune surprise ; je n’en ai eu aucune : les deux immeubles étaient quelconques et ne disaient rien de celle qui y avait un jour habité. Par un effort d’imagination et en me fiant aux dates, j’ai fait naître l’image de Marina Tsvetaeva assise à la table de sa cuisine et écrivant ce début de poème dans l’un de ses grands cahiers bleus :

Mal du pays ! Tocard, ce mal
Démasqué il y a longtemps !
Il m’est parfaitement égal
Où me trouver parfaitement
10 rue Lazare-Carnot
Seule, sur quels pavés je traîne,
Cabas au bras jusque chez moi,
Vers la maison — plutôt caserne ! —
Qui ne sait pas qu’elle est à moi.


Ou cet autre quatrain du même poème :

Même ma langue maternelle
Aux sons lactés — je m’en défie.
Il m’est indifférent en quelle
Langue être incomprise et de qui !


Après Clamart, il y a eu d’autres villes, d’autres incompréhensions, d’autres poèmes, d’autres peines, jusqu’à ce dimanche 31 août 1941 où, après avoir été évacuée à quelque 900 kilomètres à l’Est de Moscou, Marina Tsvetaeva décida que c’en était assez et se pendit. Elle avait quarante-neuf ans. On dit aujourd’hui qu’elle compte parmi les plus grandes voix poétiques du XXe siècle. En avait-elle le pressentiment quand elle écrivit ces vers en 1913 ?

Éparpillés dans les librairies, gris de poussière,
Ni lus, ni cherchés, ni ouverts, ni vendus,
Mes poèmes seront dégustés comme les vins les plus rares
Quand ils seront vieux.





Bibliographie très sélective :
  • 101, rue Condorcet Clamart, Simon-Pierre Hamelin, Éd. de la Différence
  • Vivre dans le feu, confessions, Marina Tsvetaeva, Éd. Robert Laffont
  • Le ciel brûle, Marina Tsvetaeva, Éd. Poésie Gallimard
  • Marina Tsvetaeva, ça va la vie, Linda Lê, Éd. Jean-Michel Place
  • L’espérance est violente, Rauda Jamis, Nil Éditions
  • Sept femmes, Lydie Salvayre, Points Seuil, pp. 133-175
  • Vidas, Christian Garcin, Folio Gallimard, pp. 71-77


  • *
    L’équipe de la médiathèque de Vert-le-Grand et moi-même avons souhaité accueillir le photographe et plasticien Nicolas Rouxel-Chaurey dans le cadre de ma résidence d’écrivain. Il m’incombait donc de le présenter au public le soir du vernissage de son exposition. J’aurais pu le faire de diverses manières ; j’ai opté pour un jeu d’écriture que j’affectionne : le portrait au prénom. C’est simple, il s’agit de partir du postulat que notre prénom nous porte tout autant qu’on le porte et de le démontrer en déclinant chacune des lettres qui le composent. J’avais déjà pratiqué ce même exercice pour mon amie peintre Eldine Rondolino (cf. lien sur site décembre 2013) et je savais qu’en fait, sous couvert de jeu, j’en dirais bien plus que si je jouais à être sérieux…

    *

    Portrait de Nicolas Rouxel-Chaurey
    en sept lettres


    N – c’est par cette consonne que débute le prénom ; c’est par elle également que débute l’histoire de l’artiste, car à n’en pas douter il s’agit là du N qui désigne les nationales - entre autres N10 et l’ancienne N51 – que la voiture conduite par la mère empruntait régulièrement pour relier Epernay à Emancé ou Palaiseau, avec le petit Nicolas, souvent couché à l’arrière, « regardant la voûte des arbres sans cesse défrichée par les phares de la voiture… » Couverture du livre En quête d’essence  « Le goût de la route me vient-il de là ? » se demandera plus tard le grand Nicolas.Car les nationales – N6 N7 N20 - il va les sillonner à l’envi dans les années 90 pour rechercher sur tout le territoire de ces anciennes pompes à essence qu’on appelait alors bijaugeurs. Il en fera un livre de photographies qu’il intitulera En quête d’essence. Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce n’est pas l’essence qui fait rouler Nicolas, mais le sens ! Et encore aujourd’hui…

    I – dans cette lettre, on pourrait voir l’un des innombrables personnages-allumettes réalisés par le peintre anglais L.S. Lowry : longue silhouette, tête légèrement détachée du corps, comme pour la signifier dans les nuages ou dans la lune… Oui, ce pourrait être Nicolas… Mais dans cette même lettre on pourrait voir pareillement la représentation stylisée d’une de ces vieilles pompes à essence dénichées dans la Drôme ou le Minervois. Ou encore l’un des piquets de bois que Nicolas fiche en altitude quelque part en Oisans après les avoir habillés de journaux maintenus par des ficelles de facteur. Toutefois, il se pourrait que nous fassions fausse route, que nous ne soyons pas sur la bonne nationale et que la lettre I ne soit rien de tout cela, mais désigne simplement l’invisible, l’invisible qui est au cœur de l’œuvre de Nicolas et que celui-ci cherche à montrer dans ses photos comme dans ses installations, car cet invisible recèle le sens même de sa démarche artistique. « Rendre visible l’invisible » disait Paul Klee : Nicolas y travaille…

    C – À l’évidence, cette lettre désigne la Champagne : Nicolas y est né au début des années 60. Elle pourrait aussi désigner ces cylindres que Nicolas confectionne avec des journaux, puis qu’il accroche ici et là aux barreaux d’une grille en plein cœur de ville, aux branches d’un arbre en plaine ou en montagne, et dont on retrouve trace aujourd’hui dans des œuvres récentes que Nicolas nomme colonnes mais qui, à nos yeux, s’apparentent davantage à des éléments de bibliothèque.
    Reproduction du tableau intitulé Gas par E. Hopper Toutefois, ayant dit cela, on sent bien que l’on n’a pas tout dit, qu’il convient de creuser la lettre C, de la creuser tant et tant jusque par-dessous l’océan atlantique afin d’atteindre Cap Cod, car c’est là en effet, sur cette péninsule du Massachusetts, que le peintre Edward Hopper s’installa en 1933 et réalisa nombre de ses toiles, dont probablement celle intitulée Gas (station essence). Quand on sait combien cette œuvre a compté – et compte encore – pour Nicolas, on se dit qu’il valait la peine de quitter la Champagne pour Cap Cod.

    O – Cette quatrième lettre se situe au mitan du prénom et cela lui confère une certaine importance. De par sa forme, elle évoque tout à la fois l’objectif de l’appareil-photo, la roue qui roule sur les nationales, le cadran d’une horloge
    Une oeuvre de Nicolas Rouxel-Chaurey – lesquels ont en commun le temps, le temps que l’on essaye d’arrêter, de remonter, de retrouver mais qui n’en poursuit pas moins sa course, inexorablement. D’où ces questions que l’on se pose : et si l’œuvre de Nicolas ne nous disait rien d’autre que cela ? Et si toutes ces images et installations fragiles, et si toutes ces pages écrites dans des carnets et agendas parfois exposés aux intempéries ne disaient rien d’autre que l’absolue précarité de notre condition ? Et s’il fallait comprendre alors que, fort de cette assurance, Nicolas ne luttait pas contre le Temps – à quoi bon, le combat est perdu d’avance ? - mais se jouait du Temps en le sublimant dans son art et en nous disant d’un air facétieux – car l’homme sait l’être – « rassurez-vous, mes amis, on ne va pas mourir un jour : on meurt chaque jour ! » Le propos nous interloque et l’interjection fuse : oooooooh…

    L – Aucun doute quant à cette lettre : L c’est Elle, la compagne, celle qui roule à côté sur les nationales, qui marche à côté sur les sentiers de montagne et dans les rues des villes, celle qui guide et conseille, qui rassure et console, dont la parole est précieuse et très écoutée, celle qui néanmoins dit parfois j’en ai marre, ça ne peut plus durer, mais qui reconnaît aussitôt après qu’avec un autre que lui ma foi elle s’ennuierait. L, donc, c’est Elle, et on pourrait la prénommer Valérie, d’aucuns diraient Sainte Valérie… On pourrait s’en tenir là, mais on sent là encore que l’on n’a pas tout dit, que le L n’est pas qu’Elle. Car il est aussi l’initiale de Larbaud – lequel soit dit en passant se prénommait aussi Valéry – Larbaud, écrivain français (1881-1927), auteur entre autres de Fermina Marquez et de Enfantines, sur lequel Nicolas a fait sa maîtrise de lettres modernes. Dire que le père de Larbaud s’appelait Nicolas serait anecdotique ; dire que Larbaud perdit son père alors qu’il était enfant et qu’il se retrouva balloté entre trois lieux de vie le serait moins ; dire enfin que Larbaud souffrit beaucoup de cette absence paternelle et qu’il voyagea beaucoup peut-être pour la compenser le serait encore moins et confirmerait l’adage selon lequel il n’y a pas de coïncidences, seulement des rencontres : Nicolas devait donc rencontrer Valéry avant de rencontrer… Valérie !

    A – À propos de cette lettre on sera bref et péremptoire : c’est le A de Artiste ! Nicolas l’est, du matin au soir et même la nuit quand il ne dort pas ou si peu. D’ailleurs, s’il existait une agence de notation des artistes comme il en existe en économie, nul doute qu’il se verrait gratifier d’un triple A : Attention : Artiste Absolu !

    S – C’est la dernière lettre du parcours mais ce n’est pas la fin de l’artiste, loin s’en faut. De par sa graphie, elle évoque la sinuosité du parcours, les méandres du doute et du découragement pour en arriver là et pour aller plus loin, ailleurs, car Nicolas avance, envers et contre tout, trace sa route, qu’il vente ou neige, au point qu’on ne sait jamais trop où le trouver, qu’on le croit en Essonne quand il sillonne la Septimanie, qu’on jurerait l’avoir aperçu entre Beauce et Champagne quand il était dans les Alpes. Tenez, à n’en pas douter, quelqu’un nous dira demain ou dans quelques jours l’avoir vu en Oisans le 10 avril 2015 à 20 h alors qu’il est indéniablement ici, à Vert-le-Grand, avec nous. Cela dit, pour que cela soit, il nous a fallu lui brandir sous le nez le S de Stop et lui dire : arrête-toi un instant, Nicolas, montre-toi, montre nous ton travail… La suite et fin de cette présentation se résume en un seul mot susurré sincèrement à l’oreille : merci !

    Nicolas Rouxel-Chaurey, Vert-le-Grand, le 10 avril 2015
    Vert-le-Grand, le 10 avril 2015

    Pour en savoir un peu plus sur le travail de Nicolas Rouxel-Chaurey, voir :
  • Présentation en page « Partenariats »
  • Un temps un mouvement, page Miscellanées, février 2015.

    *
  • Pour l’anniversaire de ton départ – un an déjà ou seulement, que faut-il dire puisque le temps est flexible – ces premières pages d’un texte en chantier, qui ne sera ni roman ni récit, plutôt poème en prose ou chant, oui, c’est d’ailleurs ainsi que je l’ai sous-titré : Chant d’amour et d’adieu. J’y ai imaginé nos derniers jours ensemble comme un voyage sur un fleuve jusqu’à la mer : bien que ni marin ni marinier, je ne t’en ai pas moins conduite à bon port…

    *
    Vers la mer
    Chant d'amour et d'adieu


    Jacqueline

    Premier jour

    Nous descendons maintenant le fleuve presque impassible qui traverse les vastes plaines céréalières du pays, blé à perte de vue et orge aussi dont j’aime à contempler l’ondulation à la moindre brise. Tu te reposes sur le pont, dans un espace clos de verre qu’un toit escamotable peut recouvrir en cas d’ondées, mais ce ne sera pas pour aujourd’hui, le ciel est clair, gris perle mais dégagé comme si tout ce qu’il contenait de sombre avait été repoussé au plus loin, chargeant l’horizon à l’est, là où pointe la proue de notre bateau. Tout à l’heure, à ce ciel gris nous opposions le souvenir d’un azur dans lequel tournoyaient des dizaines de vautours, c’était quelque part en montagne, aucun de nous ne se souvenait ni du lieu exact ni de la date précise, nous marchions sur des sentiers escarpés, levions les yeux à chaque moment de pause pour observer les rapaces, émerveillés par leur élégance en vol quand nous les savions, à l’instar de l’albatros, si lourds et laids au sol. Ce n’est pas ici que nous en reverrons, tout au plus quelques buses et faucons, peut-être aussi quelques milans hélas aux abords des décharges en plein air.

    Cette première journée de navigation a commencé tôt matin, nos filles sont venues nous conduire jusqu’à l’embarcadère, Anna pleurait en te serrant dans ses bras, Alice avait les yeux brillants. Tu leur as souhaité bon courage pour la construction de leurs maisons respectives, là où elles le souhaitent, au bout du monde ou près d’ici, sur la terre que nous leur laissons. Tu leur as dit aussi de veiller à tes plantes, si elles mourraient ce serait mauvais signe, et puis n’oubliez pas de les rentrer aux premières froidures… A cet instant une autre pensée t’est venue à l’esprit, que tu n’as pas formulée, trois oies sont passées au-dessus de nos têtes, j’ai songé à ce haïku de Soseki Natsume : Pour ceux qui sont partis / Pour ceux qui sont restés / Les oies reviennent - enfin, as-tu conclu après leur passage, nous n’en sommes pas là. Puis Alice m’a aidé à charger nos quelques effets sur le bateau, à descendre dans la chambre notre unique valise et dans la cale une caisse de vivres et un jerrican d’eau, à déposer dans la cabine un carton de livres et deux carnets vierges, un noir et un bleu, dont le premier, disais-tu, pourrait nous servir de journal de bord, la plupart des voyageurs en tiennent un, quand le second recueillerait le tout-venant de nos réflexions ou des citations tirées de nos lectures. Sur le carnet noir, à titre d’amorce, tu as noté : Aujourd’hui, nous appareillons… sans date, sans plus de précisions, comme si rien d’autre n’importait que ce départ, comme s’il s’inscrivait hors du temps, comme s’il nous fallait désormais vivre autrement, sans compter, et penser chaque jour dans le présent de notre avancée.

    (…)

    Ces dernières semaines, nous avons opéré un sérieux tri dans nos papiers professionnels et autres, toi surtout, je t’ai vu jeter des milliers de feuilles rayées de ton écriture ou annotées par toi, des piles de fascicules et brochures, enfin des boîtes entières de lettres et cartes postales signées par des gens dont tu disais parfois ne garder qu’un vague souvenir. Il arrivait en revanche que tu relises tel ou tel courrier en hochant la tête ou soupirant, voire en laissant les larmes embuer tes yeux, quelques mots te venaient alors : Edimbourg sous la pluie, fou rire avec Derek, Rostropovitch au pied du Mur, Joyce dans les rues tristes de Trieste, Michel l’amour au bord d’un lac, c’est loin tout ça… Et moi je voyais les fils émergeant d’une pelote, me disais qu’il aurait suffi de tirer dessus pour que la mémoire se dévide, pour que les images affluent, d’autres villes, d’autres visages, mais tu n’en avais ni le désir ni l’énergie, te contentais pour l’heure d’effleurer les choses, de caresser du bout des doigts ce qui avait été, ce qui ne serait plus. Très vite d’ailleurs tu te ressaisissais, y allais d’un constat lapidaire et surprenant comme quoi tu avais quand même vécu, ou d’une banalité sur la brièveté de la vie et sur ce qu’on arrive malgré tout à y fourrer comme dans un sac en tissu extensible.

    (…)

    Quand tu as pris pied sur le pont ce matin, tu as dit d’emblée je vais me sentir bien ici, et ton sentiment s’est conforté quand tu as découvert l’espace vitré que j’avais préparé, avec ici ta chaise longue et le plaid plié dessus, là une desserte qui ferait office de table pour nos repas et le thé rituel de l’après-midi, ainsi que, à portée de main sur une étagère, quelques livres et une petite radio. A propos de cette dernière, tu avais hésité, prétextant que les nouvelles du monde étaient par trop affligeantes, que l’Histoire balbutiait, allant jusqu’à plagier Dédalus qui la disait cauchemar dont il peinait à s’éveiller, enfin avouant que tu te sentais désormais un peu comme étrangère à tout ce qui se passait ici et là sur la planète, que seul te préoccupait vraiment ce qui allait se jouer dans le périmètre restreint de notre bateau. Pourtant, as-tu ajouté en regardant autour de toi, c’est en quelque sorte le poste de vigie que tu m’assignes aujourd’hui, mais serai-je à la hauteur, mon capitaine, puis-je encore être utile à qui que ce soit, suis-je encore capable de voir quelque chose, si vraiment tu le penses alors serre-moi fort, embrasse-moi, dis-moi que tu m’aimes… Puis, après avoir prié Alice et Anna de s’en aller afin de nous épargner de ces adieux déchirants qui voient les uns partir quand les autres restent sur le quai et la distance tendre entre eux les liens jusqu’à l’inévitable rupture, j’ai largué les amarres…

    Depuis des heures maintenant nous traversons le même paysage, plaines céréalières à perte de vue, peu d’arbres sinon aux abords des fermes, quelques rangées de peupliers, mais surtout des haies de conifères faisant écran au vent, et puis, ici et là, seules véritables proéminences dans le décor, cathédrales de tôles et d’acier, de gigantesques silos. Le faible courant qui pousse notre bateau nous laisse tout loisir d’imaginer ce qu’est la vie sur ces terres, comment les gestes s’y répètent et se transmettent d’année en année, de père en fils, de mère en fille, et rien ne porte à croire qu’il en ira un jour autrement. Tu dis qu’ici le monde tourne rond et l’expression me laisse perplexe, car je ne sais si elle suggère la quiétude ou l’ennui, toutefois, anticipant question de ma part, tu ajoutes en souriant : si au moins il y avait des vaches pour nous regarder passer ! À cette image, ton sourire devient rire qu’une toux sèche aussitôt brise, c’est trop bête, répètes-tu, et je t’observe ensuite reprenant souffle comme après un effort et me remémore nos courses en montagne, nos longues randonnées à vélo, oui, c’est trop bête, mais ça va mieux maintenant…

    De temps à autre, profitant d’un segment rectiligne du fleuve, je bloque la barre et vais m’asseoir près de toi, te prends la main, regarde avec toi les berges et l’horizon, lis quelques lignes à mi-voix sur la page du livre laissé ouvert à ton côté ; pour l’heure c’est un court paragraphe marqué d’une accolade au crayon, note-le dans le carnet bleu, me souffles-tu, c’est de la poète russe Marina Tsvetaieva : « À quoi servent les poètes ? À semer dans la nuit les mots comme des étoiles, à relier ciel et terre, chair et âme, fragiles mais précieux traits d’union entre ceux qui, à tâtons, cherchent le sens de leur vie. ».

    Il arrive aussi que nous arpentions le pont, ton bras accroché au mien, et nos regards glissant sur la surface du fleuve que l’étrave de notre bateau fend sans bruit ni remous. Tu dis le temps pourrait s’arrêter là, mais chacun de nous sait l’impossible de la chose, car rien n’est inerte, pas même la plus dense des pierres, aussi nous avançons et avancerons comme il le faut, jusqu’à l’embouchure du fleuve, jusqu’à la mer…

    Jacqueline


    *
    Un temps et un mouvement
    Photos et œuvres : Nicolas Rouxel-Chaurey


    Quand on me demande d’où m’est venue l’idée de tel ou tel livre, je me sens toujours pris au dépourvu et réponds confusément, voire à côté, ce qui ne satisfait ni mon interlocuteur ou public, ni moi-même. Car un livre, me semble-t-il – et je parle en mon nom mais suis certain que beaucoup se reconnaîtront dans mes propos – ne s’écrit pas seulement à partir d’une idée, mais aussi et surtout dans un temps et un mouvement.

    Le mouvement est celui mis en branle par le geste même d’écrire, qui engendre un premier livre et d’autres à sa suite, lesquels s’inscrivent dans le sillage du ou des précédents, en prolongent l’élan ou la démarche, en aboutissent la forme, en tirent le fil des phrases pour dire ou se dire encore et autrement.

    Le temps est celui de l’écriture – quelques semaines ou mois ou années – qui est aussi celui de la vie personnelle, intime de l’auteur, et celui de l’histoire en train de se faire autour de lui. En d’autres mots et de manière très prosaïque, disons que pendant que l’auteur écrit, l’homme n’en continue pas moins de vivre et la terre de tourner. Toutefois ces fils temporels que constituent l’écriture, la vie personnelle et l’histoire autour ne se dévident pas sans se mêler ni s’emmêler, sans se tirer d’un côté de l’autre, sans que l’un casse parfois, pour le meilleur ou pour le pire… Car arrêter d’écrire est tout compte fait moyennement grave, pas plus en tout cas que s’enfermer dans une tour pour ne faire qu’écrire, et bien moins à l’évidence que se pendre ou se tirer une balle dans la tête…

    À titre d’exemple – puisque c’est à propos de ce livre qu’on m’a questionné récemment – prenons le recueil intitulé Que fait-on du monde ? sous-titré Élégie pour quarante villes, lequel est composé de fragments tous inspirés de l’actualité d’une même année (faits divers, catastrophes naturelles, attentats et conflits divers) et tous écrits à la première personne du singulier.

    D’où vous est venue l’idée ?

    Foin de bafouillage, cette fois, je me suis secoué les neurones et aussi la mémoire, car le livre en question a été écrit il y a dix ans, et je peux dire avec certitude qu’il s’inscrit dans le sillage de celui qui le précède dans ma bibliographie, à savoir Noms de Nantes, recueil de fragments autobiographiques construit selon ma chronologie et d’après les noms des rues et lieux de mon enfance et adolescence. J’en ai repris la forme fragmentée, car celle-ci autorise autant l’audace poétique que le filé narratif, et m’évitait le double écueil d’une écriture par trop journalistique ou romanesque. Noms de Nantes mettant en scène un enfant ou un adolescent que je n’étais plus, j’avais fait le choix de l’écrire à la deuxième personne du singulier ; à la dernière page, « tu » avait dix-neuf ans et se trouvait au bord du monde : il était naturel que « je » – l’homme que j’étais devenu – prenne le relais et s’en aille le voir, ce monde, à tout le moins le laisse venir à lui et s’en pénètre. Voilà pour la forme.

    (Photos du paragraphe : Journal 2004.) 

    Le fond s’inscrit dans un temps de doute et de questionnement, voire de découragement. Je passais des heures à lire et écouter le monde – journaux, magazines, télévision, radio, Internet – comme si j’y cherchais quelque chose de moi. En vain ou presque. Par contre, j’ai peu à peu fait le constat que loin de me sensibiliser aux affaires de la planète, loin de me rendre plus réceptif et plus agissant, ces multiples sources d’information s’annulaient comme des forces contraires et empêchaient, de par leur afflux permanent, toute prise de recul nécessaire à la réflexion, pire induisaient une forme d’attente et de surenchère. Au fond, me disais-je, non sans cynisme, hier un simple attentat à Bagdad avec vingt morts, aujourd’hui un double attentat avec quarante morts, pourquoi pas demain un triple attentat avec soixante morts…
    Car cela changera quoi pour moi, chez moi, dans ma petite vie confortable, à peine un frisson d’effroi, à peine un frémissement d’indignation ? C’est ce constat qui a suscité en moi le désir fou d’arrêter le temps, du moins d’en figer quelques instants afin de retrouver une certaine clairvoyance et le sens des larmes. « Se vouloir sujet du monde, c’est prendre le risque d’être en chaque lieu celui qui doit en porter le poids » a écrit Michel Séonnet en quatrième de couverture. J’ai pris ce risque en optant pour un je omniprésent et pluriel : homme, femme, vieillard, témoin, bourreau, victime, salaud…

    La découverte du travail de Nicolas Rouxel-Chaurey (cf. page Partenariats) a donné un sens artistique à ma démarche. Lui travaille avec le support tangible qui véhicule l’actualité, à savoir le papier journal, qu’il roule en cylindres et expose aux intempéries en tous lieux du territoire, dont il habille des piquets de bois qu’il dit « métaphores de lui-même » et fiche en des endroits inaccessibles de nos montagnes, jusqu’à ce que le temps les façonne, les patine, en fasse des sculptures fragiles mais résistantes puisqu’elles ont duré, à notre image en somme : fragiles mais résistantes, puisque nous aussi nous durons. En comprenant son travail, j’ai compris le mien, et le titre s’en est imposé sans plus chercher : Que fait-on du monde ? Lui en fait des sculptures ; moi, j’en ferai de la poésie. Car il nous appartient de transformer le précaire en durable, le fugitif en tangible. C’est notre métier d’artiste et notre raison d’être. Si nous n’avions foi en l’art qui nous transcende et nous sublime, il nous faudrait alors prendre les armes. Mais nous ne sommes pas soldats. Alors se complaire dans le cynisme ou en finir en optant pour la corde ou le pistolet ? Non, ce temps-là n’est pas venu et j’espère ne jamais le connaître.

    Le recueil aurait pu s’intituler Journal intime du monde, c’était mon premier choix et c’est ainsi que je l’ai pensé et conçu. Car si l’actualité du monde m’a fourni la matière première, c’est ma personne qui s’en est laissé pénétrer brutalement, sans recul, sans réflexion, et a réagi avec force et sensibilité, en poète mais sans chercher l’artifice. Je n’ai en effet pas joué à être femme, vieillard, bourreau, victime, salaud : je l’étais vraiment dans le temps de l’écriture. Pour cette raison, je n’ai pas tenu toute l’année comme j’en avais l’intention, le poids du monde est vite devenu trop lourd à porter : il eut été regrettable, après avoir écarté la corde et le pistolet, de sombrer corps et âme au fond d’un encrier…

    D’où vous est venue l’idée ? demandez-vous.

    Ainsi de ce livre, mais pareillement des autres que j’ai écrits, je pourrais raconter leur histoire, je la connais, c’est la mienne et celle du monde qui m’entoure : c’est un peu plus qu’une idée, voyez-vous, ou alors saisie dans un temps et un mouvement, un peu comme une feuille de journal prise dans un courant d’air à un certain moment du jour et qu’une main vive réussirait à attraper avant qu’elle ne s’envole et disparaisse à jamais.




    *
    Du bleu dans la tête


    Le message est arrivé sur son téléphone portable, il avait dit qu’il serait en atelier et ne pourrait répondre à un appel. On ne pouvait plus concis : C’est bon !!! Le triple point d’exclamation disait la joie de son correspondant. Et la sienne aussi, qu’il eut grand peine à contenir, perdant du coup quelque peu contact avec la réalité du moment.

    Sitôt libéré, il s’empressa de répondre à l’expéditeur du message, puis de diffuser la nouvelle à plusieurs de ses proches. Les réponses ne tardèrent pas : Félicitations ! ou Je te souhaite pleine réussite ! ou encore celle-ci qui le toucha au plus profond : Enfin du bleu dans ta tête ! Il se souvint alors de cette amie qui lui disait d’aller le chercher, le bleu, et d’en rapporter de pleines brassées dont il s’enroberait l’âme et le cœur. Facile à dire, pourtant il avait essayé et le ciel d’avril en regorgeait, il n’y avait qu’à tendre les mains, ouvrir grand les yeux, mais sans doute fallait-il aussi compter avec le temps. À l’automne, bien que le ciel fût alors souvent gris, il commença effectivement à en ressentir les effets positifs et aujourd’hui, d’autant plus après la nouvelle qu’il venait d’apprendre, nul doute que du bleu était en lui, jusque dans sa tête !

    Au sortir de son atelier, il retrouva un ami et lui proposa de prendre un verre puis de dîner, mais ce dernier avait un engagement, aussi se résigna-t-il à rentrer chez lui bien qu’il n’en eût guère envie, du moins pas si tôt. Se rappelant que la médiathèque de son quartier fermait tard ce soir-là, il décida d’aller y faire un tour, non tant pour emprunter quelque ouvrage que pour discuter avec les bibliothécaires qu’il connaissait bien et à qui il apprit la nouvelle. Après quoi, sur les conseils de l’une d’elles, il se rendit au vernissage d’une exposition où là encore il retrouva des familiers et reçut de nouvelles félicitations et embrassades. Tout le monde était sincèrement content pour lui et fort de ce soutien, de cette chaleur, de tout ce bleu qu’il sentait dans sa tête, il se dit qu’il pouvait maintenant rentrer chez lui.

    La porte refermée, sans prendre le temps de se défaire de son manteau, il s’est dirigé vers le piano sur lequel toujours trône une photo d’Elle, tantôt vêtue de rouge, tantôt vêtue de bleu - ce soir-là de bleu, avec les pendants d’oreille assortis – et, se plantant devant Elle, il lui a simplement dit qu’il aurait aimé lui annoncer une bonne nouvelle… Peut-être aurait-il ajouté quelque chose, donné plus de détails, encore qu’il n’est pas certain que les mots lui seraient venus, toujours est-il qu’il n’en a pas eu l’occasion, car le chat roux de la maison a fait une intrusion bruyante juste à ce moment-là, affamé comme de coutume. Alors, il s’est tourné vers lui, non pas agacé mais avec un sourire, et, d’une voix forte, un rien théâtrale, lui a annoncé la couleur, la seule qui vaille quand on est un chat gourmand : Ce soir… double ration !!! Il lui a semblé un instant que les yeux verts du chat viraient au bleu, mais sans doute était-ce dans sa tête…

    Sur le piano


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