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Miscellanées

Février 2019 : Handicaps
Septembre 2018 : Miscellannées : fin

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Handicaps

              L’émission Les pieds sur terre diffusée quotidiennement sur France Culture était en ce vendredi 11 janvier 2019 consacré à une association (l’APAPS – Association pour la Promotion de l’Accompagnement Sexuel) qui œuvre pour le bien-être, ou le mieux-être sensuel et sexuel des personnes en situation de handicap. J’ai apprécié le franc-parler du professionnel, masseur de formation, aujourd’hui « aidant sexuel », qui a relaté sans détours l’une de ses expériences avec une femme d’une quarantaine d’années assez lourdement handicapée, corps déformé, fauteuil roulant, poche urinaire, etc. Pourtant quelque chose m’a gêné, sans doute le fait que la prestation est payante, plus sûrement que le soignant prend également son plaisir en se laissant caresser ou en faisant l’amour à la personne handicapée, voire en acceptant de passer la nuit avec elle. Comment la vie familiale et amoureuse du soignant peut-elle s’accommoder de telles pratiques qui vont bien au-delà du soin ? L’intéressé donne un semblant d’explication en disant qu’il forme avec sa compagne un « couple libre » et même « libertin », ce qui me conforte dans l’idée que vie professionnelle et privée se trouvent forcément mêlées. Enfin, même si l’objectif de tels « soins » est noble – donner du plaisir, redonner confiance à la personne handicapée – quelle image de soi en ressort ? Et, pratique qui n’a pas été abordée, si le soignant est une femme, comment vit-elle le fait d’être caressée, voire pénétrée dans l’exercice de ses fonctions – et d’abord cela se passe-t-il ainsi quel que soit le sexe du soignant ou, s’agissant d’une soignante, s’en tient-elle à masturber la personne ? Bref, sentiment de gêne à l’écoute de ce témoignage qui, par ailleurs, pose le vrai problème de la sexualité des personnes handicapées.

       Le Café Curieux de Morsang-sur-Orge est un lieu géré par un GEM (Groupement d’entraide et de solidarité) qui accueille toute l’année des personnes présentant des troubles psychiques autour d’ateliers créatifs, de concerts et de jeux de société. J’y anime un atelier d’écriture tous les mardi matin depuis plusieurs années. Ce soir, dans le cadre d’un vernissage de peintures, sculptures et autres œuvres plastiques, nous faisons lecture devant un large public – car le Café est ouvert à tous - de quelques-uns des textes écrits par les participants de l’atelier. Tout en lisant et écoutant, j’observe ces hommes et femmes, plus ou moins jeunes, plus ou moins atteints par la maladie, et un sentiment de tristesse m’accable, car je sais qu’il en est certains qui n’en reviendront pas, dont l’état au mieux restera stable, plus probablement ira s’aggravant au fil des années. Je repense alors aux dires d’Elisabeth de Fontenay dans son dernier livre, Gaspard de la Nuit, comme quoi il nous incombe, à nous citoyens d’une société civilisée, de prendre en charge ces gens-là, de les aider à mieux vivre, à défaut de pouvoir bien vivre. D’où l’importance de lieux tels que le Café Curieux, où ils sont en quelque sorte chez eux tout en étant dans le monde (et au monde, pourrait-on dire). Que serait leur existence sans cela, sans de tels moments d’échange et de convivialité ? Murés dans leurs chambres comme ils le sont dans leurs vies ? Autant dire coupés du monde par la maladie et par l’isolement. Même si mon aide est infinitésimale par rapport à celles d’autres personnes, par rapport également à ce que je pourrais faire en m’engageant davantage, je suis content et fier de faire ce que je fais.

        Élisabeth de Fontenay, né en 1934, est philosophe, spécialiste de la question juive et de la condition animale. Dans son dernier livre, Gaspard de la nuit, elle revient sur la vie de son frère cadet, autiste en institution depuis des années, et tente de le comprendre et de se situer par rapport à son handicap. « Je voulais faire le portrait de mon frère, tel qu’il s’est dérobé aux siens et au monde. » Pour cela, elle a recours aux outils qui sont les siens, dont la philosophie. Ci-après deux extraits :

« Prenant en compte une humanité lourde à porter parce que sa fragilité convoque notre responsabilité, il m’aura semblé qu’il fallait, dans un même souffle, assumer la charge de tous ces présumés pauvres en monde, tant humains qu’animaux. » p. 110

« Au fond, ce que je tiens à dire, c’est que chacun de nous, les patients de Sainte-Anne et même Gaspard, négocie à sa manière propre la pénurie de son être. » p. 127

Gaspard de la nuit est publié aux Éditions Stock et a valu le prix Fémina Essai 2018 à son auteure.

Miscellannées : fin


 

    Depuis septembre 2013, tous les treize de chaque mois (à l’exception d’août), je publie un nouveau texte dans cette rubrique que j’ai nommée à juste titre Miscellanées, car elle a accueilli aussi bien des pages de livres en chantier que des extraits de mon Journal, des nouvelles, des poèmes ou encore des chroniques. C’était en quelque sorte un rendez-vous avec mes lecteurs, une manière de leur dire « je suis là j’écris la vie continue ». J’ai apprécié ce rendez-vous et les commentaires que suscitait tel ou tel texte, souvent chargés d’émotion, parfois empreints d’humour. Pourtant aujourd’hui j’arrête : envie d’autre chose, d’autre chose qu’il me reste à définir…

    J’ai commencé l’écriture de ces Miscellanéesau mitan de trois années sombres quand alors je m’accrochais aux mots pour ne pas sombrer dans la tristesse et la dépression : la femme que j’aimais se mourait d’un cancer et je l’accompagnais au jour le jour. Il n’y avait pas d’autre écriture en ce temps-là, sinon mon Journal, le reste – roman en chantier, projet de pièce – rangé dans un tiroir et oublié depuis. J’avais choisi le treize comme date de publication, car c’est un treize que nous nous étions connus ; fait du hasard, mais qu’en est-il vraiment, c’est également un treize qu’elle est partie.

    Envie d’autre chose aujourd’hui, disais-je, mais aussi besoin de souffler, de réfléchir, de bousculer les habitudes. Prendre le temps de vivre, chantait Moustaki, j’aimais bien cette chanson, je l’aime encore. L’écriture de Vers la mer a exigé beaucoup de moi, et d’abord de revenir à ma table de travail quand tout autour de moi disait le vide et l’absence ; c’était un chant d’amour et d’adieu dont la nécessité s’imposait, je m’y suis consacré corps et âme. Après quoi, les années ont passé, et j’ai écrit L’épreuve du temps qui est le journal d’une affirmation de soi et d’une renaissance à la vie et à l’amour. Aujourd’hui que le ciel bleu est revenu dans ma tête et avec lui le désir et le rire, j’entends en profiter pareillement, c’est-à-dire corps et âme. Continuer à écrire, oui, bien sûr, non que je ne sache rien faire d’autre – comme le prétendent certains auteurs – mais parce que cela donne sens et relief à mes jours, et m’est donc indispensable. Cela dit, écrire sans contraintes, sans échéances et surtout sans « fabriquer du texte » – travers somme toute assez facile quand on a un peu de métier – bref, retrouver le plaisir de la création. « Un galet à polir », c’est ainsi que Marcelline Roux a intitulé sa préface à Vers la mer, et c’est ce à quoi j’aimerais m’appliquer aujourd’hui : polir le galet de mes mots.

Jacques-François

Ci-dessous, la photo qui a inspiré le peintre allemand Caspar David Friedrich.

écrivain romantique

    P.S. Les quelque cinquante textes publiés à ce jour sont archivés dans la rubrique Miscellanées et restent consultables. Je remercie tous les lecteurs qui m’ont suivi dans cette aventure. Je remercie aussi l’excellent webmaster Julien Roturier qui a conçu mon site Internet et l’a géré pendant toutes ces années. Sans doute ferai-je encore appel à lui pour quelques mises à jour ponctuelles, notamment sur ma page Actualités.