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Miscellanées

Baschet, vous avez-dit Baschet ?
Photos de Nelly Milluy & JFP


Cristal trombone
Cristal trombone

C’était en 1998, dans un salon de thé de Gif-sur-Yvette où je devais faire lecture de quelques extraits de mon recueil Fenêtres. J’étais grandement en avance comme toujours, quand une jeune femme est arrivée d’abord chargée d’une caisse à outils, puis, après plusieurs allers-retours, d’un encombrant mécano de tôles chromées, tubes métalliques et tiges de verre qu’elle a entrepris d’assembler sous mes yeux ébahis, clé de dix, clé de douze, en une vingtaine de minutes la chose avait pris forme et j’en avais oublié mon trac. Un tour rapide aux toilettes et la bricoleuse réapparaissait en jeune femme élégante, cheveux tenus par un foulard, maquillage discret, bonjour, je m’appelle Catherine Brisset et ça, c’est un grand cristal Baschet. Sous ses doigts experts caressant les tiges de verre, la chose est devenue instrument de musique aux sonorités complexes et étonnantes, couvrant cinq octaves, donc capable de jouer toutes les partitions, du classique au contemporain, mais à son meilleur, bien sûr, dans le répertoire qui lui est consacré (cf. site de Catherine Brisset). Je venais de faire une découverte, sans me douter toutefois que celle-ci aurait une suite (ô combien sonore, il va sans dire !) quelque dix années plus tard...

Catherine Brisset, cristalliste, 1998
Catherine Brisset, cristalliste, 1998

Ce jour-là, le hasard m’a fait retrouver la violoniste Claire Monestier avec qui j’avais déjà collaboré sur une série de lectures de Noms de Nantes. Nous nous trouvions sur la place de l’église de Lardy, le ciel était bleu, un ange le traversait, alléluia trois fois… Bon, je ne me souviens plus trop des détails, même le coup de l’ange me laisse perplexe, mais il est en revanche certain que c’est ce jour-là que Claire m’a appris qu’elle utilisait les structures sonores de l’Instrumentarium Baschet (soit quatorze éléments percussifs, à cordes et à tiges de verre frottées) dans des classes d’éveil musical en conservatoire et dans les écoles et que c’est ce même jour que je lui ai offert un exemplaire de Portraits soignés. Comment nous est venue ensuite l’idée d’utiliser certaines de ces structures – dont le petit cristal à six notes – non plus comme outils pédagogiques, mais comme instruments pouvant fournir un accompagnement original aux mots de mes Portraits ?

Vue de la « Grange Baschet » à St-Michel-sur-Orge (91), atelier de fabrication et de rangement des instruments
Vue de la « Grange Baschet » à St-Michel-sur-Orge (91), atelier de fabrication et de rangement des instruments

Lentement, est la première réponse qui me vient, car plusieurs mois ont passé, chacun de nous a vécu sa vie entre lignes et portées, souvent dessus, parfois à côté. Puis l’évidence un jour s’est faite en nos têtes respectives, Claire avait aimé le livre, j’avais envie d’en faire lecture, elle suggérait les structures sonores Baschet, j’ai dit pourquoi pas. Dès les premières répétitions, il nous est apparu que les sons produits n’offraient pas tant un accompagnement qu’un contrepoint sonore au texte, que l’adéquation était juste entre absence de mélodie et vies abîmées, têtes fêlées par la maladie. Plutôt que les récits des Portraits soignés, j’avais choisi deux scènes de la pièce Cité funambule, parue entre-temps et qui leur fait écho, mais dans une écriture différente que j’estimais mieux se prêter à une mise en voix et permettait en sus d’instaurer un dialogue vocal entre nous. Ces lectures ont été données une dizaine de fois, lors des vernissages de l’exposition Portraits soignés présentée avec le peintre Dominique Masse, et à l’occasion de rencontres littéraires ou musicales. Notre duo suscite la curiosité (dans mes rares jours d’euphorie, j’aime à penser que nous sommes les seuls au monde à présenter une lecture de création avec les structures sonores Baschet !) et dans sa majorité le public dit comprendre et apprécier notre démarche, dans sa minorité a la gentillesse de ne rien dire.

Après presque quatre années de silence, Claire et moi reprenons de la voix et du son dans la lecture d’une scène de ma pièce Qui d’autre réécrite pour l’occasion : là encore, il nous semble y avoir une juste adéquation entre mots et musique, et personnellement je trouve même que cette dernière ouvre le texte, lui donne une autre coloration. Trois structures - « petit cristal », « cordes » et « disque » - sont utilisées ; la première lecture aura lieu le 17 janvier 2015 à l’occasion de la soirée de lancement de ma résidence d’écrivain à Vert-le-Grand (réservation obligatoire au 01 64 56 90 93).

D’ici là, je vous invite à nous écouter sur la page Audio de mon site.
  • Pour en savoir plus sur  l’œuvre des frères Baschet : www.baschet.org
  • Catherine Brisset : catherinebrisset.com
  • Claire Monestier : page Partenariats de mon site

  • « Grange Baschet » : Claire Monestier en improvisation sur les structures et Jacques-François Piquet s’essayant à la tôle à voix
    « Grange Baschet » : Claire Monestier en improvisation sur les structures et Jacques-François Piquet s’essayant à la tôle à voix

    « L’art n’est pas seulement une distraction ou un marché, c’est aussi l’expression d’une expression sensorielle du monde extérieur et une manifestation des résonances produites à l’intérieur de l’homme. »
    Bernard Baschet – Les cahiers du CENAM, septembre 1988.



    *
    Attendre au Mirbel
    Photos : Van Hung NGuyen


    Attendre au Mirbel, 1Je lisais ou plutôt je relisais des passages du dernier livre en date d’Isabelle Minière quand j’ai senti son regard sur moi, non, pas le regard de l’auteur, encore que la connaissant il eut été possible que nous nous croisions dans le RER C à l’approche de Paris sur les coups de dix heures du matin en ce vendredi 24 octobre, ou que même je me prenne seulement à imaginer son regard sur moi lisant son dernier livre, mais non, c’était tout autre chose, un autre regard, celui d’une jeune femme assise en diagonale opposée sur la banquette à six places que nous occupions elle côté fenêtre, moi côté couloir et quatre autres personnes - une jeune femme qui maintenant me souriait. Il ne m’est pas venu à l’esprit que le bout de mon nez pût être taché de cambouis (et pourquoi l’aurait-il été, je n’avais pris ni vélo ni voiture ce matin-là ?) ni qu’une mèche de cheveux dressée rebelle sur mon crâne me fît ressembler à un vanneau huppé (c’est la saison mais quand même !), non, cela ne m’a pas effleuré, car le sourire de la jeune femme n’était pas moqueur, toutefois il n’était pas davantage séducteur ou provocateur comme c’est parfois le cas de la part de jeunes femmes qui testent leurs pouvoirs sur les hommes en général, sur les hommes mûrs en particulier. Par contre, j’ai pensé que c’était peut-être le titre du livre entre mes mains qui l’amusait : Je suis très sensible, qu’elle en déduisait que puisque je le lisais c’était moi qui l’étais, très sensible, ce qui est un peu vrai mais elle ne pouvait en arriver à cette conclusion juste à partir d’un titre, car enfin si j’avais lu ce matin-là Vous êtes toute seule ? de Claude Pujade-Renaud, ou Manque d’amour de Pierre Vavasseur, ou encore Ce n’est pas mon visage d’Alain Kewes, qu’en aurait-elle déduit ? Et je n’ose imaginer d’autres titres autrement suggestifs… Mais foin de digressions, son sourire à elle qui avait une vingtaine d’années et un joli visage, n’était ni moqueur ni séducteur, juste empreint de gentillesse, ce qui plus rare, surtout dans les lieux publics, et je savais que ma journée allait s’en trouver illuminée. Elle le fut effectivement : une heure plus tard, j’avais un bon rendez-vous avec un metteur en scène, en début d’après-midi je vivais un moment d’échange fructueux avec un groupe d’étudiants, le soir je faisais de belles rencontres à l’occasion d’un vernissage…

    En ce qui me concerne, la scène avec la jeune inconnue du RER C aurait pu s’arrêter là, sur son beau visage et son sourire, d’ailleurs il ne me restait que quelques minutes de voyage, que pouvais-je faire, dire, d’autant qu’au moins aussi timide que sensible… Bref, c’était fini, rideau sur la demoiselle et bonne journée ! Mais l’autre en moi, l’écrivain, ne l’entendait pas de cette oreille et je l’ai vu sortir son carnet de sa poche (tous les écrivains en ont un sur lequel ils notent tout et souvent n’importe quoi, c’est quasi maladif), écrire « merci » sur une pleine page, en caractères assez gros afin que la jeune femme pût les lire sans avoir à plisser les yeux ou froncer le nez, ce qui aurait immanquablement enlaidi son visage, puis discrètement le lui donner à voir.
    Attendre au Mirbel, 2Elle a vu, lu, tourné aussitôt la tête vers la vitre dont le reflet l’a renvoyée souriant franchement, le rire au bord des lèvres. En mon for intérieur, je souriais aussi, quelque peu admiratif, chapeau l’artiste, et du coup m’en voulais de ne pas avoir eu moi-même cette brillante initiative. Mais l’écrivain n’en avait pas fini de m’épater : pressé par le temps, son audace s’en trouvait comme exacerbée. C’est ainsi que je l’ai vu, oui vu de mes propres yeux, saisir son téléphone portable et simuler un appel, allô oui, c’est moi, puis dire à son interlocuteur fantôme, d’une voix suffisamment forte pour être entendue par la jeune femme, qu’il déjeunerait comme tous les vendredi vers 13h au Mirbel rue du même nom, et qu’au besoin on pouvait le joindre, vous avez de quoi noter, oui, et il a annoncé son numéro lentement, en le répétant avant de saluer son correspondant imaginaire. Quel homme, me suis-je dit, quelle audace, une vraie scène de roman, j’en étais déjà à imaginer la suite : la jeune femme attrape à son tour son téléphone portable et murmure quelques mots du genre, c’est d’accord, à tout à l’heure ou décline son propre numéro ; puis, chapitre deux, 13h, l’écrivain est assis à l’une des petites tables rondes disposées près de la vitrine, la jeune femme fait son entrée au Mirbel… et moi ma sortie à Austerlitz, car pour un peu j’en aurais oublié de descendre à la bonne station ! Tout s’annonçait pour le mieux, l’histoire prenait forme… Sauf que la jeune femme n’est pas venue ce vendredi-là, ni le suivant, ni même celui d’après, mais le prochain peut-être, ou un autre qui sait ? En tout cas l’écrivain l’y attend, comme il attend de jour et de nuit un appel d’elle, à tout le moins un texto, voire même une photo de son visage, de son sourire...

    Vacances, 3
    Après le livre d’Isabelle Minière qui se clôt sur cette question : T’es pas d’accord ?, j’ai lu un livre de Carlos Liscano, auteur uruguayen, qui commence ainsi : D’une nuit sur l’autre, j’attends que quelque chose se passe. Je sais qu’il ne se passera rien, mais si je n’attends pas il est sûr qu’il ne se passera rien. Quand vient une nouvelle nuit, identique à la précédente, où il ne s’est rien passé, je me rends compte que si, il s’est passé quelque chose, et que ce qui s’est passé c’est qu’au cours de ces heures-là j’ai attendu. Et c’est déjà quelque chose. C’est le pont qui permet de passer d’une nuit à l’autre. Car il y a des nuits pires, des nuits sans attente. Le livre de Carlos Liscano s’intitule L’écrivain et l’autre. Page 14, j’y ai lu que : Le problème, ce n’est pas la littérature. C’est la vie. J’ai noté ces deux courtes phrases en gros caractères sur une page de mon carnet, on ne sait jamais, si je croisais à nouveau la jeune femme dans le RER C…



    *
    Kafka & Co

    Kafka & Co (1)

    J’ai vu Kafka à Prague, évidemment, rue Jindnšská, il posait sur une affiche à dominante bleu, plutôt bel homme, rien à voir avec l’image de l’écrivain chétif et souffreteux qu’on m’avait présentée jusque là ; de toutes manières, il n’était pas ici question d’écriture – non plus d’ailleurs que d’une quelconque assurance multirisques, y compris ceux liés à la tuberculose – mais de faire la promotion des produits d’une chaîne d’hôtels de luxe disposant de Conference facilities et wifi connexion !

    Kafka & Co (2)Le même jour, je l’ai revu dans une ruelle de Malá Strana, pas très loin de « son » château ; cette fois il était en effigie sur des petites boîtes d’allumettes que vendait à la sauvette une jeune tsigane au sourire lumineux, ce qui m’a incité à lui en acheter une demi-douzaine pour offrir à mes copains de plume, cadeau pas cher, me suis-je dit, et qui ferait sûrement plaisir. Enfin, le soir de ce même jour riche en rencontres, j’ai encore vu Kafka deux fois, la première sur une chope en verre mat, à peine reconnaissable mais son nom écrit en blanc sur fond noir attestait que c’était bien lui ; la seconde, sur le recto d’un tee-shirt trop ajusté que portait une dame à forte poitrine, et là, me suis-je dit, quand bien même la dame s’appellerait Felice ou Milena, c’est un peu déplacé, non ?

    Kafka & Co (3)J’ai vu Rimbaud pas plus tard que le mois dernier, à la Fête de l’Humanité, toujours aussi beau gosse, il figurait en bonne place sur la bannière de la fédération des Ardennes. C’est une belle reconnaissance, me suis-je dit in petto, toutefois il ne faudrait pas que le militant éclipse le poète. Et puis, si l’idée est bonne il serait pertinent, à mon avis, de l’actualiser en faisant appel à des poètes d’aujourd’hui (qu’ils aient ou non leur carte du Parti, on s’en fout, Arthur l’avait-il ?). Ça leur ferait un coup de pub et Dieu sait s’ils en ont besoin ! Ainsi, parmi les copains et copines, je verrais bien Lucien Wasselin sur la bannière de la Fédération du Pas-de-Calais, Françoise Ascal sur celle de Seine-et-Marne, Michel Baglin sur celle de Haute-Garonne et Chantal Danjou sur celle du Var. Bon, j’arrête là, car après tout ce n’est pas à moi de décider. Mais l’idée reste à creuser…

    Kafka & Co (4)Ça me rappelle qu’il n’y a pas si longtemps, j’ai vu Rimbaud ailleurs qu’à la Courneuve, chez lui, à Charleville, enfin son nom donné à un quai, ce qui ne m’a pas semblé dénué de sens. Mais pourquoi justement, à propos de sens, en avoir planté un, interdit et dissuasif, juste à côté ? Les autorités du coin craindraient-elles qu’en s’engageant un peu plus loin sur ce quai d’aucuns découvrent que l’auteur du Dormeur du Val est aussi le co-auteur, avec son amant Verlaine, du Sonnet du trou du cul ? A défaut de réponse, la question trouve son prolongement naturel (et peu subtil, j’en conviens) dans le paragraphe suivant.

    Kafka & Co (5)J’ai vu Verlaine, loin de sa terre natale, à deux pas de chez moi, enfin, comme pour Rimbaud, juste son nom et j’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un autre Verlaine car enfin, me suis-je dit, quel rapport avec EDF ? Je m’apprêtais à composer un triste poème qui aurait commencé par ces vers : Pauvre Lelian, ce qu’ils ont fait de toi… Puis je me suis ressaisis car soudain, lumière, je venais de comprendre : Qui d’autre que toi en effet / sut mieux transformer la boue en or fin / et les mots du quotidien / en céleste musique ?/ Pauvre Lelian, ce qu’il reste de toi ! / Rien à Rethel, si peu à Metz / mais partout l’essentiel : ta poésie ! De la musique avant toute chose / Alors qu’importent les rues, les places, les quais / les transformateurs électriques / qui te disent défunt / quand tu n’as jamais été aussi vivant ! Enfin, de là à écrire « Danger de mort » juste sous ton nom, c’est tout bonnement une aberration, du même ordre que le sens interdit évoqué plus haut ! A la nuit tombée, je vous le promets, chers amis poètes, l’un d’entre nous – moi peut-être – ira transformer l’interdit en obligatoire, voire en giratoire, et la menace comme suit : SANS POÉSIE, DANGER DE MORT ! Et qui vivra verra alors, dès l’aube blanche, une belle pagaille et un beau feu d’artifices !

    *
    Photos de vacances & retour
    Van Hung NGuyen & JFP


    En Bretagne, disais-tu, c’est là qu’un jour… Mais tu n’as pas fini ta phrase. La semaine dernière, nous y étions et je t’en rapporte quelques photos.



    1) Piriac-sur-Mer, 10 août 2014.

    Vacances, 1L’océan sous un ciel de lierres : l’image prête à sourire, d’autant que même le phare y a perdu de son identité pour devenir tronc d’arbre au feuillage luxuriant. Mais vois aussi plus bas les bateaux, non pas les voiliers mais l’esquif amarré à l’écart. C’est le mien, celui sur lequel je navigue seul depuis cinq mois. Tu connais mes compétences en la matière, autant dire nulles, et ma propension à pâlir, voire plus, dès que la moindre houle se manifeste. Pourtant j’ai avancé et je tiens bon, même si certains jours, pareil à un oiseau dont l’aile serait abîmée, je tourne en rond et me retrouve au soir là-même d’où je suis parti le matin.




    2) Mesquer, 11 août 2014.

    Vacances, 2 À propos d’oiseau, je ne te présente pas l’échasse blanche, mais reconnais-tu l’endroit où elle a été photographiée ? Oui, bien sûr, dans les marais salants de Mesquer, tu te souviens, dans ceux-là et dans ceux de Guérande, nous avons passé des heures à observer les aigrettes, spatules, avocettes et autres oiseaux. Tu étais fascinée par leur apparente fragilité alors que pourtant capables, certains du moins, de voler des heures, de parcourir des distances inouïes. Si la réincarnation existe, disais-tu, j’aimerais être l’un de ces oiseaux... ou un autre… un oiseau en tout cas...



    3) Piriac-sur-Mer, 12 août 2014.

    Vacances, 3De par sa silhouette, ce cairn évoque un petit bonhomme qui nous ouvre les bras. Le bleu est notre couleur : tu y évolues sous les traits d’un oiseau ; j’y navigue sur mon esquif. Nul doute qu’un jour nous nous retrouverons sur la ligne d’horizon, là où les bleus se fondent, dans l’entre mer et ciel. Se dire à bientôt serait parole en l’air, pichenette qui écroulerait le fragile bonhomme de pierres : on ne joue pas impunément avec le bleu.



    4) Grande-Brière, 13 août 2014.

    Vacances, 4Nous avons canoté sur le marais, puis fait escale sur une langue de terre. C’est Van Hung qui a eu l’idée de cette photo. Ne cherche pas à nous distinguer, vois plutôt comme ton ombre se confond avec les nôtres, comme tu es avec nous, en nous, partout, toujours. L’art ne reproduit pas le visible, il le rend visible, disait Paul Klee. Cette photo en est l’illustration.



    5) Saint-Brévin-les-Pins, 14 août 2014.

    Vacances, 5Tu nous aurais photographiés à la terrasse d’une brasserie. À côté de moi, c’est Patrice Angibaud, un homme sensible qui t’aurait plu, mais tu l’as peu connu, rencontré juste une fois à Nantes il y a environ deux ans. Souviens-toi, c’est lui qui nous avait dédié ce poème dont les premiers vers se déclinaient ainsi : Le miracle serait de guérir… / Mais le miracle / C’est aussi de s’aimer / Encore plus fort / Encore plus vrai / Dans l’épreuve et la maladie (…). Nous avons parlé de toi, bien sûr, et chacun de soi, mais aussi de littérature et de poésie. En rentrant par nos routes respectives, nous nous sentions l’un et l’autre moins seuls, et surtout plus confiants dans le précieux de la vie.



    6) Piriac-sur-Mer, 15 août 2014.

    Vacances, 6Claude Gellée dit Le Lorrain aurait titré ce tableau : Port de mer au soleil couchant ; Caspar David Friedrich lui-même n’aurait pas renié ce Paysage côtier au crépuscule. Force m’est toutefois de t’avouer que la suite est moins romantique. Après avoir amarré mon esquif pour la nuit, j’ai en effet rejoint les jeunes et nous sommes allés déguster des moules dans l’un des restaurants du bourg. Entre deux services, le patron a sorti son biniou et a défilé entre les tables en enchaînant quelques airs bretons. Nous avons souri et pensé à toi qui te plaisait à imiter la bombarde en exagérant toujours quelque peu la sonorité nasillarde de l’instrument : quel duo vous auriez fait ! Je ne sais pas toutefois si Le Lorrain et Friedrich auraient apprécié…



    7) Thouaré-sur-Loire, 16 août 2014.

    Vacances, 6Sur le chemin du retour, nous t’avons rendu visite, le soleil brillait comme il y a cinq mois. On te disait lumineuse, sans doute faut-il y voir un lien de causalité. Nous avons déposé quelques galets sur ta pierre, minéral contre minéral, la vie est là aussi, disais-tu, rien n’est inerte en profondeur. À ta demande, je me suis renseigné sur la nature des grandes plantes qui t’ombragent : ce sont des roseaux de Chine. Connaissant ta curiosité et ton besoin de précision, je t’en livre l’appellation latine : Miscanthus Sinensis. Peut-être que la rousserolle ou le phragmite viendront y nicher au printemps prochain… oui, peut-être…



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    Songes d’une nuit d’été
    Photos de Nelly Milluy


    Songe d'une nuit d'été, 1

    1) L’ombre d’elle

    C'était un jour où la vie pèse, un jour où l'on sait qu’on ne pourra pas faire bonne figure devant les autres. Et puis, quels autres ? me suis-je dit en quittant la maison. Moins d'une heure plus tard, j’étais assis sur l'un des bancs qui jalonnent le chemin des étangs. Devant moi, l’eau ondulait au souffle d’un vent léger mais frais ; aucun oiseau pour accrocher le regard et le distraire, ni foulque ni grèbe, pourtant fréquents en cet endroit. J’ai fermé les yeux. C’est à ce moment-là qu’elle est venue prendre place à côté de moi sur le banc. Peut-être ai-je senti son discret parfum citronné ? Ou bien perçu un léger froissement d’étoffes ? A moins que ni odeur ni bruit, juste la certitude d’une présence à mes côtés… J’aurais voulu la saluer, la remercier d’être venue, mais anticipant mon intention, elle m’en a empêché, me disant simplement, aujourd’hui on ne parle pas, aucun de nous ne parle, nous allons juste écouter ensemble et communier dans ce silence complice. Sur quoi elle a posé sa main sur la mienne et n’a plus dit un mot. Nous sommes restés ainsi, côte à côte sur le banc, paupières closes, proches et silencieux comme nous ne l’avions jamais été. Nous parvenaient le caquètement des oies rassemblées en troupeaux en un autre endroit des étangs, les voix assourdies de quelque pêcheur ou promeneur, le ronronnement des moteurs là-bas sur la route ou là-haut dans le ciel gris pâle. Parvenaient à chacun aussi, plus secrètement, la tiédeur du corps de l’autre, les battements du cœur de l’autre, les frémissements des doigts de l’autre touchant les siens. Au bout d’un temps dont je n’aurais pu dire la durée, nos mains se sont détachées, puis un cri d’oiseau a retenti tout proche. J’ai ouvert les yeux ; j’étais seul sur le banc. Devant moi, l’eau des étangs ondulait au souffle d’un vent léger mais frais ; un couple de grèbes y plongeait à tour de rôle, je l’ai observé un moment : la pêche était bonne. Puis je me suis levé, ai regagné ma maison, demain, me suis-je dit, demain serait un autre jour, plus léger.

    Songe d'une nuit d'été, 2

    2) Une fille nommée Désir

    Cet après-midi aux étangs, j’ai revu la fille aux yeux charbons et folle chevelure. Le ciel était sombre, la pluie menaçait, le vent agitait bruyamment les feuillages des grands arbres. C’est un peu avant d’emprunter ce que les gens d’ici nomment « la digue » - passage surélevé entre deux plans d’eau – que je l’ai aperçue. Elle se trouvait sur un chemin de traverse qui conduit à une zone de bois et de végétation dense laissée à l’état naturel pour la reproduction des oiseaux. Elle portait un chemisier dont l’éclat du blanc ressortait dans la semi-pénombre ambiante. Sous l’effet de la surprise, je me suis arrêté et je l’ai regardée. C’est alors qu’elle m’a adressé un signe de la main, un signe sans ambiguïté : venez, approchez-vous… J’ai quitté le sentier pour le chemin de traverse alors qu’il commençait à bruiner. Folle chevelure au vent, la fille m’observait en souriant. Puis, comme je n’étais plus qu’à une dizaine de mètres d’elle, en quelques bonds agiles qui l’ont propulsée d’un arbre à l’autre, elle a repris ses distances. Et ainsi plusieurs fois, pareil à un jeune animal partagé entre effarouchement et désir de jouer. Plus je m’avançais sur le chemin, plus celui-ci se confondait avec la terre herbeuse et lourde sous les pieds, au point que j’ai failli plusieurs fois trébucher. Quand il a commencé de pleuvoir, le jeu s’est accéléré et c’est presque en courant que la fille se déplaçait en zigzags au milieu des bois et moi après elle, soufflant de plus en plus fort mais en proie à une excitation que je ne me souviens pas avoir jamais connue. De temps à autre, la fille se dissimulait derrière un arbre et poussait de petits cris aigus qui m’aidaient à la repérer. Je ralentissais alors ma course et me dirigeais à pas de loup vers sa cachette. Toutefois, quand je l’atteignais, elle n’y était déjà plus et je rageais de distinguer un peu plus loin, toujours plus loin, la tache blanche de son chemisier. La pluie tombait dru désormais et on n’y voyait plus grand chose dans le sous-bois. Conscient qu’elle allait m’échapper, j’ai décidé de jouer mon va-tout en me lançant dans une course effrénée droit vers elle. À ma grande surprise, elle n’a cherché ni à me fuir ni à m’esquiver. Elle était là, devant, à quelques mètres à peine, je la tenais, elle m’ouvrait ses bras, du moins c’est ce que j’ai cru et c’est la dernière image qu’il me reste d’elle. Que s’est-il passé ? Ai-je trébuché ou heurté une branche de la tête ? Je ne sais pas. Quand j’ai repris connaissance, il faisait nuit noire, j’étais allongé dans l’herbe mouillée et mon front saignait. Il pleuvait toujours mais moins fort. Les feuillages bruissaient tout autour de moi : le vent aussi s’était calmé. Je me suis redressé et j’ai marché au hasard dans le bois en me disant que celui-ci n’était pas assez grand pour que je m’y perde, que fatalement je finirais par retrouver un chemin ou une voie carrossable. De temps à autre, plus pour me rassurer que par conviction, j’appelais « mademoiselle » dans la nuit, conscient du ridicule de ma démarche et de ma situation. Au bout d’un moment qui m’a paru très long, j’ai rejoint l’allée qui mène à la rivière et au vieux lavoir. Dans la direction opposée se trouvait la résidence où j’avais rendu visite à maman dans l’après-midi, quelques heures plus tôt, à moins que ce fût la veille, j’avais perdu notion du temps. Une petite veilleuse de nuit brillait juste au-dessus de la sonnette pour les urgences. Par chance, Milena était d’astreinte, c’est elle qui m’a ouvert. Monsieur Guiberteau, que vous arrive-t-il ? Je n’ai rien pu lui dire, me suis blotti contre elle. Sa haute stature, sa forte corpulence me rassuraient. Elle a refermé ses bras sur moi, pressé mon visage entre ses seins : j’étais bien, je sanglotais comme un enfant perdu.

    Songe d'une nuit d'été, 3

    *
    À ma place
    Le jardin en juin (1)

    J’écris dans mon salon, assis à une petite table située face à la porte-fenêtre qui ouvre sur la terrasse et le jardin. Ainsi dit, cela n’a rien d’extraordinaire. Pourtant, cette pièce, je viens de me la réapproprier après dix semaines d’évitement, de désarroi, comme on regagne un territoire perdu, comme on reprend possession d’un espace dérobé. En l’occurrence, pas de guerrier, pas de voleur, juste des images, des souvenirs, invisibles à quiconque, pour moi plus présents, plus tangibles que des tentures qui pendraient ici et là du plafond et qui toutes représenteraient l’Aimée, assise en train de lire ou de regarder la télévision, allongée somnolant sur une chaise longue, debout face au jardin, à son jardin, puisque c’était elle qui y faisait des plantations et l’entretenait.
    Elle passait le plus clair de ses journées dans cette pièce et j’étais très souvent près d’elle, assis à ma petite table d’écriture ; elle se forçait chaque jour à une brève promenade, je l’accompagnais chaque fois que possible et au retour nous partagions un thé ou une infusion. Nous vivions dans cette pièce plus que dans aucune autre de la maison, nous y parlions de nous et de l’actualité du monde, nous y échangions nos impressions de lecture, nous y écoutions des musiques nouvelles, belles et graves, comme cette Sonate de Requiem de Olivier Greif qui nous troublait tant. Il arrivait aussi que, sans raison apparente et sans se dire un mot, nous nous serrions fort l’un contre l’autre pendant quelques instants, après quoi chacun regagnait sa chaise ou son fauteuil : un nuage noir avait assombri le ciel et nos pensées, nous avions eu peur, c’était fini maintenant.


    Quand l’Aimée s’en est allée, laissant ici le châle qui ne la réchaufferait plus, là le livre qu’elle ne finirait jamais, j’ai cessé d’habiter le salon et du même coup cessé d’écrire, car je ne me voyais pas écrire en un autre endroit, d’ailleurs en avais-je le désir ? Dix semaines se sont écoulées sans que je revienne dans cette pièce, désormais froide et figée, autrement que pour la traverser afin d’accéder à la terrasse. C’est une amie qui m’a insufflé la force et le désir de regagner ma table d’écriture et de réinvestir l’espace où celle-ci se trouvait. La veille au soir, avec un rien de cérémonial et d’émotion, j’ai rangé le châle et le livre, vidé les vases des fleurs depuis longtemps fanées, déplacé la photo de l’Aimée, débarrassé ma table de ce qui l’encombrait, augmenté légèrement les radiateurs…
    Le jardin en juin (2)
    Le lendemain matin, j’étais à ma place, seul mais à ma place et je m’y suis d’emblée senti bien. Le ciel était d’un bleu soutenu, presque sans nuages, le forsythia ne brillait plus mais le cerisier en fleurs, les primevères, jonquilles et narcisses éclairaient à leur tour le jardin ; dans le grand tilleul et dans le charme, l’un et l’autre regarnis de jeunes feuilles, les oiseaux vivaient bruyamment leurs amours. Je n’ai rien écrit ce matin-là, il n’y avait peut-être rien à écrire, sinon la vie comme un pépiement joyeux, mais je n’avais pas encore les mots pour le dire, il me faudrait encore du temps pour cela. Par contre, le premier pas venait d’être accompli et il valait à mes yeux celui de tous les géants lunaires : j’avais retrouvé la place qui était mienne et je m’y sentais bien. Le lendemain et les jours suivants, j’y reviendrais comme on se hâte vers un rendez-vous attendu : la vie continuait.

    Le jardin en juin (3)

    *
    L'Homme allumette


    Nul ne résiste à pareille épreuve ; je ne fais pas exception. A fréquenter les hôpitaux, la maladie, la mort pendant près de trois ans, j’ai perdu confiance dans la vie, dans l’homme et dans l’écrivain que je suis.
    Après le temps des sanglots qui débordent et inondent, vient celui des larmes discrètes qui coulent sans bruit à l’intérieur de soi et qu’accompagne la prise de conscience du caractère irréversible du départ de l’Aimée : plus jamais nous n’habiterons le même quotidien, plus jamais nous ne partagerons nos peines et nos joies, ni n’échangerons regards complices et caresses… Plus jamais…
    Quand bien même ces mots font mal, on peut se complaire à les répéter en passant d’une pièce à l’autre de la maison, en arpentant les allées du jardin ou en revisitant quarante années de vie commune à travers photos et souvenirs. Le risque, on le sent confusément, est de ne bientôt plus percevoir le présent autrement que par le prisme du passé qui en déforme les contours et en diffracte la lumière. Mais on se veut tout à sa peine et rien, se dit-on, ne doit nous en distraire.
    Rien, sauf l’Aimée elle-même qui très vite après son départ m’a rappelé une nuit ce qu’elle m’avait déjà dit ici et là, assise dans son fauteuil face au jardin renaissant (c’était fin février, le forsythia brillait, les premiers crocus et primevères s’ouvraient), puis allongée sur un lit d’hôpital bientôt lit de mort (c’était début mars et sur l’un des pans de mur de la chambre étaient peints au pochoir quelques fleurs et ces deux mots : Magic Garden) : « La vie continue… ».

    Chambre 222, USP d’Arpajon (91)
    Chambre 222, USP d’Arpajon (91)


    La vie continue, oui, mon amour, je t’ai entendue… Et c’est ainsi qu’un soir, moi qui suis inapte au dessin, j’ai esquissé sur une pleine page de mon carnet le contour d’une barque, avec un bonhomme allumette dedans (merci Mr Lowry, grâce à vous et à vos matchstick characters, je ne me suis senti ni puéril ni ridicule dans ma réalisation !). Sur le flanc de l’esquif, j’ai écrit en majuscules le mot SEUL ; dans l’une des mains de mon bonhomme, j’ai placé un fil lui permettant de tenir un gros ballon flottant au-dessus de lui, sur lequel j’ai écrit les mots ICI & MAINTENANT. Cela fait, je me suis dit, non sans un certain contentement : « Voilà, ce bonhomme c’est toi et où tu en es, à 22h30 en ce samedi 26 avril 2014 ! » Ne me voulant pas Monsieur Jourdain qui faisait sans savoir, j’étais conscient que je venais là d’esquisser la première MIND MAP de ma vie - comme quoi il n’est jamais trop tard - et qu’à partir de là tout restait à faire, à savoir dans un premier temps définir ce qui composait mon présent : mes deux filles, l’écriture, gagner ma vie, la maison, les ami(e)s, etc. ; puis, réfléchir à ce que pourrait être mon avenir si je venais à prendre telle décision ou telle orientation induite par ces composantes. Oui, tout restait à faire et j’étais bien ce petit bonhomme désormais seul à mener sa barque, avec deux rames dans la tête et, dans le creux de l’oreille, la voix complice de l’Aimée : « La vie continue… ».

    JFP’s Mind Map in progress
    JFP’s Mind Map in progress


    C’est à Van Hung N’Guyen, compagnon de ma fille aînée, que je dois la découverte de ces cartes dites heuristiques en Français, nommées plus explicitement Mind Maps en Anglais : c’est un outil de réflexion pour y voir plus clair et aller plus loin.
    Au-delà des caps fixés – rester debout, reprendre confiance, se remettre à écrire – il est un sentiment perdu de longue date et que je souhaiterais retrouver, qu’il y a peu encore je ne savais nommer et exprimais dans mon Journal en usant de paraphrases : le sentiment océanique. C’est à Isabelle Béchu, psychologue et hypno thérapeute, que je dois cette explication. Romain Rolland est donné comme l’inventeur de cette notion qui, pour lui, « se rapporte à l’impression ou à la volonté de se ressentir en unité avec l’univers, parfois hors de toute croyance religieuse » ; Sigmund Freud, quant à lui, en parle comme d’« un sentiment d’union indissoluble avec le grand Tout, et d’appartenance à l’universel » ; enfin, Svami Prajnanpad, maître spirituel indien, dit simplement que « c’est s’éprouver un avec tout ». Quoi qu’il en soit, chacun comprendra que le petit bonhomme allumette tout seul dans sa barque n’a pas envie d’y rester plus longtemps que nécessaire, que tout océanique que puisse être ce sentiment, il ne pense pas qu’il l’éprouvera au large, qu’il lui tarde donc de reprendre pied dans les villes qu’il aime, d’en parcourir les rues seul ou en compagnie, sans plus se sentir « en décalage » ou « à l’écart », « ailleurs » ou « absent », mais bien présent au monde, en phase avec le réel qui l’entoure. Toutefois, pour en arriver là, il sait, le petit bonhomme, qu’il lui faudra ramer, ramer encore dans sa tête, gagner de la force et de la confiance, prendre corps et des couleurs, garder le cap, tenir bon et surtout ne jamais perdre la voix de l’Aimée : « La vie continue… ».
    D’ailleurs, pendant ce temps, les matchstick characters de Laurence Stephen Lowry affluent par centaines vers le kiosque à musique de Peel Park, Salford, où ils vont passer un bon moment dominical, et pour certains danser gaiement, tandis que tout autour les hautes cheminées des usines où sans doute la plupart d’entre eux travaillent, continuent d’exhaler leurs fumées noires dans un ciel d’entre-deux guerres…

    The Bandstand, Peel Park, Salford (1931)
    The Bandstand, Peel Park, Salford (1931)

    *
    Elle, d'une rive à l'autre


    Jacqueline en 1975

    Nantes, la Jonelière

    Nous avions marché le long de la voie ferrée jusqu’au pont qui d’une enjambée traverse l’Erdre ;

    à la berge nord où autrefois les guinguettes, désormais un bistrot de pêcheurs, nous avions préféré l’autre rive, plus tranquille, encore sauvage, découvert une crique de verdure à l’ombre d’un vieil arbre dont les racines serpentaient jusqu’à la rivière ;

    qui le premier – Jacqueline ou moi - prit la main de l’autre tandis qu’au loin passaient repassaient des voiliers aux allures de jouets, que des cris d’enfants résonnaient en écho sous la voûte du pont ;

    qui le premier, prenant Eluard à contre chagrin, aurait pu le soir prédire sur la première page d’un cahier : Treize avril mil neuf cent soixante et onze, nous vieillirons ensemble.

    Jacqueline, 2013

    Arpajon, Unité de Soins Palliatifs

    Partie trop tôt, mon Aimée

    Tu ne seras pas de ces petites femmes
    Qui sitôt retraitées trottinent alertes
    Sur les sentiers de randonnées
    Et qui l’automne venu
    Quand leurs anciens collègues
    Ont retrouvé l’école ou le bureau
    S’envolent pour des ailleurs lointains
    Qu’elles découvrent émerveillées
    Petites filles aux cheveux gris

    Partie trop tôt, mon Aimée

    Tu ne seras pas de celles
    Qui résistent aux coups du sort
    Avancent contre chagrins et vents forts
    Additionnent les années
    Comme on engrange les moissons
    Et s’éveillent un matin presque étonnées
    Déjà si vieille, bientôt cent ans
    Je n’ai pas vu le temps passer

    Partie trop tôt, mon Aimée

    Tu ne seras pas de celles
    Qui rassemblent autour d’elles
    Pour Noël ou l’an neuf
    Toute leur descendance
    Petits enfants et derniers nés
    Qu’elles embrassent du regard
    Avec le sentiment du devoir accompli
    Relève assurée, horizon dégagé
    Sur les photos de circonstances
    Elles trônent en majesté

    Partie trop tôt, mon Aimée

    Tu ne seras pas de celles
    Qui prennent Eluard à contre chagrin
    Le temps déborde et tu n’es plus
    Treize mars deux mil quatorze
    Nous ne vieillirons pas ensemble

    Tombe de Jacqueline, mars 2014

    *
    Impressions, soleil couchant


    Soleil couchant


    Mal dormi, plusieurs fois réveillé dans la nuit, rêvé que je marchais sur une plage déserte avec dans les bras un gros bouquet de roses que je m’efforçais de protéger du vent. Mais j’avais beau faire, me tourner, chercher parade, chaque bourrasque pliait les pédoncules, arrachait les pétales, soufflait jusqu’aux étamines de mes fleurs. En arrivant là où j’allais – et je crois me souvenir d’une imposante demeure surplombant la mer – je n’avais plus dans les mains qu’un maigre fagot de brindilles sèches. Alors un rire de femme s’élevait, emplissait le grand hall d’entrée, puis se répétait en écho dans toutes les pièces de la maison.
    Aujourd’hui, quelque part dans la ville, j’ai perçu l’éclat d’un rire semblable et je me suis revu, trempé de sueur ou d’embruns, comme un qui aurait la fièvre ou longtemps couru contre un vent marin.

    *


    Deux vieillards dans un supermarché, bras dessus bras dessous, chacun une main sur la barre du Caddie, les cannes à l’intérieur avec les provisions pour la semaine.
    Les observant me revient en mémoire cette image d’autres aussi vieux valsant par couples devant les chars d’assauts de l’envahisseur. C’était dans quel pays pour quel conflit ? Je me souviens qu’un violon donnait la cadence, que nos bouches édentées soufflaient l’air en panaches grisés, que ma cavalière cueillait ses larmes du bout de la langue, que nos pieds gercés frappaient rageusement les pavés - le reste, je l’ai oublié.

    *


    Ciel clair, nuit étoilée, silence total. Au poids du monde qui soudain m’oppresse, je tente d’opposer le dérisoire d’objets de mémoire - statuette de Ganesh en bois de santal, galet noir au centre évidé, encrier décoré d’émaux bleus, boîte à bonbons hexagonale, trusquin miniature en bois sombre, figurine de clown en pâte à sel, pierre volcanique de la Réunion, masque vénitien laqué argent… mais je n’en ai pas fini d’inventorier mon espace que le ciel se couvre, que des grondements roulent au loin comme à l’annonce d’un orage ; pourtant, rien ne vient, ni sautes de vent, ni pluie violente, rien : fausse alerte.

    *


    Ainsi donc, me disait cette voix, vous seriez tout à la fois marionnettiste et marionnette, celui en somme qui s’agite pour faire illusion… Impossible après ça de me rendormir : la tête comme une volière et moi dedans, oiseau captif en livrée du même orange que le soleil à l’horizon de Guantánamo. Puis tout le jour ensuite, cette question comme une vrille sur la tempe : et si l’autre avait raison ?

    *


    Il m’arrive parfois en regardant un animal, si petit soit-il, même un insecte, de me dire que sa vie vaut la mienne et de lui épargner une mort certaine en l’éloignant d’un lieu de passage. Ça s’est produit ce matin avec un scarabée noir arrivé par quels détours dans le couloir puisque les fenêtres de l’immeuble visité ne s’ouvraient pas : je l’ai pris au creux de ma main et l’ai descendu dix-sept étages plus bas pour le remettre en liberté. L’idée m’a alors effleuré de partir moi aussi, comme j’avais vu un personnage le faire dans un film, à moins que ce ne fût une histoire lue, qu’importe, il disait je vais chercher des cigarettes, marchait jusqu’au débit le plus proche, passait devant sans s’arrêter, continuait jusqu’au bout de la rue, une rue longue et droite, je me souviens, puis disparaissait à jamais. Cette scène m’a longtemps obsédé et il m’arrive encore d’y penser. Peut-être si quelqu’un m’avait pris par la main ? Mais pour m’emmener où ? Et pour tromper quelle attente ?

    *


    Au carrefour de galeries marchandes, une sculpture monumentale, sphère de verre sur la pointe d’un socle pyramidal en granit ; malgré la foule, malgré le vacarme des annonces publicitaires, je m’arrête et regarde, fasciné non tant par la beauté plastique, le défi lancé à l’équilibre, que par le génie des jeux d’éclairage qui créent l’illusion d’incessantes métamorphoses : d’abord planète brune, verte et bleue, puis vaste océan sillonné fuseaux d’argent, ciel lumineux parcouru d’arabesques, enfin noir miroir déformant et mon reflet dedans, halluciné, comme au-dessus du vide…

    *
    Ne lui dites rien
    (Extrait de mon journal)
    Un mur à Beaubourg

    « C’est une erreur de croire que la littérature peut être prélevée sur le vif. Il faut sortir de la vie (…). Il faut sortir de soi et se concentrer au maximum sur un seul point ; ne rien demander aux éléments épars de sa personnalité ; vivre dans son cerveau. » Virginia Woolf in Journal d’un écrivain, 22 août 1922.

    Sortir de la vie, sortir de soi… Il n’y parvient pas. Depuis des mois maintenant, il se fait l’effet d’un qui marche dans une terre lourde et qui, trop occupé à regarder où il pose ses pieds, ne se rend pas compte qu’il tourne en rond dans un espace pas plus grand que son jardin.

    Mais chuuut, ne lui dites rien, il finira bien par trouver une issue…

    *
    Quatre poèmes aux étangs

    I

    Matin aux étangs, froid vif et lumière superbe
    que l’eau glacée réfracte en reflets rosés.

    À la vue de quelques colverts, grèbes, judelles
    figés serrés sur un radeau pris dans la glace,
    j’entends ces vers signés Goffette :


    Je me disais aussi : vivre est autre chose
    que cet oubli du temps qui passe et des ravages
    de l’amour, et de l’usure…


    Des voiles de brume accrochés aux arbres défeuillés
    confèrent au décor une touche féerique :
    j’aimerais me croire mage ou prince d’un conte qui finit bien ;
    je me sais figurant anonyme d’une histoire dont le sens m’échappe
    - oui, vivre est sans doute autre chose.

    étangs, 1

    II

    L’après-midi, sous froid soleil d’hiver
    j’ai marché le long des étangs
    mais toujours le souffle court
    comme un qui ne parviendrait à s’extirper
    d’un mauvais rêve.

    Accoudé à la rambarde du petit pont
    là où la rivière se déverse avec force
    par un goulet d’étranglement
    j’ai regardé longtemps le bouillonnement des eaux
    et les bois pris dedans, cognés, bourlingués
    puis rejetés plus loin par les courants.

    J’ai regardé longtemps et me suis senti mieux
    retrouvé souffle et force
    et perdu ce désir d’être à mon tour écorce ou branche
    ou bris d’étrave à la dérive.

    étangs, 2

    III

    J’ai marché le long des étangs gelés
    jusqu’à sentir la morsure du froid
    aux lobes des oreilles.
    Quelques colverts se dandinant gauches sur la glace
    m’ont fait sourire ;
    un couple d’âgés m’a salué
    et j’ai répondu sans toutefois les remettre.

    Enfin au détour du sentier,
    vision féerique d’un patineur évoluant
    entre roselières et bouquets d’herbe,
    son écharpe après lui flottant comme oriflamme,
    rouge au front de l’hiver,
    estafilade au blanc décor.

    Sur le chemin du retour,
    vague à l’âme et Verlaine en tête :

    Je ne sais pourquoi
    Mon esprit amer
    D’une aile inquiète et folle vole sur la mer…


    Non, je ne sais pourquoi.

    étangs, 3

    IV

    Encore les étangs gelés
    mais le patineur n’y était plus ;
    quelque peu déçu,
    j’ai marché jusqu’à l’orée du bois.

    Là, comme je m’apprêtais à rebrousser chemin,
    un merle s’est posé tout près
    sur une branche à ma hauteur.
    Aussi immobiles l’un que l’autre,
    nous nous sommes regardés un moment dans les yeux
    et j’ai songé, comme dans l’histoire de Lao Tzeu et du papillon,
    étais-je moi-même regardant l’oiseau
    ou l’oiseau me regardant ?

    Par un long sifflement aigu le merle a semblé me railler,
    puis s’est envolé et j’ai soudain senti
    le poids du monde comme une main
    m’enfonçant la tête dans les épaules.

    étangs, 4
    *