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Miscellanées

Portrait d’Eldine Rondolino
J’ai connu Eldine Rondolino en République Tchèque, dans la petite ville morave d’Olomouc où elle vivait alors. C’était en 2006 et elle préparait une série de peintures sur papier de soie et chutes de papier intitulée Identiterre(s). L’année suivante, pour le vernissage de son exposition en France, à la galerie Louis Delgré de Nantes, Eldine m’a demandé de lui écrire un texte. Celui-ci a pris la forme d’un portrait composé à partir des lettres de son prénom, - car s’il est vrai que l’on porte un prénom, il l’est tout autant qu’un prénom nous porte : le sien en compte six, parfaitement équilibrées entre voyelles et consonnes…
Eldine Rondolino
E blanc, voyait Rimbaud, et c’est un espace vierge qui nous est montré, un espace dans lequel l’artiste cherche sa place et, dans cette optique, elle va d’abord le marquer de ses empreintes, pied, main, ce qui est elle, ce qui la dit, ses premiers outils grâce auxquels elle peut mouvoir son corps et exprimer ses états d’âme.

E comme errance ensuite dans cet espace, entre deux territoires qui la contiennent et la portent, errance aussi suggérée par le travail en série, la répétition.

E muet, encore timide, tellement qu’à l’instar de George Perec, on pourrait le faire disparaître sans affecter la sonorité du prénom : pourtant ce n’est pas là artifice, car cette lettre silencieuse contient le besoin impérieux d’être et de s’affirmer, de poser ses marques et de tracer sa voie dans tout ce blanc.

Eldine Rondolino : Empreintes


L – de lettre à pronom, la musique est la même et désigne la femme ; elle dit aussi l’aile qui permet de prendre son envol et de se mettre en quête de soi.

L comme linéaire : ainsi s’impose la lecture de cette exposition qui, au-delà de la quête intime, dit l’histoire de l’homme dans son désir de laisser trace de son passage sur les parois de grottes, dans son exploration du monde, dans sa sédentarisation au milieu d’espaces vierges qu’il lui faudra peu à peu découvrir et domestiquer. Histoire aussi en résumé de l’artiste qui à partir de soi, de ses propres empreintes, redéfinit ses territoires avant de se choisir un ailleurs vierge, en l’occurrence sur le front Est de l’Europe, dans cette région de la République tchèque dont le nom contient les mots mort et vie, comme un rappel de l’éternel recommencement des choses, comme une invite à naître enfin à soi, puisque la naissance au monde a déjà eu lieu. Le blanc précédemment évoqué se matérialise là-bas par une épaisse couche de neige qui recouvre l’espace et le décor : les ocre, marron, bleu, jaune que l’artiste porte en elle n’en ressortent que davantage ; elle-même, de par sa propre couleur, n’en est que plus visible, que plus exposée : naître à soi-même passe par l’acceptation de sa propre image.

D – comme départ, en exil ou voyages au fil desquels l’artiste pratique une écriture de cueillette que l’on retrouve ici sous forme de collages et de mots-valises, également de tracés qui font que la géographie de l’intime suggérée par les empreintes peu à peu glisse vers une géographie de territoires.

D comme l’objet désigné – dé – et l’envie manifeste de jouer avec les signes et les mots, de placer ici et là sur la carte du pays petits carrés, triangles et cercles de couleur comme autant de balises indiquant une escale, une rencontre, un fait marquant ; jouer aussi en créant résonance entre points de chute et chutes de papier, jusqu’à faire œuvre de ces dernières, ce qui est peut-être manière de sublimer doutes et questionnements, voire d’autres chutes, de moral celles-ci ; jouer enfin en faisant coïncider le nombre de terres aux contours esquissés et l’âge de l’artiste à ce moment-là, comme pour exprimer en raccourci l’espace parcouru et les années passées, comme pour arrêter le temps et déjà prendre rendez-vous avec soi pour après, afin de se dire : voilà où j’en étais, ce que j’étais alors, et constater le chemin accompli avec recul et, pourquoi pas, avec un sourire de satisfaction.

Eldine Rondolino : Terres (1)


I – comme île, point minuscule désigné par un doigt, perdue dans l’Océan indien, autrefois nommée Bourbon, aujourd’hui Ile de la Réunion : ainsi, une part d’elle en cette île, à moins qu’une part d’il – de lui, du père - en elle... Mais porte-t-elle bien son nom, l’île ? A-t-elle réuni les morceaux de soi ? Identité, Identiterres : l’œuvre ici présentée touche à cette question essentielle sans laquelle il ne peut y avoir d’avancée. Comment savoir où l’on est si on ne sait d’où l’on vient ? Comment savoir où l’on va si l’on ne sait où on se trouve ? Faire le point, virer de bord, mettre le cap, mais l’océan est vaste, la navigation complexe. Que faut-il taire en soi pour trouver terre d’asile ?

I comme impressions : donner à voir ce que l’on ressent. Imprimer sa trace, c’est prendre sa place dans une lignée et dans le temps, reconnaître ceux qui nous ont précédés, poser repère pour ceux qui viendront après soi.

I rouge, voyait Rimbaud, mais la couleur est presque absente de la palette de l’artiste, qui lui préfère le rose, l’ocre et le bleu. Signe d’apaisement, de sérénité ? La Réunion reste pourtant terre de cyclones, mais les plus forts désormais à l’intérieur de soi, causant perturbations internes, tourbillons dans la tête. « Tiens bon la barre, Eldine ! a-t-on envie de lui crier : l’œuvre avance ! »

Eldine Rondolino : Terres (2)


N – noir, comme le Code du même nom publié en 1685 par Louis XIV pour réglementer la traite des Noirs dans le commerce triangulaire, lequel passait par… Nantes. Nous y sommes. L’artiste y expose aujourd’hui. On pourrait parler de boucle qui se boucle, mais sans doute serait-il plus approprié de parler ici d’anneau : anneau de la mémoire. A ce propos, petit aparté en forme d’hommage à un poète réunionnais du XIXe siècle qui dût quitter son pays quand on lui refusa l’entrée au Collège Royal des Colonies en raison de ses origines noires, qui fit de brillantes études à Nantes et milita activement pour l’abolition de l’esclavage : Auguste Lacaussade.

N, lettre et mot que l’on entend dans chaînes, celles-là même qui enserraient les mains les pieds des esclaves : quand on est noir de peau, on ne peut faire l’impasse sur ce qui fut et sur ce qui malheureusement perdure en trop de têtes. « Ecrire avec de soi », disait Roland Barthes. Et pareillement, peut-on ajouter, « peindre avec de soi », voire, homophonie encore : peindre sur du papier de soi(e), fin comme une peau, fragile comme l’est tout individu qui doute et fait œuvre d’artiste, papier blanc pour justement se dire avec force : noir sur blanc, et enfin, et encore : naître à soi-même. « Il n’est pas d’événement plus bouleversant dans une vie que la naissance à soi-même » a écrit Charles Juliet. Nous y assistons presque en direct avec cette exposition où l’artiste annonce la couleur, la sienne, et l’inscrit avec pudeur et discrétion dans une possible filiation avec ces autres qui jadis transitèrent par Nantes poignets et chevilles enchaînés : sa liberté d’aujourd’hui, en tant que femme et artiste, n’en prend que plus de valeur.

E – comme être, ou naître sans N (haine). Comme éphémère, car demain l’artiste et son œuvre auront quitté Nantes. Comme éternel, du moins autant que nous le sommes nous-mêmes, car nous garderons en nos mémoires l’empreinte de ce corps territoire dévoilé dans cette exposition. Comme épanouissement de l’artiste et de la femme – ce que nous lui souhaitons tous : Bonne route, Eldine !

Eldine Rondolino : Corps

*

De ma fenêtre en automne

I

Replié sur moi, un sourd vacarme dans ma tête.

Puis passe devant ma fenêtre un vol de bernaches
et n’en faut pas davantage pour que je songe
à ce qui fut, ne sera plus,
l’adolescent rêveur, l’homme déçu.

Mais où vont les bernaches
quand elles traversent mon espace en quelques coups d’ailes ?
Et pourquoi ce même trouble à chacun de leur passage ?

Parfois je pense aux oiseaux de Richepin
qui vont où leur désir le veut, par-dessus monts et bois,
et mers et vents, et loin des esclavages,
et dont, avant d’atteindre sa Chimère,
plus d’un, l’aile rompue et du sang plein les yeux, mourra.


II

Un avion traverse mon rectangle de ciel :
je suis en partance, destination inconnue,
à côté de moi une femme brune
dont les doigts croisent les miens…
Est-ce un rêve ou il y a longtemps ?
Nous étions heureux, me semble-t-il.
Que s’est-il passé ?

Soudain mon ciel de nouveau gris comme un écran éteint
et moi qui attends devant, derrière,
passager en standby.


III

Fin de matinée, devant l’écran éteint,
face à la baie vitrée qui ouvre sur le jardin.
Moment sinon de sérénité
- car quel que soit le sentier qu’emprunte mon esprit
une ombre finit par l’assombrir -
à tout le moins d’accalmie, voire d’une certaine légèreté.

L’image immédiate du jardin défeuillé, sans éclat,
ne me rend curieusement ni nostalgique ni mélancolique.
Je n’en éprouve pas moins une conscience aiguë
des saisons qui s’enchaînent,
du temps qui passe, de mon propre vieillissement
mais c’est presque avec bienveillance que je m’envisage désormais.

Ce qu’il aura fallu de détours pour en arriver là,
oui, ce qu’il aura fallu de détours…
Pourtant, me dis-je, la vie m’a été somme toute facile,
sans aucune guerre à livrer sur quelque front,
sans tempête intérieure qui laisse anéanti
sur le bord de soi-même.

Table d'écriture

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Douze fragments d'elle en 2012
(Extraits de mon Journal)

Elle dit qu’elle plaint ceux qui n’ont pas le temps de se préparer à mourir, ceux qui n’ont même jamais envisagé l’éventualité de mourir et qui entament un jour sans se douter qu’ils n’en verront pas la fin. La première fois qu’elle lui avait tenu un tel propos, c’était à l’occasion des meurtres de Toulouse, plusieurs personnes dont deux ou trois enfants tués par un terroriste fou. Aujourd’hui, c’est à un copain qu’elle pense, un jeune et jovial retraité dont la tête bouillonnait de projets de voyage, et qui bêtement s’est tué en moto il y a quelques nuits.

*

« Le jour où tu me verras faire des Sudoku ou des mots croisés, lui lance-t-il en plaisantant, c’est que j’aurai un pied dans la tombe ! » Elle lui répond simplement que c’est sans doute pour cette raison qu’elle-même se plaît à en faire !

*

En rentrant de l’hôpital où on lui avait confirmé les bons résultats des divers examens et analyses, elle a acheté des bulbes de crocus et de narcisses. « Je tiens à ce que mon parterre soit fleuri au printemps » a-t-elle dit. Il en a déduit qu’elle prenait rendez-vous avec elle-même pour dans six mois. D’ordinaire, les échéances de ses projets n’excédaient pas deux mois. Fallait-il qu’elle se sente forte et confiante pour ainsi défier la maladie et la mort ? Il en était tout à la fois admiratif et apeuré comme s’il se fût agi d’un blasphème ou d’un parjure.

*

Au médecin de l’Institut Gustave Roussy, elle a lancé bravache qu’elle comptait bien le faire mentir, lui comme ses collègues d’ailleurs, puisque tous ne lui avaient donné guère plus de trois ans à vivre. A-t-elle songé alors qu’elle n’en était qu’à la moitié de son espérance de vie présumée, que tant de choses pouvaient se passer, que rien jamais n’était acquis dans son combat ?

*

Il lui dit l’inquiétude qui, certaines nuits pour ne pas dire toutes, le gagne et lui fait allonger la main pour la sentir à son côté, s’assurer qu’elle est bien là, encore là, toujours là. Elle lui répond qu’elle voit dans son geste le signe qu’il ne croit pas à sa guérison.

*
À l’automne dernier, alors qu’ils s’apprêtaient à déjeuner tous les quatre dans un restaurant de Dijon, elle a choisi sans hésiter la bière qui la tentait parmi la demi-douzaine que lui proposait le serveur : « Une Mort Subite, s’il vous plaît ! » Puis, comme pour s’excuser du froid qu’elle venait de jeter, elle a ajouté : « Ça ira bien avec des moules-frites, non ? »

*
Jacqueline à Dijon
Au cours d’une séance de méditation, elle s’est dit que si on lui proposait de redevenir « comme avant » - sous-entendu comme avant la maladie – eh bien il n’est pas certain qu’elle accepterait. A l’écoute d’un tel propos, il comprend qu’elle a parcouru plus de chemin que lui, voire emprunté un autre chemin que le sien, et du coup il se sait non seulement à la traîne, mais peut-être déjà égaré.

*

Cassandra Jardine est une célèbre journaliste anglaise à qui, en juillet 2010, on a diagnostiqué un cancer du poumon du même type que le sien. Un ami anglais la lui citait souvent en exemple pour son courage, sa résistance et sa lucidité et lui envoyait régulièrement certains des articles qu’elle continuait d’écrire, notamment sur ce qu’elle vivait. Depuis plusieurs mois, elle n’avait plus de nouvelles ; elle vient d’apprendre pourquoi : Cassandra Jardine est décédée en mai dernier ; elle avait 57 ans, n’aura pas tenu deux ans. Force lui est d’établir des comparaisons, d’oser des pronostics : dix-huit mois déjà, fera-t-elle mieux ?

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Dans son combat pour la vie
elle cherche force et confiance
auprès de grands arbres qu'elle étreint
comme on étreint quand on aime
À Eaux-Bonnes
C’est un bonheur que de lui faire plaisir, car tout la ravit, tout l’enchante, un livre, un bouquet de fleurs, un petit plat cuisiné. Pareillement, quel que soit le paysage que la voiture traverse, elle s’extasie devant la qualité de la lumière, la richesse des couleurs, la majesté des arbres, la beauté d’une architecture, la grandeur d’un ouvrage d’art. Elle regarde le monde non pas comme si elle savait devoir trop tôt le quitter, mais avec les yeux de la première fois.

*

Laruns, petite ville des Pyrénées. Tandis qu’elle se renseigne à l’office de tourisme, lui, sans la prévenir, s’en va faire une course à l’épicerie à une cinquantaine de mètres. Alors qu’il est à la caisse, son téléphone sonne mais il ne répond pas, par égard pour l’épicier qui lui parle et aussi parce qu’il se doute bien que c’est elle. Au sortir de la boutique, il la cherche des yeux, puis l’aperçoit un peu plus loin, assise sur un banc, l’air abattu, presque en détresse. Elle lui dit qu’elle s’est tout à coup sentie abandonnée, seule avec le fardeau de sa maladie et même que la pensée l’a traversée qu’il était peut être parti au loin, vers un ailleurs dont elle n’avait aucune idée sauf qu’elle-même n’y était pas, n’y serait jamais.

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Jacqueline, 2012
Il dit l’avoir vue renaître à elle-même, différente, plus sereine, et curieusement plus belle aussi comme si cette phase transitoire qu’elle avait connue où sans cheveux ni plus aucun poil sur le corps, lui avait permis de faire peau neuve, de retrouver une sorte d’innocence et de virginité : la maladie comme un cocon de chrysalide.

***
Écrire

Fenêtre sur le jardin, fenêtre sur la page : écrire s’inscrit dans ce va et vient entre le dehors et le dedans, entre le sautillement des oiseaux sur les branches et celui des lettres sur l’écran. Le cahier juste à côté, c’est la marge où se retrouvent les mots pressés, décalés, les idées qu’on insérera plus tard ou jamais, les calculs, les croquis, tout ce qui apparemment n’est pas littérature mais l’est quand même. Enfin la chope, à l’effigie de Franz Kafka - on l’aime bien celle-là, cadeau d’un ami au retour de Prague – c’est pour le café ou le thé noir avec un nuage de lait. Ainsi, quand tout est en place, quand le monde fait silence autour, on se retrouve avec soi pour quelques heures. Parfois les phrases viennent et s’enchaînent avec aisance, parfois les mots sont rétifs et rien ne prend forme. En fin de matinée, l’humeur ne sera pas la même selon le travail accompli. Mais avec le temps, on a fini par admettre qu’on est écrivain même quand on n’écrit pas, que la définition relève d’un état d’esprit, d’un regard sensible porté sur le monde et non d’un comptage de mots, de phrases, de pages. A cet égard, citer Jules Renard qui, dans son Journal, note avec humour et un rien de machisme : « Aucune femme d’écrivain n’admettra jamais que son mari travaille lorsqu’il regarde la pluie tomber par la fenêtre ! ».

Table d'écriture

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