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Miscellanées

Septembre 2018 : Miscellannées : fin
Juillet 2018 : L'Homme invisible
Juin 2018 : Opus 15
Mai 2018 : Paris mai
Avril 2018 : Les oiseaux morts de l'Amérique
Février 2018 : Pour en finir
Janvier 2018 : Rencontre sans suite
Décembre 2017 : Des Personnages
Novembre 2017 : Colère et tristesse
Octobre 2017 : D’une autre espèce

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Miscellannées : fin


 

    Depuis septembre 2013, tous les treize de chaque mois (à l’exception d’août), je publie un nouveau texte dans cette rubrique que j’ai nommée à juste titre Miscellanées, car elle a accueilli aussi bien des pages de livres en chantier que des extraits de mon Journal, des nouvelles, des poèmes ou encore des chroniques. C’était en quelque sorte un rendez-vous avec mes lecteurs, une manière de leur dire « je suis là j’écris la vie continue ». J’ai apprécié ce rendez-vous et les commentaires que suscitait tel ou tel texte, souvent chargés d’émotion, parfois empreints d’humour. Pourtant aujourd’hui j’arrête : envie d’autre chose, d’autre chose qu’il me reste à définir…

    J’ai commencé l’écriture de ces Miscellanées au mitan de trois années sombres quand alors je m’accrochais aux mots pour ne pas sombrer dans la tristesse et la dépression : la femme que j’aimais se mourait d’un cancer et je l’accompagnais au jour le jour. Il n’y avait pas d’autre écriture en ce temps-là, sinon mon Journal, le reste – roman en chantier, projet de pièce – rangé dans un tiroir et oublié depuis. J’avais choisi le treize comme date de publication, car c’est un treize que nous nous étions connus ; fait du hasard, mais qu’en est-il vraiment, c’est également un treize qu’elle est partie.

    Envie d’autre chose aujourd’hui, disais-je, mais aussi besoin de souffler, de réfléchir, de bousculer les habitudes. Prendre le temps de vivre, chantait Moustaki, j’aimais bien cette chanson, je l’aime encore. L’écriture de Vers la mer a exigé beaucoup de moi, et d’abord de revenir à ma table de travail quand tout autour de moi disait le vide et l’absence ; c’était un chant d’amour et d’adieu dont la nécessité s’imposait, je m’y suis consacré corps et âme. Après quoi, les années ont passé, et j’ai écrit L’épreuve du temps qui est le journal d’une affirmation de soi et d’une renaissance à la vie et à l’amour. Aujourd’hui que le ciel bleu est revenu dans ma tête et avec lui le désir et le rire, j’entends en profiter pareillement, c’est-à-dire corps et âme. Continuer à écrire, oui, bien sûr, non que je ne sache rien faire d’autre – comme le prétendent certains auteurs – mais parce que cela donne sens et relief à mes jours, et m’est donc indispensable. Cela dit, écrire sans contraintes, sans échéances et surtout sans « fabriquer du texte » – travers somme toute assez facile quand on a un peu de métier – bref, retrouver le plaisir de la création. « Un galet à polir », c’est ainsi que Marcelline Roux a intitulé sa préface à Vers la mer, et c’est ce à quoi j’aimerais m’appliquer aujourd’hui : polir le galet de mes mots.

Jacques-François


Ci-dessous, la photo qui a inspiré le peintre allemand Caspar David Friedrich.

écrivain romantique

    P.S. Les quelque cinquante textes publiés à ce jour sont archivés dans la rubrique Miscellanées et restent consultables. Je remercie tous les lecteurs qui m’ont suivi dans cette aventure. Je remercie aussi l’excellent webmaster Julien Roturier qui a conçu mon site Internet et l’a géré pendant toutes ces années. Sans doute ferai-je encore appel à lui pour quelques mises à jour ponctuelles, notamment sur ma page Actualités.


L'Homme invisible

Photo Hélène Rodiez

L'Homme invisible par Hélène Rodiez

        Bien sûr que Jack n’est pas invisible, enfin pas plus que Peter, Paul ou Mary, et il le sait. Pourtant, il lui arrive d’en douter, assez souvent même, et quand cela advient, il se plante devant un miroir, s’observe, se palpe, s’étonne, parfois déclame qu’il est un homme fait de tous les hommes et qui les vaut tous, en tronquant la citation parce que ça l’arrange et aussi parce qu’il a oublié d’où il la tient, par contre en y ajoutant une bordée de jurons pour manifester son agacement, car enfin merde pourquoi les autres, enfin pas tous les autres, certains, oui, pourquoi certains ne le voient-ils pas ?

        Quand il était plus jeune et impudent (pléonasme, je sais), sitôt qu’il sentait monter en lui ce sentiment d’invisibilité, Jack interrompait la conversation, qu’ils fussent deux ou dix à l’alimenter, qu’importe, et lançait bien fort un truc du genre : « Moi ça va, merci ! », sans doute parce qu’aucun ne lui avait préalablement demandé comment il allait, par oubli ou pire parce que personne ne l’avait vu. Or cette question liminaire, arguait-il, quelle qu’en soit la réponse, est essentielle en ce sens qu’elle déverrouille le dialogue et par là-même rend visible les individus. Sur ce point, je me garderais bien de le contredire...

        Aujourd’hui, Jack n’ose plus s’imposer de la sorte, non qu’il s’en moque, au contraire, mais voilà il n’ose plus et se met réflexe en mode escargot – son animal fétiche – replie ses antennes et rentre en lui-même, en attendant que ça passe. Quand l’autre ou les autres en ont fini, il s’en va sans même laisser derrière lui une traînée de bave scintillante, histoire de marquer son passage, comme on signe ou taggue une surface, non rien, à quoi bon : il ne s’est rien passé.

        Le dernier exemple en date est particulièrement probant car il s’agissait de membres de sa famille, enfin ce qu’il lui en reste, une cousine et son mari. Profitant d’un travail à effectuer dans leur voisinage, Jack leur avait rendu visite avec l’intention de leur annoncer quelques changements dans sa vie personnelle. On est content de te voir, avait dit la cousine en ouvrant sa porte, et cela augurait d’une rencontre ciel bleu sans escargot. Mais c’était compter sans le vent, mauvais comme il se doit, la cousine a d’emblée parlé de ses enfants, trois quand Jack, lui, n’en a aucun, puis de ses petits-enfants, sept, toujours zéro pour Jack, forcément, et c’est alors que le cousin est arrivé, lui aussi on est content de te voir, puis a brandi son smartphone sous le nez de Jack qui lui n’en a pas, pour montrer les photos des trois enfants et des sept petits-enfants, tous en pleine forme, un vrai bonheur, qui leur fait oublier, à la cousine et au cousin, qu’ils vieillissent, douleurs articulaires pour elle, problèmes cardiaques pour lui, ce qui toutefois ne les empêchera pas de partir en vacances, d’abord en Grèce, puis dans les Alpes où ils avaient réservé un chalet pour quatorze et non pour quinze comme l’an passé du fait d’un divorce, tu t’en souviens sûrement, non, bref, retour du smartphone avec photos de l’immense chalet, extérieur de face et de côté, puis intérieur vue panoramique depuis le salon-salle à manger, nous serons bien là-bas, non ? Bien que déjà pour moitié dans sa coquille, Jack acquiesce, puis se lève, personne ne le retient, il a tout vu tout entendu, on n’a rien d’autre à lui dire, ah si, juste comme il franchit la porte, la cousine lui assène qu’ils sont contents de voir qu’il va bien. En d’autres temps, plus jeune et impudent, il aurait fait volte-face, leur aurait rétorqué aussi mauvais que le vent que non, justement, il n’allait pas bien, qu’il n’avait plus de boulot, plus de toit, des dettes à gogo, et qu’en plus il était rongé par un cancer de l’estomac, qu’il allait bientôt crever du sida, qu’il ne se sortait pas d’une dépression et hésitait chaque jour entre se jeter dans la Seine ou se pendre à la rambarde de sa mezzanine. Mais ça, c’était avant, aujourd’hui il n’ose plus, à quoi bon ?

        A sa grande surprise, comme il sortait de chez la cousine, une dame bien mise et pomponnée rose s’est approchée pour s’enquérir de la rue J. Griffin qu’elle ne trouvait pas. Au lieu de lui répondre, Jack lui a demandé si elle le voyait, lui, là, qui se tenait devant elle. Drôle de question, s’est étonnée la dame, bien sûr que je vous vois, puis, le dévisageant avec insistance, elle a ajouté avec malice : même qu’il y a dans vos yeux comme une lueur de…  Elle n’osait pas le mot. Jack a souri : j’ai une nouvelle amoureuse, lui a-t-il soufflé sur le ton de la confidence, et vous êtes la première à qui je le dis.  La dame a rosi davantage en soupirant qu’il en avait de la chance, quoique, côté cœur, elle n’avait pas à se plaindre, juste quelques extrasystoles, mais vous savez, à mon âge… Elle a ri de son jeu de mots et son rire couinement aigu de petite souris a déclenché celui de Jack. A propos, lui a-t-il dit pour conclure : vous êtes bien dans la rue de l’homme invisible !


Opus 15

Le 23 septembre 2015, j’ai pendu les treize livres que j’avais écrits aux branches hautes d’un vieux tilleul.
Le geste était absurde, j’en conviens.
Quelque temps plus tard, j’ai pensé que m’y avait poussé le désir de tourner une page de ma vie, d’en clore un chapitre, peut-être aussi le désir de me défaire d’un rôle – celui d’écrivain – que je ne voulais plus assumer.
Mais sur le coup, seule me motivait la conviction qu’il me fallait faire quelque chose pour qu’autre chose advienne, autre chose dont je ne savais rien.
Et quelque chose est advenu.
D’abord une forme de fascination pour ce mobile fait de livres qui toujours tournaient sur eux-mêmes ou se balançaient au gré du vent ; ensuite, comme gagné par cette dynamique, un sentiment croissant de légèreté et très vite le besoin de dire, de me dire à travers ces livres.
Il s’en est suivi que le journal que je voulais tenir de leur lente dégradation comme de mon propre vieillissement - est devenu journal de vie convoquant le passé en regard du présent et ravivant peu à peu en moi l’envie de vivre et le désir d’écrire.

Les livres pendus dans le vent

Extrait p. 160

 Samedi 2 avril 2016

            Au vu de mon installation - envie de dire « mon œuvre », même si conscient que le terme peut paraître présomptueux, mais treize livres écrits et publiés constituent une œuvre, n’est-ce pas ? - c’est mon parcours d’écrivain qui se matérialise sous mes yeux, un parcours jalonné de rares réussites et de nombreux ratages, car je n’ai su tirer ni gloire ni richesse de ce labeur, au mieux l’estime et la reconnaissance de quelques centaines de lecteurs, et c’est pour partie à moi qu’il en incombe : manque d’audace et de persévérance pour faire valoir mon travail, orgueil à ne rien demander à personne, vision sans réelles perspectives qui m’a fait avancer pas à pas quand il aurait fallu penser en termes de parcours. Bien que sans amertume - je me défends de ce sentiment sclérosant - le constat n’en est pas moins cuisant : je n’ai su m’imposer dans aucun genre quand il ne fait doute à mes yeux que Dans les pas de l'autre est un bon roman, que Cité funambule et Qui d'autre mériteraient la scène, que Noms de Nantes et Que fait-on du monde relèvent de la poésie. La fatigue qui me pesait lorsque j’ai pris la décision de pendre mes livres découlait aussi de ce constat d’échec : à quoi bon continuer à écrire ? Et les chagrins accumulés après la mort de Maud, après le départ de Stéphanie, après le suicide de Lise avaient rendu ce constat plus dur à assumer et la question n’en avait résonné que plus fort en moi, oui, à quoi bon continuer à écrire ? Alors pendre mes livres plutôt que me pendre moi-même ? La question ne s’est jamais posée, seul le désespoir aurait pu, mais j’en étais loin comme l’atteste la part de jeu inhérente à cette idée saugrenue de soumettre mes livres à l’épreuve du temps. Aujourd’hui, après sept mois d’accrochage, cet objectif a perdu de sa raison : que m’importe au fond que mes livres résistent encore des semaines, voire même un an ? L’expérience ne vaut plus pour son issue, mais pour elle-même, dans ce qu’elle m’apporte de plaisir visuel, dans ce qu’elle remue en moi de pensées sur ce que fut ma vie à ce jour, ma relation avec les femmes qui m’ont accompagné jusqu’à ces derniers temps, mon rapport à l’art et à la littérature qui m’ont toujours nourri : pour la première fois, me semble-t-il, j’ai cessé de courir - j’étais à bout de souffle.


L’Épreuve du temps, 230 pages, 14 €
Éditions Rhubarbe, 10 rue des Cassoirs 89000 Auxerre

Couverture de l'ouvrage
Invitation à la lecture
Paris mai

L’hôtel se trouvait dans la rue Gay-Lussac, à deux pas du Jardin du Luxembourg. C’était un établissement confortable sans être luxueux. Cécile avait exprimé le désir de passer quelques jours simples dans un quartier animé de la capitale.
Partis assez tôt de Grenoble, ils arrivèrent à Paris dans le milieu de l’après-midi. Malgré l’heure normalement « creuse » toutes les artères de la ville étaient congestionnées et Daniel s’énerva. Il leur fallut près de deux heures pour atteindre l’hôtel et trouver une place de stationnement.
La réceptionnaire, à qui Daniel se plaignit de la circulation, lui expliqua que c’était toujours comme ça, mais qu’aujourd’hui c’était pire parce qu’une grande manifestation se préparait. « C’est encore les communistes ! » ajouta-t-elle d’un air entendu. Tout le temps qu’elle parlait, ses paupières alourdies de faux cils ne cessaient de battre. Elle avait une bouche tombante dont le rouge se retrouvait sur la bordure d’une tasse en porcelaine blanche posée sur son bureau. « Qu’on les envoie en Sibérie ! » répliqua sèchement Daniel. La réceptionnaire gloussa comme s’il s’agissait d’un compliment à son égard, puis avança ses lèvres maquillées dans une moue approbatrice.
La chambre se trouvait au cinquième étage. Le mobilier sentait le bois neuf. Quelques gravures encadrées représentant Montmartre et ses environs agrémentaient les murs blanc cassé de la pièce. Une porte-fenêtre ouvrait sur un balcon qui longeait l’étage sur toute la largeur de façade de l’hôtel. Daniel invita Cécile à venir y découvrir Paris. Il lui désigna divers édifices dont il résuma l’histoire et les grands moments. Accoudée à la balustrade en fer forgé, Cécile l’écouta sans mot dire en lui lançant de temps à autre un petit regard admiratif. Quand il eut fini de parler, elle voulut se blottir contre lui, mais il se déroba. « Je meurs de faim ! dit-il. Si on allait dîner maintenant ? » Cécile resta quelques secondes encore sur le balcon, promena son regard sur les toitures grises hérissées d’antennes et de cheminées, évalua d’un œil professionnel les perspectives qu’offrait la percée rectiligne de la rue Gay-Lussac. Oui, elle était heureuse...
Ils traversèrent le boulevard Saint-Michel pour descendre ensuite la rue Monsieur-le-Prince jusqu’au carrefour de l’Odéon. Daniel croyait se souvenir d’un bon restaurant dans ce coin-là, mais il ne put le retrouver. Après qu’ils eurent marché pendant une dizaine de minutes dans les rues environnantes, Cécile proposa un restaurant exotique, il y en avait plusieurs dans le quartier, l’un d’eux lui avait semblé particulièrement attrayant. Daniel fit la grimace, mais ne dit rien. Ils revinrent sur leurs pas, retrouvèrent l’endroit, assez ordinaire somme toute. On y servait des spécialités vietnamiennes et chinoises, c’était écrit en vert sur la banne jaune. « On y va ? » demanda Cécile. Daniel haussa les épaules. Elle entra la première.
Une famille asiatique dînait en silence dans un coin de la salle principale. Toutes les autres tables étaient libres. La soirée débutait. Cécile et Daniel furent invités à prendre place dans un salle plus petite, près d’un vaste aquarium visible également de la rue. Des poissons de toutes tailles aux nageoires comme des voiles de soie évoluaient avec élégance dans l’eau claire. Daniel demanda à Cécile qui les contemplait si elle était heureuse. « Oui, répondit-elle, et toi ? » Il hocha la tête. Oui, bien sûr, il était heureux, lui aussi.
On leur servit du crabe sauté aux champignons parfumés, puis du bœuf citronnelle. Cécile s’efforça d’utiliser les baguettes et reprocha à Daniel de ne pas même essayer. Par égal souci de se conformer aux rites culinaires asiatiques, elle choisit de boire du thé au jasmin et laissa Daniel déguster seul un côte-rôtie 1960 qu’il insista pour déboucher lui-même. « Ils n’ont pas l’habitude, tu comprends... » Pour ne pas rencontrer le regard du serveur, Cécile tourna la tête et s’absorba dans la contemplation des poissons. Il y en avait un gros dans le tas, blanc strié de rouge, qui traînait après lui dans ses évolutions une crotte démesurément longue. Daniel trouva le vin trop frais et en fit la remarque au serveur qui s’en excusa. Le gros poisson allait et venait dans l’espace liquide. Enfin, le serveur s’éloigna. « Tu n’aurais pas dû lui parler ainsi ! » dit Cécile. Daniel haussa les épaules, puis porta la bouteille à hauteur de ses yeux pour en lire l’étiquette. « C’est comme tout à l’heure, continua Cécile, pourquoi tu as dit ça à la femme de l’hôtel ? » Daniel reposa la bouteille et regarda Cécile avec un air surpris. « Dit quoi ? » Elle lui rappela le propos qu’il avait tenu sur les communistes. « Quoi ! s’exclama-t-il, de les envoyer en Sibérie ? Mais c’est tout ce qu’ils méritent ! » Cécile poussa un soupir d’impatience. « Écoute, dit-elle, j’ai entendu ce genre de bêtises mille fois dans la bouche de mon père, alors... » La phrase resta inachevée. Daniel proposa de parler d’autre chose, mais revint malgré lui sur cette histoire de communistes en rappelant à Cécile qu’il était juif et qu’à ce titre il ne pouvait avoir de sympathie pour eux. Elle faillit lui rappeler que sa mère étant allemande, il n’était que demi-juif, et encore ! Mais à quoi bon poursuivre cette conversation qui ne l’intéressait pas vraiment ? Pourquoi gâcher l’instant ? Déjà que l’un et l’autre étaient d’humeur irritable, sans doute à cause de la fatigue du voyage, des embouteillages... « Et si on parlait d’autre chose ? » dit-elle à son tour. Daniel la regarda droit dans les yeux. « N’est-ce pas souvent ce que l’on fait ? » répliqua-t-il. Elle lui demanda ce qu’il entendait par là. Il eut un drôle de sourire avant de répondre : « Rien, rien du tout... Excuse-moi, parlons d’autre chose, tu as raison ! » Ils firent des projets pour la journée du lendemain, échangèrent quelques idées, se surprirent à tenir des propos banals, meublèrent les moments de silence, l’un en mangeant et buvant plus qu’il ne l’aurait fait autrement, l’autre en s’absorbant dans la contemplation des poissons. Cette crotte qui pendait toujours sous le ventre du gros poisson blanc répugnait Cécile, maintenant. Pourtant, son regard y revenait sans cesse. Ce n’était plus tant l’animal qui le captivait que cet excrément dont il ne parvenait à se débarrasser et qui annihilait sa beauté. « Tu es heureuse ? » lui demanda Daniel une nouvelle fois. De l’autre côté de l’écran liquide défilaient les silhouettes floues de passants pressés. Cécile avança sa main vers celle de Daniel. De temps à autre, l’une de ces silhouettes s’arrêtait devant l’aquarium. Elle croisa ses doigts avec les siens. Un couple et un enfant plaquèrent alors leur visage contre la vitre et prirent le temps de regarder ces poissons exotiques dont les nageoires ondulantes leur évoquaient sûrement des voiles de soie. Oui, bien sûr, elle était heureuse... Si seulement ce gros poisson blanc parvenait à larguer son fardeau de déchets !
Ils rentrèrent à l’hôtel avant la nuit. Daniel aurait voulu marcher sur les boulevards, au moins jusqu’à Saint-Germain-des-Prés où ils auraient pu s’asseoir à la terrasse d’un café, mais Cécile se dit morte de fatigue. La soirée était pourtant douce. Les rues grouillaient de monde. En voyant un car de police descendre le boulevard Saint-Michel, Daniel fit une nouvelle fois allusion aux communistes, mais Cécile ne releva pas. La main de Daniel sur sa hanche était chaude. « Tu es sûre que tu ne veux pas prendre un verre ? » Ils passaient devant la brasserie qui fait le coin de la rue Gay-Lussac et du boulevard. « Non, rentrons, s’il te plaît. » Il n’insista pas.
La réceptionnaire se tenait à l’entrée de l’hôtel. « Vous faites bien de rentrer tôt, leur dit-elle, ça va barder, ce soir ! » Elle semblait très excitée à cette idée. Sa voix en prenait des accents vulgaires. Cécile ignora le commentaire et fit en sorte que Daniel ne s’arrêtât pas bavarder avec l’employée. Elle ne put toutefois l’empêcher de susurrer au passage le mot « Sibérie », comme un acteur livre un secret en aparté, comme un complice s’adresse à un autre dans le dos d’un tiers. Et c’est bien ainsi que le comprit la réceptionnaire dont le rire éclata soudain rauque et fort, trop fort, à croire qu’elle en rajoutait à dessein. L’ascenseur atteignait le deuxième étage que Cécile l’entendait encore. « Toi qui voulais du simple et du populaire, tu es gâtée, lui dit Daniel, cette femme ferait une excellente concierge à Belleville ! » Cécile regretta un instant de n’être pas descendue dans un de ces hôtels de luxe anonymes, comme Daniel le lui avait d’abord suggéré.
Ils prirent un bain à tour de rôle, elle la première, lui ensuite, qui refusa non seulement qu’elle le lave, mais qu’elle reste dans la salle de bains tant qu’il s’y trouvait, ce qui somme toute l’amusa plus que ne la fâcha. « Inutile de te barricader, lui cria-t-elle à travers la porte, je ne chercherai pas à entrer ! » Elle enfila le peignoir en soie blanche que Daniel lui avait offert à leur retour de Bruges, puis tira les rideaux de tulles sur la fenêtre grand ouverte. Plusieurs personnes se tenaient sur les balcons des immeubles en face. Elle s’assit sur le lit, dos appuyé au mur, et poussa un soupir de bien-être. La chambre baignait dans une pénombre reposante. Daniel allait partager son lit...
Un bruit d’explosion figea son sourire. Si la réceptionnaire n’avait rien dit, Cécile aurait pu croire qu’il s’agissait d’un pétard ou d’un feu d’artifices... Encore qu’une rumeur confuse de cris scandés et de klaxons s’éleva bientôt de la ville et ne laissa aucun doute sur la nature de la manifestation. « Que se passe-t-il ? » demanda Daniel en sortant de la salle de bains. Il portait un peignoir blanc, lui aussi, en éponge épaisse, avec ses initiales brodées au fil bleu à hauteur du cœur. Cécile lui répondit avec une nonchalance feinte que ce n’était rien, juste la ville en état de siège, les « communistes », bien entendu. En prononçant ce mot avec gouaille, elle avait voulu se moquer de la réceptionnaire, mais ce ne devait pas être très réussi, car Daniel ne sourit même pas.
Plusieurs voitures de police passèrent sur le boulevard Saint-Michel dans un grand vacarme de sirènes. Daniel écarta les rideaux de tulle et se précipita sur le balcon. Cécile esquissa trop tard le geste de l’inviter à la rejoindre sur le lit. Ses mains retombèrent lourdement. Son peignoir s’entrouvrit. « Daniel, tu viens ? » Il ne l’entendit pas. Le brouhaha s’était intensifié. Sans doute les manifestants défilaient-ils maintenant sur le boulevard. Elle faillit céder à la curiosité et le rejoindre sur le balcon. Un mouvement vif de sa part ouvrit davantage encore son peignoir. Dans la pénombre, la soie blanche du vêtement avait des reflets phosphorescents. Un éclat de lumière vive illumina soudain la chambre et Cécile eut le réflexe de porter sa main à son ventre nu. Ses poils étaient mouillés. Elle glissa un doigt entre ses lèvres. Les bruits redoublèrent à l’extérieur. Des slogans criés par la foule des manifestants, le mot liberté et le nom du Premier Ministre se détachaient clairement. Cécile sourit : le patronyme du chef du gouvernement lui évoquait tout à la fois Madame de Pompadour, la pompe monarchique et les flonflons d’une fête alsacienne. Son doigt la pénétra de quelques centimètres. Elle appela Daniel une nouvelle fois. Il y eut une série de déflagrations, très proches, puis des éclairs de lumière vive et des cris de rage et de guerre. Ils devaient passer juste sous les fenêtres de l’hôtel, maintenant. Combien pouvaient-ils être pour faire autant de bruit ? N’en pouvant plus d’attendre, Cécile finit par se lever pour aller chercher Daniel. Elle ne s’était pas trompée : la rue Gay-Lussac grouillait de monde. Des drapeaux rouges agités fébrilement flottaient au-dessus des têtes. « Daniel, s’il te plaît ! » Il ne réagit pas. Comme lui, des dizaines de personnes regardaient le spectacle de leurs balcons comme s’il se fût agi d’un défilé de carnaval. « Qu’est-ce que tu veux ? » demanda-t-il comme elle le tirait par le bras. Ses yeux brillaient. Comme ceux de la « concierge » tout à l’heure. « Toi, répondit-elle, toi et rien que toi ! » Elle avait presque crié. Daniel se laissa entraîner sans résistance. Dans son regard, l’excitation le céda à la résignation. Mais Cécile ne s’en aperçut pas dans la pénombre. Elle l’amena ainsi jusqu’au bord du lit, puis s’en retourna pour fermer la fenêtre. « Cécile... » murmura-t-il. Le ton le sa voix tranchait avec les cris guerriers du dehors. Il n’en dit pas davantage. Cécile vint se blottir contre lui et l’obligea à se laisser tomber sur le lit, s’accrochant à son cou pour qu’il l’entraînât dans sa chute, puis elle l’embrassa, le caressa, entreprit de le débarrasser de son peignoir. En bas, dans la rue, la manifestation tournait à l’insurrection et la fenêtre close en assourdissait à peine le vacarme. « Daniel, demanda-t-elle après quelques minutes, c’est le bruit qui te gêne ? » Il acquiesça d’un signe de tête. Elle le distinguait par intermittence dans la pénombre, au gré d’éclairs qui inondaient la chambre d’une lumière crue ou de flammes bleutées qui traversaient l’espace comme des étoiles filantes. « Quand j’étais enfant, dit-il, j’avais peur des orages et ma mère venait près de moi et nous jouions du piano à quatre mains pour couvrir le bruit de la foudre... Je me souviens d’une mazurka de Chopin... »
Une explosion suivie d’un fracas de verre et de tôles les fit sursauter. Daniel se leva d’un bond en jurant et s’acharna à ouvrir la fenêtre dans le noir. Cécile ne chercha pas à le retenir. « Je me souviens d’une mazurka de Chopin... » Ces derniers mots trouvaient une étrange résonance dans sa tête. La fenêtre ouverte, un vacarme assourdissant monta de la rue et Cécile eut envie de mêler ses cris aux cris des manifestants. « Toi qui voulais du simple et du populaire ! » Une odeur piquante s’insinua dans la chambre. Cécile s’enfouit le visage dans un oreiller et se laissa aller aux larmes. Elle n’avait quand même pas demandé que l’on rejoue la Commune sous ses fenêtres ! La voix de Daniel l’obligea à se ressaisir. « Nom de Dieu ! » hurla-t-il en rentrant précipitamment dans la chambre. Cécile se redressa. La lumière électrique l’aveugla. « Qu’y a-t-il ? » Elle ne comprit pas sa réponse à cause du bruit. Il avait déjà passé un pantalon, enfilait maintenant une chemise. Elle répéta sa question comme il allait sortir de la chambre. « La voiture... » dit-il. Le reste fut noyé dans une pétarade d’armes à feu. Daniel se précipita dans le couloir. Par la porte laissée entrouverte, Cécile vit d’autres gens passer en courant, dans un sens, puis dans l’autre. Pas un regard ne s’attarda sur elle. C’était donc vraiment la révolution ! Elle se leva pour fermer la porte, puis s’avança vers la fenêtre dont les rideaux se gonflaient sous le souffle d’un vent léger. « Je me souviens d’une mazurka de Chopin ! » dit-elle en y donnant un coup de poing comme s’il s’agissait du gros ventre d’un ennemi lui bloquant le passage. Une déflagration plus puissante que les autres la fit bondir. Elle attendit quelques secondes avant de s’aventurer sur le balcon. La rue ressemblait effectivement à un champ de bataille. Une fumée noirâtre flottait au-dessus des têtes. Des projectiles enflammés zébraient l’espace. Une barricade avait été dressée à moins de vingt mètres de l’hôtel. Cécile se pencha au-dessus de la balustrade pour tenter d’apercevoir Daniel. L’air était chargé de gaz lacrymogènes. Il portait une chemise blanche : mille taches blanches dansaient devant ses yeux. Par contre, elle parvint à identifier une tache rouge au milieu de l’amoncellement d’objets et de véhicules qui constituaient la barricade : le cabriolet Mercedes de Daniel. Les manifestants l’avaient renversé contre une bétonnière en travers de la rue. À ce spectacle, Cécile ne ressentit rien, ni peur, ni colère. « Pourvu qu’il n’aille pas se fourrer là-dedans... » pensa-t-elle simplement. Puis elle rentra dans la chambre, ferma la fenêtre et attendit.
Daniel ne tarda pas à revenir. La porte s’ouvrit brusquement et il entra en titubant, une serviette bouchonnée devant les yeux. « Cécile, tu es là ? » Elle s’approcha de lui, le prit par la main et le guida vers la salle de bains. « Les salauds, rageait-il, t’as vu ce qu’ils ont fait ? » Elle lui dit de se calmer. Il avait les yeux rouges et gonflés. Une égratignure à la base de son cou avait laissé un peu de sang sur le col de sa chemise. Elle lui lava le visage à l’eau tiède, puis le mit sous la douche et promena le jet sur son corps en sueur. Daniel se laissa faire comme un enfant. Enfin, elle le revêtit de son peignoir en éponge, posa une compresse d’eau fraîche sur ses yeux et le ramena vers le lit où il s’allongea. « Des salauds, dit-il encore, des salauds de communistes » Elle lui ordonna de se taire, puis éteignit la lumière et vint s’allonger près de lui. « Que se passe-t-il dehors ? » demanda-t-il. « Rien, répondit-elle, il ne se passe rien. C’est la télévision de la chambre d’à côté que tu entends ! » Daniel voulut se redresser, mais une main chaude se posa sur sa poitrine et l’en empêcha. « Cécile, il faut que je... » Elle lui répéta de se taire. Et laissa ses doigts glisser sans détours de la poitrine au sexe dont la petitesse et la mollesse l’étonnèrent à peine. Elle n’insista pas. « Donne-moi ta main » lui souffla-t-elle à l’oreille. Daniel la lui tendit dans le noir et elle s’en saisit fermement, puis la fourra au creux de ses cuisses et lui imprima d’emblée le mouvement voulu. Le plaisir ne tarda pas à venir. Elle jouit bruyamment, mais ses cris passèrent inaperçus. Après un moment, Daniel retira sa main et elle ne chercha pas à l’en empêcher, non plus qu’à le retenir lorsqu’il se leva. Comme elle s’en doutait, il retourna sur le balcon et elle l’attendit jusqu’à ce que le sommeil la fît peu à peu perdre conscience. Sa dernière pensée fut pour les occupants de la chambre adjacente à qui elle ferait remarquer demain que le son de leur télévision était vraiment trop fort. Mais demain, c’était un autre jour et elle s’endormit avant la fin du film qui montrait un homme debout sur le balcon d’un hôtel situé rue Gay-Lussac, un homme qui s’agrippait à la balustrade de ce balcon comme s’il avait peur de tomber, un homme enfin qui pleurait des larmes de rage tandis qu’un bulldozer remontait la rue défoncée, heurtait de front une Mercedes calcinée encore dégoulinante des trombes d’eau propulsées par une autopompe, puis la repoussait contre un mur dans un fracas de ferraille froissée.

Extrait de L. pour un été, roman inédit
Les oiseaux morts de l’Amérique
de Christian Garcin

Couverture de l'ouvrage

J’ai lu plusieurs livres de Christian Garcin et ne me souviens pas avoir jamais été déçu, l’un d’eux d’ailleurs, Vidas, son premier, je crois, me sert encore de référence pour l’exercice de » Vies brèves « que je pratique en atelier d’écriture.

Les oiseaux morts de l’Amérique est un roman qui met en scène certains rescapés des guerres que les Etats-Unis ont livrées en Afghanistan et en Irak, et avant cela au Vietnam. C’est de ce dernier conflit qu’est revenu Hoyt Stapleton, le personnage principal, physiquement entier mais la mémoire salement trouée. Son boulot là-bas consistait à débusquer les Viet-Congs planqués dans les galeries souterraines ; pour cela il lui fallait ramper dans les boyaux humides au milieu de toutes sortes de bestioles, scorpions et serpents, et parfois de cadavres pourrissants. De ces tunnels aux collecteurs d’eau qui quadrillent le sous-sol de las Vegas, il n’y avait qu’un pas et quelques années à franchir, et c’est donc là, dans ces canalisations inondées à chaque pluie d’orage, que Hoyt et ses copains vivent désormais, chacun dans son coin, dans son espace aménagé d’un couchage de fortune et de quelques bricoles. Selon une récente étude, il serait ainsi plusieurs centaines de vétérans clochards miséreux drogués alcooliques psychotiques repris de justice etc. à vivre dans les dessous d’une des villes les plus riches et les plus factices du monde. Voilà, le décor est posé recto verso : deux visages d’une même Amérique.

Mais l’essentiel de l’histoire et le talent de l’auteur s’épanouissent ailleurs que dans la sociologie d’un décor, plus précisément dans la tête de Hoyt avec ce trou de mémoire qu’il s’efforce de combler à l’aide de fragments d’images, d’éclats de voix et de couleurs glanés au fil de ses errances spatio-temporelles. La littérature alors nous transporte et c’est avec le personnage et par lui que nous prenons part à ce travail de réappropriation d’un vécu enfoui. En dire davantage à ce propos serait trop en dire et peut-être mal le dire : l’écriture de Christian Garcin ne souffrirait pas la paraphrase. À la lecture d’une scène de guerre au Vietnam, d’autres scènes d’une autre guerre – la Grande, la Der des Der – s’imposent au lecteur : la même boue mêlée de sang, le même effroi, la même absurdité à vouloir gagner quelques mètres de terrain sur l’ennemi. De là en déduire que ce qui vaut pour l’une vaut pour toutes, Algérie, Yougoslavie, Syrie, mêmes horreurs, même folie, seule la sémantique cherche à nous faire croire que quelque chose a changé, que la guerre ici est « propre », que les frappes là-bas sont « chirurgicales ». L’un des personnages de Garcin l’a expérimenté cette guerre propre, des années sans jamais connaître ni la boue ni le sang, ni le corps à corps avec l’ennemi, ni les râles ni les pestilences de la mort, mais n’en a pas moins tué par centaines depuis l’abri métallique d’où il pilotait ses drones meurtriers. Bien que privilégié à cet égard, la folie l’a gagné comme ses camarades et il vit lui aussi dans les égouts de Las Vegas, hors du monde ou plutôt dans un autre monde : il n’y a de guerre propre que dans les mots de ceux qui veulent se battre.

J’ai aimé aussi la scène où Hoyt, installé sur le Strip pour y mendier quelques dollars, pose son regard sur ce qui l’entoure et nous fait comprendre que les plus fous, que les plus perdus des hommes ne sont peut-être pas ceux qui vivent sous terre, dans les entrailles de la ville, que l’enfer est peut-être ailleurs, en surface, dans le luxe et le clinquant.

Dire enfin que Hoyt trouve refuge et réponses à ses questions dans la poésie, notamment celle de William Blake, c’est ajouter au fait que ce livre m’a plu, à moi qui pourtant ne lit plus guère de romans, préférant à ce genre les récits brefs et la poésie justement. Je remercie donc Françoise Roques, directrice de la médiathèque de Vert-le-Grand, de nous l’avoir conseillé lors du dernier comité de lecture qui s’est tenu dans son établissement.
Pour en finir
Poème narratif en chantier

Le père

…/…

Le père n’aimait pas parler
on se souvient le père ne parlait pas
n’avait pas appris et les occasions trop rares
pour qu’il y prenne goût.

Il n’avait pas aimé les années de guerre
ni les années qui avaient suivi
ni celles qui avaient précédé 
il n’avait pas aimé sa vie il n’avait pas vécu.

De son enfance subsistaient quelques souvenirs
ni heureux ni malheureux
toujours sous le joug du labeur
tôt retiré de l’école pour les champs
tôt placé comme apprenti
douze heures par jour à l’établi
le reste du temps manger dormir aller venir
le dimanche se laver prier à l’église manger dormir encore
s’enivrer parfois.

Le père ne parlait pas
d’ailleurs de quoi aurait-il et à qui ?

Au Stalag préférait sculpter morceaux de bois
bâtons de marche et figurines qu’il offrait à qui les voulait
de retour à Nantes son épouse distraite ou sourde
toujours autre chose à faire
quant au fils jamais vraiment présent
disparu sitôt les repas avalés.
Aussi lui arrivait-il d’exploser dans la colère
et les mots alors lui sortaient comme crachats
dont il accusait la violence
en valdinguant vaisselle et mets servis dedans
l’épouse ensuite à genoux
triant le bon des bris de verre et de faïence
ravalant ses larmes et blâmant Dieu
de lui avoir ramené pareil mari de Prusse.



Non le père ne parlait pas ou mal – mais elle
pourquoi n’avait-elle rien dit de ces années-là ?

Elle se défendait de pouvoir en parler
arguant n’en rien savoir pour ne pas les avoir vécues
quant à ce qu’elle-même avait connu
mieux vaudrait parler de survie
car rien à manger pas de quoi s’habiller
des files d’attente partout marchander
coupelle de beurre contre bout de tissu
tranche de lard contre paire de chaussettes
– c’est ça que tu aurais voulu entendre ?

Non bien sûr mais le fils savait qu’il y avait eu autre chose
il savait qu’à trente ans on ne fait pas que survivre
même en temps de guerre
pourtant quand bien même il insistait
sa réponse ne variait pas : elle attendait le père
pendant cinq ans oui pendant cinq ans
elle avait attendu son retour.

Mais elle aussi mentait
n’osait dire qu’en voyant la ville s’écrouler
bâtiments églises magasins familiers
elle éprouvait peur et excitation mêlées
comme si le vide qui se faisait autour d’elle
peu à peu s’installait au-dedans d’elle
et la libérait d’un poids.

C’est au cours des bombardements de 43
qu’elle a pensé pour la première fois
qu’il n’en reviendrait peut-être pas
et courant éperdue parmi les décombres
elle songeait à cet après-guerre
où il faudrait tout reconstruire.
S’imaginant alors la ville nouvelle et plus belle
c’était une nouvelle et plus belle image d’elle-même
qu’elle voyait dans ses rues
et cette pensée la grisait tant qu’il lui arrivait
dans le secret de sa chambre
d’esquisser quelques pas de danse
en fredonnant un air à la mode.

…/…
Rencontre sans suite

Il arrive qu’on se lance dans certains textes tout feu tout flamme, puis qu’on les abandonne au bout de quelques pages, parce qu’on pressent qu’ils vont nous entraîner dans un champ d’écriture qui, pour l’heure, ne nous intéresse pas – le roman en l’occurrence – ou déjà labouré en d’autres temps, ailleurs, tel livre l’atteste, pas envie de se relire. C’est le cas dans l’extrait ci-après, récit d’une rencontre sans suite, j’ai bien aimé l’écrire, je n’ai pas envie de poursuivre. Dommage, un peu déçu, mais c’est ainsi.



Chapitre 1 : La Rencontre

Il est arrivé le premier, à part le patron derrière le comptoir, personne, il était en avance, s’est dirigé sans hésiter vers l’une des tables au fond de la salle, non, j’attends quelqu’un, a-t-il prétexté pour différer sa commande. Un avion est alors passé plein régime décollage dans le nouveau couloir ouvert juste à l’aplomb, un vacarme auquel est venu s’ajouter le tintinnabulement des verres alignés sur le bar, insupportable mais néanmoins plus agréable que chez lui, dans la maison qui était désormais sienne, où parfois les murs tremblaient - jamais il ne pourrait s’habituer.
C’est sans doute à ce moment-là qu’elle est arrivée, en avance, elle aussi, un moment d’inattention, il ne l’a pas vue, elle non plus, à moins qu’elle se soit dit non ce ne peut pas être lui là-bas au fond, ce petit homme au crâne dégarni, et, dans le doute, a pris place au plus près de la vitrine, non merci, j’attends quelqu’un, a-t-elle prétexté en regardant sa montre.
Encore dix minutes.
C’est ce qu’il s’est dit lui aussi, encore dix minutes, et en attendant repense à ces foutus avions dans lesquels il n’a jamais voulu monter et comment sa carrière à l’internationale en avait pâti, tant pis, disaient ses chefs, Icard fera l’Hexagone, et c’est ce qu’il avait fait, de long en large et pendant vingt-cinq ans, jusqu’au jour où, accrochez-vous aux sangles du parachute, Monsieur Icard, trois deux un… largué !
Encore dix minutes…
Angélique Mawolé pense aussi aux avions, du moins au dernier qu’elle a pris et c’est le mot dégringolade qui lui vient, d’abord du thermomètre, trente au décollage, moins quatre à l’atterrissage, ça l’avait pris sous les jupes sitôt sortie de l’appareil et elle en avait eu des frissons tout le long de la colonne. On l’avait pourtant prévenue mais elle, chérie-coquette, ni bas ni chaussette, envie que son amoureux la retrouve comme il l’avait quittée. Heureusement, il était là dans le hall, hélas il n’était resté dans sa vie que trois ans, deux mois, et un jour… envolé ! Et après, on fait quoi après ?
Car fût-il doré, un parachute n’amortit que très moyennement la chute : six mois plus tard Claude Icard en éprouvait encore les vibrations dans toute la colonne, du coccyx aux cervicales, c’est dire la violence !
Et après, oui, on fait quoi après ?
Nouvelle dégringolade, petit mot sur la table, coincé sous un vase avec une orchidée dedans, c’était en automne, il pleuvait, je me suis trompé sur toi sur nous sur tout, quelle délicatesse, fini les jours gris, les nuages sombres, tu vas pouvoir retrouver ton soleil.
Ah, parlons-en du soleil, songe Icard, vacances prolongées à Marrakech, bronzette illimitée sous les tropiques, safari brousse et puis quoi encore, non merci, pas son genre, mal de l’air, mal de mer, mal partout, supporte pas les voyages, allergique à tout, soleil compris !
Eh bien non, justement, pas tellement envie de le retrouver, son soleil, question d’orgueil, se dit Angélique Mawolé, car si on sait ce qu’on laisse derrière soi, on sait aussi ce qu’on va y retrouver, alors elle a retroussé ses manches plutôt que ses jupes, chérie-trottoir, non merci, très peu pour elle, assez dégringolé comme ça, au boulot, ma fille !
Bien sûr que sa carrière en avait pâti, de là toutefois à imaginer, d’autant que l’Hexagone, il l’avait fait sans rechigner, des centaines de milliers de kilomètres pour vendre leurs machines et accessoires, Icard par ci par là, Icard partout !
Tout, elle avait tout fait, Angélique Mawolé, de jour comme de nuit, cuisine ménage, aide aux soins, aide à vivre et à mourir, avec des petits qui débutent, avec des grands qui finissent, même boulot mêmes dégâts, grand nettoyage à l’entrée et à la sortie, de quoi se poser des questions sur la vie, mais elle ne s’en posait pas, fallait tenir, elle a tenu !
Encore cinq minutes…
Icard avec un d, pas comme l’autre qui s’est grillé, il sortait souvent la blague quand il était jeune, ça faisait sourire, aujourd’hui c’est gros yeux et culs de poule : les gens ne savent plus !
Comment les gens auraient-ils su que Mawolé ça veut dire « bienvenue » en langue Fon et ça aurait changé quoi ? Ils n’allaient pas dire bienvenue Mademoiselle Bienvenue, ç’aurait fait un peu hypocrite, non ? Alors elle épelait, ici et là, partout, des centaines de fois et par-dessus toutes sortes de guichets : M-a-w-o-l-é…
Un avion passe, moindre vacarme et verres silencieux, sans doute un moyen porteur, mais comme la porte du bistrot s’ouvre à ce moment-là, les deux clients attablés grimacent vilainement quand le patron, lui, habitué, reste impassible. Celui qui vient d’entrer a triste mine et allure dépenaillé, non, sûrement pas lui avec ce drôle de chapeau, se dit Angélique Mawolé, quant à Claude Icard qui s’y connaît un peu en peinture, il lui trouve quelque ressemblance avec Marcellin Desboutin tel que l’a peint Degas au café de la Nouvelle Athénée en 1875. Un habitué à n’en pas douter, le patron le salue et lui sert d’emblée un ballon de vin rouge à même le zinc.
Encore cinq minutes…
Il n’y avait guère que sa mère pour l’appeler Claude, à l’école, à l’armée, au bureau c’était Icard et dans un sens il préfère l’un ou l’autre à l’un et l’autre, moins l’impression d’avoir besoin d’une canne ou d’une béquille.
Elle, ça serait plutôt Angélique, sans Mademoiselle ni Madame pour éviter les faux-pas, et puis les vieux préfèrent, on est fille ou petite fille pour eux, ça donne l’illusion d’avoir encore une famille.
Quand il pense qu’après l’avoir supplié de venir vivre avec elle, ça me ferait tellement plaisir, mon petit Claude, comme tu es seul toi aussi et sans travail désormais, elle était partie, sans prévenir, un soir à l’heure du coucher, comme on éteint la lumière, clic je meurs, le plaquant perdu dans la maison avec une photo de lui en culottes courtes sur le buffet et son Meccano mille pièces dans un tiroir de sa chambre, adieu mon enfant, ne fais pas de bêtises !
À eux comme à elle, cette illusion, parce que question famille elle n’avait pas su faire, Angélique, il n’y aura pas bagarre de vautours pour l’héritage, mais personne non plus pour rouler son fauteuil, faudra prévoir, ma fille, au moins t’offrir un engin électrique !
Pas de risques pour les bêtises, au demi-siècle échu, il a toujours marché droit, dans les sentiers battus, seul ou avec sa mère, on ne s’improvise pas aventurier quand on a grandi Milou, se dit-il, et par là il entend Milou sans Tintin et sans Hergé. Cela dit, elle a encore le temps de réfléchir à la question. C’est l’heure.
Ça ne sert à rien d’épiloguer davantage.
C’est l’heure.
Elle se lève et lui de même, un regard circulaire un signe, c’est lui c’est elle, ils se dirigent l’un vers l’autre, Mademoiselle Malowé, dit-il, elle le corrige, Mawolé, il s’excuse, toujours un peu de mal avec les noms étrangers, moi, c’est Monsieur Icard, enchanté, puis il l’invite à s’assoir à la table la plus proche. Comme ils prennent place, Marcellin Desboutin claque son verre sur le zinc et s’en va, démarche traînante, ouvre la porte et là, fait exprès, un avion passe, un gros qui rugit et fait trembler les verres, la porte, crie le patron et Marcellin hausse les épaules, l’air de dire qu’il fait au mieux.
Le presque silence revenu, le patron prend les commandes, un allongé pour elle, un Muscadet pour lui, qu’il résume sans sourire par un grand noir et un petit blanc, pas la tête à plaisanter, depuis l’ouverture du nouveau couloir aérien son établissement périclite, même pas sûr de tenir jusqu’à la retraite, encore deux ans, pour l’heure il fait ses comptes et sert les commandes, noir pour elle, blanc pour lui.
Claude Icard dit apprécier la ponctualité, butte encore sur Mawolé, appelez-moi Angélique ce sera plus simple, non, il va y arriver, ça veut dire « bienvenue » en langue Fon, mais il ne connaît pas et s’en moque un peu, forcément, ajoute-t-il, la tendance est de partir à l’heure où on devrait arriver, donc on ne peut pas être à l’heure. Puis, lui demande quel jour elle serait libre, le mercredi lui conviendrait parce que c’est son jour de courses, comme ça il ne la gênerait pas, ou sinon, quand il n’a besoin de rien, il jardine ou plutôt s’occupe à l’extérieur. Elle acquiesce, le mercredi lui convient aussi, l’après-midi, puis se renseigne sur le travail, ménage bien entendu, mais aussi rangement, c’est bien ça. Oui, précise Icard, dans la chambre de feu sa mère, lui-même ne se sent pas le courage, ne saurait d’ailleurs par où commencer, les armoires débordent de linge, si vous pouviez, aucune urgence, un peu chaque semaine. Bien sûr, elle comprend, résume deux heures pour le ménage, une heure ou deux heures pour le rangement, pas besoin de parler argent, le tarif figurait sur l’annonce, elle peut commencer le mercredi suivant quatorze heures.
C’est parfait.
Icard vide son verre d’un trait, elle sa tasse, avons-nous autre chose, commence-t-il en préparant la monnaie pour régler les consommations. Elle dit non, puis se rétracte, et demande petit sourire en coin si son nom, Icard, c’est comme dans le labyrinthe. Il s’étonne de la question, non rien à voir, puis épèle en insistant sur le « d » final, sur quoi elle en conclut avec malice que dans un sens, c’est mieux, non ?
Comme ils sortent du café, un avion passe, un signe de la main remplace les mots inutiles, au revoir à mercredi, lui part d’un côté, elle de l’autre, tous les deux arborent une vilaine grimace tellement le boucan leur vrille les tympans.

Des Personnages
et ce qu’en dit Michel Butor

« Chacun sait que le romancier construit ses personnages, qu’il le veuille ou non, qu’il le sache ou non, à partir des éléments de sa propre vie, que ses héros sont des masques par lesquels il se raconte et se rêve » (in L’usage des pronoms personnels)

*

Madeleine Josselin

« En voyant s’écrouler la ville – des maisons, des bâtiments, des magasins que je connaissais bien – j’ai éprouvé un sentiment de peur et d’excitation mêlées, un peu comme si le vide qui se faisait autour de moi peu à peu s’installait au-dedans de moi.
C’est durant les bombardements de septembre que j’ai envisagé pour la première fois l’éventualité de son non-retour. Et tandis que je courais parmi les gravats et les bris de verre, je songeais non tant à sauver ma peau qu’à cet après-guerre où il faudrait tout reconstruire. Et m’imaginant la ville nouvelle et plus belle, c’était une nouvelle et plus belle image de moi que je voyais dans ses rues. »

Cimetière de miséricorde, théâtre


Pierre Duplessis

« Il y a dix ou quinze ans, je lui aurais sans doute affirmé qu’elle ne vivait qu’à demi… Et dans mon for intérieur je l’aurais sans doute plainte… Aujourd’hui, je ne suis plus sûr de rien… Certains jours, il m’arrive de me dire que je suis passé à côté de l’essentiel… Qu’à trop penser à l’écriture j’en ai oublié de vivre… Qu’au lieu d’écrire des histoires j’aurais peut-être dû en expérimenter davantage… Comme elle… Comme elle qui n’a écrit aucun livre, peint aucune toile, composé aucune musique… mais qui n’en a pas moins éprouvé, senti et surtout vécu… oui, vécu… tout simplement… »

Trio en mode majeur, théâtre


Les gnomes

« Il était une fois milliers de gnomes froussards sur une crique en demi-lune, l’océan devant, une haute muraille rocheuse derrière. Milliers de gnomes emprisonnés qui, nez en l’air, regardaient en trépignant celui qui osait. Ils criaient et le montraient du doigt Mais regardez-le escalader la falaise ! N’a même pas de bosse ! Dire combien le fuyard se moquait de leurs sarcasmes. D’ailleurs, les entendait-il encore ? Son petit corps plaqué contre l’abrupte paroi, il s’éloignait imperceptiblement des hurlants. Ses mains comme de minuscules et pâles astéries s’agrippaient à la roche. Il ne reviendrait jamais. Ce lui était d’ailleurs impossible, maintenant. Chute mortelle assurée. Ah, ils pouvaient bien l’insulter, les autres, lui jeter des pierres aussi : il se trouvait hors d’atteinte. »

L’œil-de-bœuf, roman


Pierre

«  C’est d’abord une porte qui se ferme, une porte comme il en existe beaucoup dans cette ville du nord, en bois massif, avec une sorte de hublot à verre cathédrale dans sa partie supérieure. Elle se ferme lentement, poussée par une main invisible, puis, arrivée en bout de course, sous une pression sans doute accentuée, claque avec un bruit sec.
Je m’en vais.
Il est dix-huit heures et quelques minutes. Je me trouve à mi-chemin de l’allée qui méandre entre les parterres du jardinet de façade. Valise à la main, blouson jeté sur l’épaule, je pars. Où ? Je n’en sais trop rien. Ailleurs… Le mot la faisait sourire. Ailleurs, me disait-elle, n’existe que dans ta tête. Alors, oui, Laureen, je pars ailleurs. »

Rupture de rêve, roman


Un employé

« Ouvrant la fenêtre de son bureau, il se prenait encore à regarder la mer au-delà du toit des hangars dont la ligne de faîte brisée mordait le ciel, au-delà des grues qui reflétaient leurs squelettes noirs et massifs dans l’eau des bassins de radoub, au-delà de la digue survolée par des mouettes criardes – et quand il apercevait un navire vers l’horizon s’éloignant, une voix lui revenait du plus profond de sa mémoire : "Tu vois ce bateau, disait-elle, aujourd’hui ici, demain là-bas, mais pour lui comme pour nous, ce n’est pas l’escale qui importe…" »

Fenêtres, petites proses


Francis Malloiseau

« Je n’ai pas aimé sa question sur la robe. Une amie qui. Non, la vérité serait autre, plus romanesque : je l’ai achetée, vois-tu. Rue de Rennes, un matin de printemps. Face à la vitrine de la boutique, j’ai ressenti un trouble étrange. Aucun souvenir, pourtant, rien qui puisse. Je suis entré. C’est pour une amie. La vendeuse s’est proposée de l’essayer. Non, surtout pas. Dès mon retour, j’ai ouvert le paquet. L’émotion était intacte. Alors, porte verrouillée, rideaux fermés, j’ai enfilé la robe pour me découvrir autre dans le miroir. Maman avait tellement désiré une fille. Peut-être Dominique. Car c’était le prénom choisi par mon père. Comme ça, garçon ou fille. Mais à quelques mois près, il avait manqué ma venue. Enfin, l’image ne m’a pas plu, je l’ai trouvée grotesque, m’en suis longtemps voulu de l’avoir sollicitée. J’ai gardé la robe pour l’offrir, ne l’ai jamais offerte. Après Lisa, il y a eu d’autres filles. Mais les aventures se sont résumées à une escale chaque fois plus courte, quelques semaines, quelques jours, une nuit ; depuis plusieurs années, aucun port en vue, désir en berne. »

Dans les pas de l’autre, roman


Le fils

« Comme tous les soirs, juste avant que la nuit tombe, il sort faire un tour, sa longue silhouette un instant paraît dans l’embrasure éclairée de la porte, puis se glisse ombre parmi les ombres du jardin. Avant d’en sortir pour s’engager sur le chemin de terre, il se détourne, s’assure d’un regard, mais à quoi bon, elle est devant la télévision, bien sûr, comme tous les soirs, jusqu’à la fin des programmes : alors seulement s’éteindra le carré de lumière bleuâtre à l’étage de la maison. Il soupire, s’éloigne. Je vais faire un tour, maman. Avant, il la prévenait. Maintenant, il ne dit plus rien. À quoi bon ?
Le chemin conduit à la ferme des Bédart, les plus proches voisins, des lourdauds qu’il évite, il obliquera avant, à travers champs vers l’Erdre ou vers la mare sans nom. Dans les flaques d’eau ici là devant lui, des reflets de lune. Une belle fin d’été, comme il les aime. Quand ils marchaient encore tous les deux, elle accrochée à son bras, c’était le moment de l’année qu’ils préféraient. Elle disait qu’entre vie et mort la nature s’y montrait plus loquace qu’à nul autre moment, s’amusait à identifier cris et gémissements, chants et craquements. Lui n’entendait rien, du moins rien de remarquable. Elle avait été musicienne autrefois, violoniste, lui n’avait jamais su, à tout prendre aurait préféré la peinture, finalement s’était réfugié dans les livres, ceux des autres.

Suite Nantaise, récits


Jacques Saltzer

«  En renonçant à une carrière artistique quelque dix années auparavant, Jacques Saltzer avait sabordé sa jeunesse et la cargaison d’espoirs, d’ambitions et d’aventures qu’elle portait. Il avait rangé ses toiles au grenier, dans de grands cartons scellés de bandes adhésives. Quant au Steinway qui trônait dans le salon, seul le souvenir de sa mère l’empêchait encore de s’en débarrasser. Les premiers temps de leur mariage, Cécile avait insisté pour qu’il se remît à en jouer, mais ses efforts pour lui faire plaisir s’étaient amenuisés avec l’enthousiasme qu’elle manifestait dans ses demandes. S’il leur était arrivé en de rares occasions de s’asseoir côté à côte devant le piano et de jouer quelque pièce facile pour quatre mains de Bizet ou de Chabrier, cela était bien terminé aujourd’hui. Personne n’avait touché ni même exprimé l’envie de toucher au Steinway depuis plusieurs années. Aucune musique ne résonnait plus dans le grand chalet, pas même celle de leurs rires. Cécile et Jacques étaient dans la vie comme autrefois devant le piano, mais chacun jouait désormais sa propre partition. »

Au-delà d’elle, roman inédit


Dominique Dassérac

« Ce jour-là, comme le veut la chanson, il pleuvait sur Nantes. J’étais rentré en catastrophe des Etats-Unis pour les funérailles de mon père. Personne ne m’attendait à la maison. Ma mère sans doute partie faire une course rapide, car la porte n’était pas verrouillée. En attendant son retour, j’ai fouillé dans la boîte à biscuits où elle rangeait le courrier. Le faire-part de naissance s’y trouvait, attaché par un trombone à deux autres lettres qui m’étaient destinées. Je l’ai lu rapidement : Damien et Sonia Bastide sont heureux de..., puis je l’ai déchiré en petits morceaux que j’ai éparpillés dans la poubelle.
Ma mère est arrivée à ce moment-là et s’est aussitôt jetée dans mes bras. Ce jour-là, nous avons mêlé nos larmes pour la première fois. Elle pleurait son mari ; moi, je ne sais trop qui ou quoi, une image, un souvenir, peut-être le temps passé… Ce temps qui s’était tellement étiré durant toute mon adolescence et qui d’un coup s’était emballé et m’avait entraîné aussi loin d’ici que de moi-même… Au point que parfois je me sentais totalement perdu… Etranger à moi-même… Et c’est peut-être pour cela l’écriture… Et peut-être pour cela aussi que l’on répond à une invitation en terre connue… Pour se retrouver… À travers l’autre… Au-delà de l’autre… Est-ce que tu comprends, Damien ? »

Au-delà d’elle, roman inédit

Photo de la bibliographie de JFP

*
Colère et tristesse

Ces miscellanées de novembre portent bien leur nom : deux poèmes dont un de mon amie Françoise Roques, un commentaire sur une publicité (depuis interdite mais pour combien de temps), un extrait de mon journal de l’an passé – il n’en fallait pas moins pour dire la colère et la tristesse qui nous a gagnés ces dernières semaines.

1.

#MeToo
(Françoise Roques, le 18 octobre 2017)

À ces voix étranglées
bouches forcées, sexes massacrés
ces voix qui déferlent âpre entre les dièses qui saignent
meurtre enduré
elles n’iront plus au bois les belles que voilà

À ces voix insultées
vies assassinées, rêves chavirés
ces voix qui grondent et fissurent silence
honte libérée
les belles que voilà les laisserez-vous danser

À ces voix qui parlent fier poussière et sang
j’accorde la mienne
et vous oppose un ardent amour de la vie
humanité retrouvée
j’entre dans la danse voyez comme je danse


2.

(JFP, le 23 octobre 2017)

Comme un robinet qui goutte
dont le bruit bientôt couvre tous les autres bruits
voix de femme qui répète moi aussi moi aussi
non pas toi mon amie pas toi Françoise
et déjà d’autres en écho crescendo
non pas toi Pauline, pas toi Karine
pas toi Annabelle
non pas vous mes amies
mais les voix ne cessent de grossir
ce qui était murmure devient cri
c’est une plaie qui saigne goutte à goutte
et jamais ne cicatrise


3.

Et dans ces mêmes temps, dans les rues de Paris, aux abords des universités, circule un placard publicitaire monté sur remorque :

Publicité roulante pour site web de rencontres

La photo est sans équivoque ; en revanche, le texte mérite d’être traduit en bon français, ça tombe bien, j’ai été traducteur dans une vie antérieure. Ça donne donc quelque chose du genre : Salut les étudiantes, si vous n’êtes pas trop moches et en avez marre de vivre chichement, couchez avec un homme mûr qui a de l’argent ! Forcément, formulée ainsi, la proposition y gagne en clarté. En gros, il s’agit de vendre ses charmes (d’où l’importance implicite d’en avoir, le seul fait d’être étudiante ne suffit pas, tout au plus garantit la jeunesse) à un type qui a des sous (d’ailleurs mûr ou pas, on s’en fout). À cet égard, l’utilisation du terme Sugar Daddy est intéressante et rassurante, de même que celle du verbe « sortir ». Allez les filles, ne voyez pas le mal partout, il s’agit juste d’accompagner un vieux monsieur gentil dans ses sorties au théâtre ou au cinéma : il sera flatté de vous avoir à ses côtés et vous profiterez de plaisirs qui ne sont pas dans vos moyens ! Ben, oui, rien d’autre, on est chez les Bisounours, tout le monde s’y retrouve et on nous prend pour des cons !

Il est tout aussi intéressant de constater que le site Richmeetbeautiful est moins réducteur dans sa publicité, sans doute par souci de respectabilité, à tout le moins d’acceptabilité : on n’y parle plus seulement d’étudiantes et de Sugar Daddies mais aussi de Sugar Mamas (définitions à l’appui dont je recommande la lecture) ; quant aux Sugar Babies, ce peut être des jeunes filles ou des jeunes hommes. Bref, tout le monde peut trouver âme sœur et du coup on se demande pourquoi ce site de rencontre qui se veut comme tous les autres sites de rencontre a été baptisé Les riches rencontrent les beautés (encore que Les riches se payent des beautés me semblerait plus approprié, mais bon, je suis traducteur et non pas concepteur).

J’arrête là, chacun a son idée sur ce site qui n’est ni plus ni moins qu’un site de prostitution pour les étudiantes. Sans doute n’aurais-je pas réagi à cette publicité s’il n’y avait eu en même temps cette vague de libération de la parole de filles et de femmes ayant été agressées sexuellement et si, parmi ces femmes, je n’avais reconnu nombre de mes amies. Là, triste et en colère, l’homme que je suis a ressenti le besoin de dire « moi aussi », moi aussi, mes amies et les amies de mes amies, et les amies des amies de mes amies : avec vous dans ce combat.


4.

Ci-après, parce que participant de ce même combat, un extrait de mon journal 2016 à la date du 8 mars :

Journée internationale des droits des femmes : marcher dans les rues de Dijon, tomber en arrêt devant une publicité qui vante les bonbons Sucx, la folie du bonbon, ça réchauffe ou ça refroidit, avec en photo une femme bouche ouverte, langue gourmande, barbouillée qu’on dirait du sperme plutôt que du sucre glacé ! Continuer dans les rues de Clermont-Ferrand, idem publicité pour les volailles label rouge avec ce slogan : en Auvergne, nos fermières sont de grandes coureuses ! Terminer devant la salle des fêtes de Brunoy en Essonne, Journée de la femme, dessin Superwoman taille fine et déhanchée sensuel, mini-short blanc, cape rouge et cheveux au vent, au programme : atelier « Conseil Beauté », soigner son image, réussir son maquillage, se coiffer pour être encore plus belle ! Après ça, rentrer chez soi, serrer les poings, se refuser putain qui suce et court maquillée top coiffée toujours plus belle ! Et merde, vivement demain !


PS. Je ne publie pas les photos pour ne pas faire de pub à ces pubs que je dénonce ; toutefois je les garde à disposition pour qui croirait que j’invente ou que j’ai pas bien vu…

*
D’une autre espèce

Peinture : Jérôme Bosch, détail du triptyque La Tentation de Saint-Antoine

En passant devant l’hôtel Plaza-Athénée, avenue Montaigne – au demeurant superbe établissement avec sa façade fleurie de géraniums à tous les balcons – vous découvrez une enfilade de voitures toutes plus luxueuses, Rolls et Bentley, of course, mais également plusieurs Lamborghini dont certaines, et cela vous étonne, recouvertes d’une bâche. Protection (mais contre qui, vous demandez-vous, puisque la contre-allée est surveillée par un gardien-voiturier) ou confidentialité (mais qui pourrait s’intéresser à l’identité des propriétaires ?), à moins que signe ostentatoire de propriété privée (c’est à moi et moi seul ai droit de regard !) ? Toujours est-il que ce bâchage vous questionne car il va à l’encontre de la tendance qui consiste à faire étalage de ses richesses, à toujours montrer qu’on a l’auto, les habits, les bijoux et tutti quanti les plus beaux, les plus luxueux, les plus onéreux. Vous en êtes là dans vos pensées quand un type profil moyen-oriental sort de l’hôtel en compagnie d’une femme sans doute jolie mais dont seul l’ovale du visage est visible. Elle aussi, pensez-vous… Et peut-être pour les mêmes raisons que la voiture… L’analogie s’est imposée à votre esprit, vous la savez irrespectueuse mais refusez l’auto-censure, voilà, c’est ainsi, vous plaidez coupable.

Le soir de ce même jour, vous regardez un documentaire sur Michel Serres, alors âgé de 77 ans, dressant bilan de sa vie avec intelligence et grande finesse, n’hésitant pas à en faire un récit auquel il donne sens et cohérence, dans l’exacte lignée de ce que Pierre Bourdieu dénonce comme « l’illusion biographique ». Après quoi, pour compléter le portrait du bonhomme, vous regardez un extrait d’une émission de télévision grand public assez récente, à laquelle Michel Serres participe pour la promotion d’un de ses livres et durant laquelle il s’insurge avec force contre untel qui a gagné des sommes pharamineuses et dont on – le présentateur entre autres - parle avec envie (« Mais qu’est-ce qui vous fait bander là-dedans ? » « Je me fous de ces millions d’euros ! » etc. !). Puis, en écho à ce que dit un autre invité de l’émission (Eric Fassin, je crois), Michel Serres répète que ces gens gavés d’argent finissent par devenir « d’une autre espèce ». En entendant cela, vous repensez à ces gens qui fréquentent des hôtels à 1 000 euros la chambre, bâchent leurs voitures à 300 000 euros et sans nul doute dépensent à l’avenant, et vous en convenez qu’effectivement ils sont d’une autre espèce, ont perdu toute notion de ce qui fait vos valeurs et celles de la plupart des hommes, bref vivent à part et autrement.

Le lendemain, sur un marché de banlieue, vous assistez à divers attroupements autour d’étals proposant des sous-vêtements à 1 euro, des jupes et pantalons à 3 euros, des chaussures à 5 euros des sacs « en cuir » à 10 euros. Qui gagne quoi dans ce commerce ? Quelques centimes pour les gosses qui triment à l’autre bout du monde ? À peine plus pour les intermédiaires et les vendeurs ? Sont-ils tous de la même espèce que l’homme à la Lamborghini ? Et toutes ces femmes voilées dans la foule, sont-elles de la même espèce que celle croisée la veille devant le Plaza-Athénée ? Et vous-même, de quelle espèce êtes-vous ?

Tableau de Jérôme Bosch