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Miscellanées

Antoine Duprez, poète

Antoine Duprez 1
Antoine par lui-même, peinture en triptyque de Sabine Stellittano

J’ai souhaité ouvrir ma rubrique Miscellanées à deux poètes encore inédits que je fréquente depuis plusieurs années et dont j’apprécie l’écriture et la sensibilité. À chacun, j’ai demandé de se présenter en quelques lignes, éventuellement de définir son rapport à la poésie et, bien sûr, de me proposer des extraits d’un recueil récent. Ainsi, ma rubrique de juin sera-t-elle consacrée à Frédéric Gramazio et celle de juillet à Antoine Duprez. Lisez-les avec attention, ils portent la poésie tout autant que la poésie les porte.

*

« Je m'appelle Antoine Duprez. Je suis né le vendredi 13 juillet 1979 et j'ai grandi à la fois sur les rives de la Loire et sur les dalles de béton du sud de la région parisienne. Je ne parle presque jamais de poésie. La poésie appartient à celui ou celle qui lit et qui en perçoit l'écho ou non. En revanche, j'écris des poèmes. J'aime l'acte d'écrire pour l'expérience physique que cela représente : sentir le stylo glisser sur la page, l'encre, le grain du papier, les ratures...

Vient ensuite ce qui fait naître le poème. Une sensation physique une fois de plus, des mots agencés dans un certain ordre le plus souvent et milles autres starters qu'il faut savoir accueillir. La langue est le premier lieu de l'écriture et je me sers de ses paysages pour raconter des histoires et trouver ma voix.

Grâce à l'écriture tout devient plus intense, plus intéressant. Absolument tout. Chaque expérience de vie, la moindre rencontre. Elle me permet aussi de ne pas avoir à parler. De partager autrement. Elle m'offre la possibilité de donner du sens et de rendre acceptable tout ce qui m'entoure, de tenter de dompter le chaos, d'amortir les chocs, de les rendre fréquentables, vivables.

Je passe par tellement d'états pendant l'écriture d'un texte : percevoir, laisser advenir, accepter de renoncer, revenir, conclure provisoirement seulement, recommencer encore et encore... Je ne parle presque jamais de poésie. En revanche, j'écris. »

Antoine Duprez 2


Vendredi 13 ou l’odeur

Je suis né un soir d’été dans la même odeur que tout le monde. Le soleil se couchait et un mec frisé traversait le champ à moto en évitant des nuées de moustiques. Il rejoignait un groupe d’hommes en contrebas, occupé à construire un énorme édifice en bois dont l’utilité n’était, à ce moment-là, ni logique ni indéniable. Il leur serra la main à tous et après un bref coup d’œil à l’avancée des travaux, il repartit, l’air affairé, mais calme, capable de faire face à toute éventualité. Malgré l’heure, il faisait encore chaud et il sortit une bière du sac qu’il portait en bandoulière. Tout en pilotant d’une seule main, il buvait de l’autre. L’herbe était fauchée depuis peu et rien ne pressait.

Je suis né un soir d’été dans la même odeur que tout le monde. Le soleil se couchait sur un vendredi 13 et d’après la chance, il n’y avait encore personne dans l’épaisseur du ciel. Juste le bruit d’une moissonneuse-batteuse au loin et quelques discussions d’oiseaux avant la nuit. Nous nous sommes reniflés comme deux animaux pour apprendre à nous connaître. Dans les débris futurs d’une ancienne vie normale, les mots n’existaient pas encore pour décrire la faim, ni la maladie tapie au fond d’une berceuse. Le temps que les traductions mûrissent, la sueur disparaissait peu à peu sous les vêtements, l’ombre des collines dessinait la prochaine page du calendrier et le paysage d’une femme brune semblait immense. Le son que rend ma propre voix m’étonne encore certains jours.


Un endroit pour observer l'efficacité contenue dans le silence

Un feu est allumé au milieu des champs et
personne ne le surveille.
Il y a très longtemps, des hommes se sont battus ici,
et d'autres ont dû passer derrière pour
voir ce qu'il y avait à récupérer.
Maintenant on y cultive du colza et
un troupeau de vaches pose pour la pochette d'un album folk.
Leurs corps accrochent la brume comme des montagnes.
L'odeur de leur présence, perceptible une
centaine de mètres avant, quand
vous arrivez par le sous-bois,
se mélange à celle du feu et de la terre végétale.
À côté des restes d'un compteur électrique,
la carcasse blanche d'un vieil utilitaire
finit de pourrir à l'entrée du bois.
Il ne reste que l'armature des sièges et capot grand ouvert,
le moteur ressemble à un rocher couvert de lichen.
Son propriétaire a dû prendre la peine de
l'abandonner là pour qu'il ne soit pas visible de la route.
Soleil blanc, maisons réelles et arbres abstraits.
Rares sont les endroits où je n'ai rien à oublier.


Plusieurs versions d'une rencontre

Ces deux hommes sont obligés de se saluer parce que l'un d'eux n'a pas respecté les règles. Alors ils font comme ils peuvent. Leurs regards se croisent comme si chacun d'eux voyait à l'intérieur de l'autre. Les os, les tripes, les boyaux, le repas de la veille, la tumeur encore silencieuse mais qui ne tardera pas à signaler sa présence. Ils savent que ce n'est pas vrai. La réalité est une science inerte. Ils ne voient pas à l'intérieur l'un de l'autre et c'est ce qui les empêche de parler pour l'instant. Ils aimeraient bien. C'est évident. Mais ils savent qu'ils seront obligés de s'y prendre autrement pour arriver à convaincre l'autre, le dissuader, le perdre au besoin. Chacun dans son rôle, tendu vers l'objectif. C'est plus fort qu'eux, alors ils font comme si et scrutent la patience en préparant des réponses avec des phrases inachevées.

Il n'y a plus que ce moment qui s'accroche. Soutenu par cette petite différence dans l'estomac, l'un est assis sur une chaise, l'autre sur le bureau juste en face. Derrière eux, une ombre est assise et n'ose pas les regarder. Elle se tient prête à collecter les kilos de viande nécessaires pour raconter une histoire. Celui qui est assis sur la chaise, qui accepte d'un signe de tête. Leurs volutes se disputent la pièce. Ils sont en train de réaliser qu'une fois les premiers mots prononcés, ils ne pourront plus revenir en arrière. Peut-être parcourent-t-ils, une dernière fois, la somme de coïncidences, de choix ou d'évidences qui les ont menés là. L'un en face de l'autre. Mais il n'est plus question de raisonnements ou d'hypothèses, ils savent qu'il existe toujours plusieurs versions d'une rencontre et qu'elles sont toutes vraies.


Les barbares sont utiles

- Non, je ne peux plus écouter Erik Satie, vu que je suis dehors.

La femme avait ralenti de façon presque imperceptible.
Elle prit la peine de la regarder, de lui faire comprendre,
que d'une manière ou d'une autre, elle l'avait entendue.
Mais rien de plus. C'était comme un effet de sa bonté
qui ne mériterait pas d'explications.
Elle avait juste l'air de ne pas savoir qui était Erik Satie.
Elle fut très vite reprise par la foule, la nuit,
les feux rouges, les feux verts, les vélos, les voitures,
les bus, les poussettes et ce à quoi elle pensait avant
d'entendre ce nom pour la première fois.

L'autre continuait à prendre des poses d'une
laideur absolue, raide et crispée comme
dans un banquet rempli d'hommes politiques,
qu'elle ponctuait de mimes obscènes où
son entrejambe devenait le centre de l'univers.

- Ya tellement de pognon, qu'il y en a qu'appelle ça de l'argent.

Ses yeux avaient l'air de visiter des endroits où
personne n'était jamais allé et
même si ses mains semblaient faire le compte
des cartilages encore utilisables, elle donnait pas
l'impression d'en vouloir à quelqu'un en particulier.
Elle portait un long pardessus gris clair qui
semblait léger pour la saison. Bien coiffée,
légèrement apprêtée, sans excès, elle aurait pu
tout aussi bien sortir d'un entretien d'embauche ou
d'une journée de travail. Elle ne chantait pas,
ne vendait rien, ne demandait pas plus,
elle haranguait juste ceux qui passaient devant elle.

- Évitez de trop réfléchir. C'est très, très dangereux.

Les contorsions qui parcouraient son corps,
semblaient destinées à faire sauter le béton autour d'elle.
À dire vrai, elle remplissait tout de même une fonction.
Celle de fournir une excuse aux passants pour
fixer le sol sous leurs pas.


Le rappel

Il est 22 h 16 quelque part dans la ville, dans une salle entièrement plongée dans le noir. Les villes sont obligées de recréer la nuit pour se souvenir qu'elle existe. L'homme sur scène a le bras suspendu entre la fin de sa chanson et les applaudissements qui ne vont pas tarder à remplir l'obscurité. La dernière note dépose un léger silence dans chaque oreille. Cet instant très bref se produit peut-être simultanément dans plusieurs endroits différents de la ville. Mais celui-ci est entièrement à lui. C'est le moment qu'il attend à la fin de chaque chanson pour se réconcilier avec ses semblables. Il ne chante pas que pour cette raison, mais ça y contribue quand même beaucoup. Il essaie de garder un peu cet air pénétré qu'il avait déjà la veille et l'avant-veille, avant que cette explosion de chair frappée l'une contre l'autre, lui exauce toutes les heures de travail passées à peaufiner la chanson qui vient de s'achever. C'était une chanson en anglais sur la vie normale de son sexe. Il attend beaucoup d'applaudissements parce qu'il a beaucoup travaillé, et ce, même s'il passe son temps à prétendre le contraire, tout en sachant que peu de gens le croit quand il parle. Et que c'est peut-être aussi pour cette raison qu'il chante. Puis les applaudissements montent et remplissent la salle comme une averse en montagne. Il baisse la tête doucement pour mieux les recevoir, puis la relève très vite pour contempler ce spectacle, celui d'une foule qui applaudit, d'un public conquis, cet échange tacite entre eux et lui. Bien sûr, la lumière sur scène l'empêche de voir le fond de la salle, mais il remarque malgré tout, qu'au troisième rang, il y en a un qui n'applaudit pas.

Antoine Duprez 3

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Frédéric Gramazio, poète

J’ai souhaité ouvrir ma rubrique Miscellanées à deux poètes encore inédits que je fréquente depuis plusieurs années et dont j’apprécie l’écriture et la sensibilité. À chacun, j’ai demandé de se présenter en quelques lignes, éventuellement de définir son rapport à la poésie et, bien sûr, de me proposer des extraits d’un recueil récent. Ainsi, ma rubrique de juin sera-t-elle consacrée à Frédéric Gramazio et celle de juillet à Antoine Duprez. Lisez-les avec attention, ils portent la poésie tout autant que la poésie les porte.

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Frédéric Gramazio Frédéric Gramazio, né le 3 juin 1975, fait trois rencontres déterminantes à l’adolescence : le surréalisme, sa future femme, la folie. À 19 ans, autre rencontre déterminante avec Robert Bourgne, professeur de philosophie et spécialiste d’Alain, du coup se lève tous les matins en se disant qu’il veut lui aussi devenir philosophe. À 22 ans, obtient une maîtrise avec la mention bien pour son mémoire « Alain lecteur d’Aristote ». Un an plus tard, commence à militer pour la défense des personnes atteintes de troubles psychiques. De 24 à 26 ans : abandonne ses études de philosophie, est embauché comme médiateur artistique et culturel dans l’association Les Temps Mêlés présidée par le psychiatre désaliéniste Michaël Guyader. Crée et co-anime des ateliers artistiques pour les patients (musique, écriture, récup’art, théâtre, sculpture, peinture). Crée le festival « Désaliéner ». Rencontre le psychiatre Lucien Bonnafé fondateur du mouvement « Désaliéniste ». Reçoit le prix « Alain Université»  pour son mémoire de maîtrise. À 26 ans : obtient un Diplôme de Science Humaine Appliquée à l’Université de Créteil et écrit un mémoire « De l’usage désaliéniste de l’Art et de la Culture en Psychiatrie » (mention très bien) et une Licence AES à l’Université d’Evry. De 26 à 38 ans : animateur socio-culturel du 8e secteur de psychiatrie générale de l’Essonne (Morsang-Sur-Orge, Grigny et Fleury-Mérogis). Responsable culturel à l’hôpital psychiatrique Barthélémy Durand d’Etampes. Le 24 octobre 2004 : inaugure Le Café Curieux à Morsang-Sur-Orge, bar surréaliste et solidaire dont il est le co-fondateur. Lieu atypique tenu par des patients en psychiatrie sans soignants. Lieu d’expositions hétéroclites et de poésie en tout genre, de parole et de lien social ouvert à tous. De 2005 à 2014, préside l’association Les temps mêlés, puis, autour de la quarantaine, connaît une traversée du désert avec divorce, RSA et séjour en psychiatrie. Trouve refuge dans la poésie de René Char qu’il apprend par cœur et met en musique. Peu après et en trois jours, il écrit la suite poétique Trajectoire d’une rayure.

*

« Ce n’est pas le poète qui écrit le poème, c’est le poème qui écrit le poète. Notre poème est à nous, notre poème c’est nous. J’ai toujours dit que la poésie ne s’écrivait pas seulement dans les livres, elle s’écrit à même notre histoire. Nous faisons cause commune avec cette histoire, celle des Temps Mêlés. Histoires de création, histoire d’amitié, histoire de ceux qui se sont relevées, histoires de ceux qui se sont révélées, histoires d’amour aussi. Je crois que ce que permet notre association c’est que chacun un jour croise son propre chemin. Je crois profondément que la poésie est cette réponse sans questions, pure affirmation de soi, sans arguments, juste renouer avec sa propre puissance d’être. Notre valeur est en nous, elle est absolue, irremplaçable. Je dirais que la philosophie quant à elle est une question sans réponse. J’ai toujours voulu que la philosophie de l’association s’appuie sur la poésie. Notre question philosophique c’est qu’est-ce que l’on fait de notre folie ? Qu’est-ce que la société en fait ? Quelle est sa place ? La réponse est dans le poème du Café Curieux, dans le poème des ateliers artistiques, dans le poème de notre rencontre. À l’heure des experts en tout genre je sais maintenant que nous sommes des experts de la rencontre, des experts de ce qu’il y a d’imprévisible dans toute rencontre humaine. Celle qui modifie notre trajectoire, celle qui traverse les miroirs, celle qui laisse la place à l’autre. L’autre est mon semblable dissemblable, il est un appel, parfois un cri. Nous ne cessons de l’entendre, nous ne cessons d’accueillir l’étranger qui est en l’autre et l’étrangeté légitime qu’il y a en nous. Nous sommes aussi des migrants, des nomades, des exilés de l’intérieur de nous-mêmes qui trouvons comme rivage le visage d’autrui. »

*

Trajectoire d’une rayure (extraits)

Place des Insurgés (I)

Place des Insurgés.
Troisième nuit sans dormir, en alerte, à ne plus savoir qui de la proie ou du chasseur je suis. Les yeux ouverts comme des cintres.
J’ai suivi Z. jusqu’à chez elle.
À l’angle café. Verre d’eau bénite.
Épuisement. J’appelle le 115.
« On ne peut rien faire pour vous. »
Je pars.


Station Ivry-sur-Seine

Agenouillé en bas des escaliers du RER, toi, faisant la manche dans une langue étrangère. J’ai déchiré une page de Canifs et Primevères. Je l’ai pliée religieusement. Glissée dans une boite de Doliprane. Pour apaiser ta misère. Mais tu étais parti.

En équilibre sur le portique. Et sur le quai cette foutue vieille. Je lui ai dit de ne pas bouger. J’ai crié. J’ai ordonné. Qu’elle ne s’approche pas des jeunes assis sur le banc. Ma voix poussée à l’extrême dans le silence des rails et des visages.

Et mon frère qui m’appelle : « Aujourd’hui c’est la Saint-Oman ».

C’est mon jour.


Vitry-sur-Seine

À la mairie de Vitry-sur-Seine. Petite fille noire. Je t’ai donné nénuphar que j’avais sur le cœur. Petite fille noire, tu as pleuré. Je t’ai dit que c’était terminé, que j’avais appelé les anges du chantier, pierres et poings serrés, pour faire ravage sur ces deux salopards qui, cet après-midi-là, t’avaient mis mains sales sur robe blanche, là, dans la baraque du parc municipal.


Place des Insurgés (II)

Retour place des Insurgés. À l’angle café. Attendre le Patron. S’étirer dans le parc. Faire ses ablutions. Attendre les instructions. Boire verres d’eau bénite. Etre pieds nus dans le maquis. À la table d’à côté, trois personnes âgées, imperturbables, une femme et deux hommes. L’un a un clapet à la gorge comme mon grand-père, gorge trouée par l’amiante, et l’autre les yeux vert profond comme mon grand-père, rupture d’anévrisme, et la femme a la gentillesse de ma grand-mère, lymphome, Anati. Elle me donne une pommade et sur le tube un oiseau qui vole comme sur ma godasse. C’est écrit en russe. Je me masse les jambes et les pieds. Soulagement. J’attends les instructions. Le grand père aux yeux vert profond dit « Il est jeune, il comprend vite ». Je pars.


Camping municipal des naufragés

Camping municipal des naufragés. Rencontre avec Thierry, ancien légionnaire, qui désinfecte ses yeux bleus à l’alcool. Caravane, frigo rempli de coulommiers et de pain de mie. Manger ensemble. Raconte les prisons thaïlandaises, l’entassement des corps, les parties d’échec, l’odeur des hommes humiliés. Sa fille qu’il ne voit plus. Le couteau qu’il a sorti pour la séparer de sa mère. Me lit des pages de ses cahiers. Cahiers d’un légionnaire — à éditer je me dis. Cette fois encore je ne dormirai pas. Je pars dans la nuit.


Bord de scène

Chercher sa voix.

La hurler aux arbres de passage.

Savoir ce qu’il y a dans le ventre.

Déchirer le silence comme une page de Canifs et Primevères.

Être incendie d’un soir

Rare comme la nuit

Et le lendemain, sur la barque renversée, je lisais à haute voix La seconde chance d’Henry James.


Place d’un résistant

Je t’attendais sur le banc, nuit blanche, avec José SDF. Les pieds comme des morceaux de pain dur. Aller chercher de l’eau, fond de bouteille donné par chauffeur de taxi. Quelques pièces dans la poche. Acheter grappe de raisin et deux bananes offertes par l’épicier. Apporter matelas trouvé dans ruelle pour allonger ce qui reste de dignité. Laver le pied de José. Soulager le pied de José avec de l’eau. Sans pourquoi. Bières et livres plein le caddie. Survivre. Parler comme des hommes toute une nuit. Et lui répondre « Non tu ne vas pas crever, tu vas mourir comme un homme ».


Église Sainte Jeanne d’Arc

7 h 30 du matin. Entrer dans l’église Sainte Jeanne d’Arc en marcel blanc. Avoir déposé sac à dos et veste à l’entrée. Une femme est assise. Silence. Prière. J’avance mes pas sur la moquette. Silence. Prière. Lutrin. Livre ouvert à la page du jour. Lire : « Il reviendra et n’aura pas l’apparence que vous croirez… ». Relire à voix haute dans le silence de la prière. Ne pas croire à ce qu’on lit et pourtant lire ce que l’on ne sait pas croire. Relire encore une fois. Une fois encore. Et y croire dans un terrible tremblement de l’âme. Vingt sœurs entrent par une porte dérobée. Vingt sœurs franciscaines se mettent à chanter. (Pour moi). J’en pleure.


Couvent des sœurs franciscaines

Accoudée à l’église, la communauté des sœurs franciscaine. Comment trouver le repos de l’âme ? Je sonne. Sœur Arlette m’accueille, elle qui chantait juste derrière moi. Elle me dit que normalement elle ne laisse entrer personne. Elle me propose un café. J’accepte. Elle revient avec un café et un sandwich au jambon. Je lui dis « Premier miracle, je n’avais demandé qu’un café ! ». Nous parlons un bon moment et elle me dit d’aller voir les frères franciscains.


Le trottoir de Rachid

Sur le chemin, Rachid campe sur trottoir. Il fait des tractions sur un banc. Je m’arrête comme s’il m’appelait. Ancien lanceur de javelot de l’équipe nationale du Maroc. N’a plus le droit de voir sa fille. Prend ma tête entre ses mains, front contre front, pour pleurer. Vit dans un foyer, dort souvent dehors. Juste parler et boire de la bière ensemble.

Ne plus pouvoir se dérober

Être sans masque social

Nudité de l’âme

Être convoqué par le visage de l’autre

Responsabilité pour autrui

Infini sans totalité


Couvent des frères franciscains

Je sonne chez les frères. Un homme ouvre. « Je suis Oman, je viens de la part de sœur Arlette ». Je le suis. Toutes les portes sont fermées à clé. Il les ouvre une à une, trois ou quatre d’affilées et sur chaque porte cet écriteau « Veuillez fermer à clé derrière vous ». Il m’amène dans une pièce, simple, chaises, table. Je m’assois. Entre un homme avec une barbe, vêtement sombre, en civil. Il s’assoit en face de moi. Je lui parle. Je ne sais plus de quoi. Il m’écoute, présence pure, rare, que l’on ne retrouve que chez les bons psychanalystes. Il y a de l’humain chez cet homme-là. Il me dira « Vous m’avez dit que vous aviez faim ». Il sort, puis m’apporte un plateau repas, brochettes de poulet, je me souviens. J’ai tout mangé jusqu’à la dernière miette. Recevoir c’est donner. L’homme est revenu et m’a dit « Je ne peux plus rien faire pour vous ».

Repartir et par l’ombre éparpillé


Athis-Mons

14 juillet. Place de la Mairie. Oreille collé à l’enceinte. Avoir besoin de musique comme on a besoin de plonger en apnée dans la baignoire de son enfance. Sentir l’inondation proche. S’envelopper d’un drap mouillé de musique. Ressentir chaque note comme l’odeur des premiers mots. Respirer avec l’abstraction d’une mélodie. Chanter avec sa colonne vertébrale. Tapage nocturne dans poitrine. Puis, devenir le chef d’orchestre. Feu d’artifice. Chaque explosion de couleur au bout des doigts. Être la fosse aux musiciens. Le corps devient auditorium. L’âme symphonique. Être au centre de la gravité. Être le centre de gravité.

Être en morceau de musique


Forêt à traversin

S’arrêter au bord d’une forêt. Encore la nuit. S’y enfoncer doucement. Eloigner les bruits de la route. S’allonger sur sol de feuilles et de brindilles. Faire traversin. Ne plus entendre les chiens aboyer. Dire à ses enfants que tout va bien et que papa est entouré d’arbres. Quelle forêt y-a-t-il au bout de soi-même ?

Inédit © Frédéric Gramazio

*
Mes Voitures présidentielles

Qu’on le sache, j’ai pour principe de m’acheter une nouvelle voiture à chaque élection présidentielle. Et alors ? comme dit l’autre à qui l’on venait de faire remarquer qu’il avait piqué dans les caisses de l’état. Cela peut paraître ridicule en effet ; cela ne l’est pas plus que de s’offrir des montres ou des costumes luxueux. Bref, chacun ses principes et le mien est de m’acheter une nouvelle voiture à chaque élection présidentielle. Dont acte, enfin presque…

D’abord, vous dire que j’ai d’emblée désapprouvé le passage au quinquennat : si encore, espérais-je secrètement, chacun des nouveaux élus tenait deux mandats ! Non, point, un seul pour le petit avant-dernier battu fric-frac, pardon ric-rac, mais battu quand même ; un seul pour l’à-peine-plus-grand dernier ! Là, mon compte en banque a franchement grimacé… Heureusement que pour l’à-peine-plus-grand dernier, je m’étais offert une voiture ordinaire et que j’avais relativement bien vendu le cabriolet flambant bling-bling acheté cinq ans plus tôt. Toutefois, finances obligent, j’aurais aimé que l’ordinaire me durât cinq ans de plus… Mais là patatras l’heureux élu jette l’éponge alors que bien vivant et même pas malade, sans raison en somme sinon celle de me mettre en difficulté ! De là à crier au complot, à la magouille, à la machination d’un cabinet noir… Je me suis retenu !

Toujours est-il que là, effectivement, je suis en difficulté, pire en plein désarroi, non seulement parce que je me sens prisonnier d’un principe, non seulement pour de basses raisons financières, mais bel et bien parce que je n’ai aucune idée quant au modèle de voiture qu’il me plairait d’acheter. Il y a quelques semaines, avant l’issue du premier tour, et pour faire mon intéressant, j’avais envisagé une Trabant, rouge tant qu’à faire. Mais l’idée a fait long feu.

Et aujourd’hui que nous en sommes là où nous en sommes, je me tâte : une grosse allemande, quitte à s’endetter pour cinq ans ? Un 4x4 tape-à-l’œil ? Ou bien…

La Micron de Macron ?


J’en étais là de mes réflexions autocentrées quand une idée de génie m’a percuté : pourquoi pas une petite Micron ? Bon Dieu, mais c’est bien sûr, m’exclamé-je in petto, à la lettre près c’est la voiture qu’il me faut ! Et hop, en deux temps trois mouvements, me voici en marche direction le concessionnaire le plus proche. Par chance, il lui en restait une, carrosserie légèrement rosée, pare-chocs dorés, pas trop mon goût, mais bon, j’allais pas faire le difficile : j’avais ma voiture présidentielle et ainsi me tenais à mon principe quinquennal ! Ouf, encore une élection de passée !

PS. De mauvaises langues me siffleront que la Micron n’est pas une voiture mais un quadricycle biplace caréné qui se veut une alternative au scooter, qu’un tel engin peut se conduire sans permis à partir de 14 ans, qu’avec ça je n’irai pas loin et ne dépasserai jamais les 45 km/h… ET ALORS ? leur rétorquerai-je en courroux, vous auriez peut-être préféré que je m’achetasse une Hummer bleu marine aux flancs frappés de la cocarde tricolore ?

Le Hummer de la Marine ?
En eux-mêmes emmurés (3/3)

Le texte ci-après a été rédigé à partir de notes prises lors d’une résidence en milieu psychiatrique. Certaines de ces notes m’ont servi pour la rédaction de Portraits soignés (récits, Éditions Rhubarbe) et de Cité Funambule (théâtre, Éditions Le bruit des autres). Pour des raisons de confidentialité, ces notes sont restées inédites ; ce que j’en donne à lire ci-après a été revu et expurgé de manière à ce qu’aucune personne ni lieu ne soient reconnaissables.

*

En eux-mêmes emmurés
Pour un temps hors du temps
Sans autre peine à purger
Que celle de vivre


Expo 1


Premier jour de l’été. Vous remontez l’allée centrale à pied. La double rangée de tilleuls a pris volume et retient dans ses fuyantes un triangle de ciel bleu. L’air embaume, humus et parfums de fleurs. Des oiseaux chantent ici et là. Un court moment, vous vous croyez ailleurs, loin d’ici, dehors. Puis une silhouette apparaît au bout de l’allée, qui focalise votre regard, que vous reconnaissez bientôt sans pouvoir ni la nommer ni la situer. Vous remarquez le volumineux sac en plastique qui change souvent de main et oblige le corps à se tordre pour faire contrepoids. Vous remarquez aussi les chaussons fourrés et le bas de pyjama bleu qui dépasse du pantalon. En passant à votre hauteur, l’autre vous lance d’un ton désinvolte : « J’en ai assez, je m’en vais ! ». Vous le suivez longuement du regard, jusqu’à ce qu’il atteigne les grilles de sécurité. Puis tournez la tête et reprenez votre marche d’un pas plus vif, inquiète car consciente de ce qui va se passer, de ce qui se passe déjà là-bas, derrière vous, les cris les coups, le personnel appelé en renfort, l’injection de Loxapax... À ce moment-là, un avion traverse le ciel et le balafre d’une traînée blanche : vous aussi, soudain, en avez assez, voudriez partir !

*

ELLE, quarante ans, d’origine marocaine, assez grande et forte, un beau visage ; travaillait pour une société américaine où elle occupait un poste à responsabilité ; parle trois langues européennes et un dialecte berbère ; envisage un retour au pays en compagnie de son mari et de leurs deux enfants, le terrain est déjà acheté pour faire construire, peut-être alors enseignera-t-elle le français et l’anglais, à moins qu’elle ne s’occupe d’enfants défavorisés. Depuis son arrivée ici, dedans, elle élabore avec application un dessin à l’encre de Chine et à l’aquarelle où l’on peut voir de grands yeux très maquillés desquels s’écoulent des larmes que recueillent plusieurs cornes d’abondance au tracé sophistiqué.

« Je ne suis que de passage ici, précise-t-elle, une sorte d’escale, si vous préférez… une escale forcée… »

*

Ce matin-là, vous et les autres, une quinzaine en tout, vous tenez debout dos au mur et regardez droit devant, au-delà des grillages et des barrières. Quelle attente, quel espoir vous figent ainsi ? Vous vous imaginez, et les autres à vos côtés, sur le bord d’une route, le long d’un quai de gare et vous demandez de quel autocar, de quel train êtes-vous descendus, de quel voyage êtes-vous les passagers en transit ? Ailleurs a-t-il pour chacun d’entre vous la même résonance ?

*

ELLE se soucie de sa mise, toujours un miroir dans la poche, et s’arrange, se retouche, se recoiffe à tout instant, puis demande à brûle-pourpoint si on la trouve belle, si on l’aime.

IL, à l’air hagard, demande sans cesse ce qu’il fait ici, dit ne pas se sentir à sa place, ne pas savoir où aller, craint de gêner, de dire des bêtises, mais n’en reste pas moins dans son fauteuil à regarder des images, écouter les autres.

ELLE grande et forte, mine renfrognée qu’aucun sourire jamais n’éclaire, annonce d’entrée de jeu bac + 7, études de commerce et d’économie, d’ailleurs elle est économiste qualifiée, ne lit que des ouvrages spécialisés, fait peu de cas de la littérature, inutile à son goût, pourtant, depuis sept ans qu’elle est ici, dedans, elle aurait pu en lire, des romans, si elle avait voulu !

Expo 2

*

Au cœur du parc, il y a un terrain de football et, un peu plus loin, entouré d’une haie de thuyas, un court de tennis à l’abandon. Par jeu, vous prenez place sur la haute chaise de l’arbitre, tout écaillée par la rouille, et tentez d’imaginer qu’ici, un jour, certains ont joué, se sont renvoyé une balle, ont annoncé des scores. A cet instant deux pies se posent sur le sol défoncé et commencent à se battre. Machinalement, vous comptez les points.

*

ELLE, au visage émacié, asymétrique, peau diaphane, poings crispés tremblant dont l’un toujours devant la bouche.

IL parle et parle encore et si vite qu’il en devient incompréhensible et finit par se dire en aparté : « Calme-toi, mon coco, calme-toi ! », puis reprend de plus belle sa logorrhée.

IL, dans une situation de violence qui tourne à son désavantage, déclare sérieux à ses agresseurs que s’il meurt, il les prévient, il portera plainte.

*

Les façades des pavillons de vie sont de couleurs pastels, en général sur deux tons, et diffèrent d’un bâtiment à l’autre, bleu-blanc, rose-gris, jaune-orangé. Il en va de même pour la décoration intérieure où l’on retrouve souvent ces mêmes teintes, tantôt atténuées, tantôt rehaussées. A quelques détails près, les bâtiments sont pareillement agencés : longs couloirs sur lesquels ouvrent les portes des chambres, salle de télévision, salle de jeux, espaces réservés aux consultations, réfectoire. Un peu en retrait, c’est-à-dire n’ouvrant pas directement sur le couloir, il est une pièce nue à l’exception d’un matelas posé à même le sol, dont les parois aveugles sont capitonnées ; un sas attenant, doté d’un hublot, permet d’observer à l’intérieur. Ce soir-là, profitant d’une porte restée ouverte, vous avez regardé par le hublot : dans la pièce vide, couchée sur le flanc, sommeillait une créature hybride au corps lourd de femme surmonté d’une énorme tête de loup.

*

ELLE, partie avec valise et sac il y a trois jours, est déjà de retour ici, dedans, le visage tuméfié, trois dents cassées.

IL joue d’un violon invisible en tournant sur lui-même et ça dure et dure tellement qu’il finit par s’effondrer.

ELLE justifiant son absence, annonce TS comme elle prétexterait « pipi culotte » ou « grosse bêtise » .

*

Vous avez douté un instant et puis non, d’ailleurs l’autre aussi vous a reconnue. Son prénom ne vous revient pas, mais vous la revoyez dans ce collège, dans cette classe où vous vous êtes connues. Sur la photo de fin d’année, elle se tient au premier rang, un peu floue, sans doute parce qu’elle a bougé au mauvais moment. De son adolescence, elle a conservé ses joues pleines et son regard triste. Mais rien, alors, rien n’aurait pu laisser penser que vous la reverriez un jour ici, dedans. Comme quoi, la vie… soupirez-vous. Puis soudain, ce télescopage d’images par-delà les années vous procure un léger vertige et vous trouvez soutien contre un tronc d’arbre. Sous vos pieds, les feuilles crissent. Déjà l’automne. Les larmes coulent ensuite, longtemps.

*

IL avoue se sentir bien, ici, au dedans, même si la nourriture n’est pas toujours fameuse, c’est toujours mieux que ce qu’il a connu quand il était à la rue.

ELLE dit papa-maman à chaque phrase, annonce trente-neuf ans, mais reconnaît n’avoir jamais ni travaillé ni vécu seule, d’ailleurs a cessé ses études quand il a fallu partir en pension, loin de… « papa-maman ».

IL fait penser à ces oiseaux englués dans le pétrole des marées noires, qui battent des ailes et tendent le cou, mais sentent au fond d’eux-mêmes, confusément peut-être, qu’il n’y a plus rien à espérer.

*

Seize heures : cafétéria, bibliothèque et boutique ferment. Bientôt, il fera sombre. Vous regagnez votre pavillon. Aux façades déjà s’éclairent les fenêtres. Le goûter est servi. Même en le faisant durer, le temps s’étire en longueur. Sans doute plus tard pleurerez-vous, sans bruit, sans larmes. Ici, dedans, la nuit, on a souvent peur de son ombre.

Expo 3
En eux-mêmes emmurés (2/3)

Le texte ci-après a été rédigé à partir de notes prises lors d’une résidence en milieu psychiatrique. Certaines de ces notes m’ont servi pour la rédaction de Portraits soignés (récits, Éditions Rhubarbe) et de Cité Funambule (théâtre, Éditions Le bruit des autres). Pour des raisons de confidentialité, ces notes sont restées inédites ; ce que j’en donne à lire ci-après a été revu et expurgé de manière à ce qu’aucune personne ni lieu ne soient reconnaissables.

Peintures de Dominique Masse

*

En eux-mêmes emmurés
Pour un temps hors du temps
Sans autre peine à purger
Que celle de vivre


Dominique Masse 1


Vous marchez dans les allées du parc, marquez un temps ici et là, humez l’air, vous imprégnez du décor.

Ce qui surprend ici, au début, c’est le ciel vaste et l’horizon dégagé, surtout quand on regarde vers le nord, car au sud il y a la ville en contrebas, avec son clocher et sa tour… Après, avec le temps, on comprend que quelle que soit la direction prise on finit par se heurter à un grillage ou à un mur d’enceinte… 

Votre impression se confirme : ciel vaste et horizon dégagé sont des trompe-l’œil.

*

IL dit avoir la sensation qu’il lui manque un morceau de lui-même, les pieds, dit-il, puis risque une question : mes racines, peut-être ?

IL redoute le danger partout, dedans, dehors, le gaz, le feu, l’accident, l’attentat, la catastrophe naturelle, mais régulièrement s’inflige des blessures en frappant des poings contre les murs, en se taillant les chairs avec des lames.

ELLE n’a plus ni pudeur ni valeur ni notion de rien et s’exhibe et se masturbe dans les espaces communs, puis propose sa bouche ou son corps en échange d’une boisson ou d’un paquet de cigarettes, ou de l’argent nécessaire pour se les acheter.

*

Certains pavillons sont jouxtés d’un jardin clos de grillage aménagé avec tables et bancs en bois ou en béton. Parfois, vous et les autres y êtes confinés. Ces jours-là, il vous revient le souvenir d’un parc animalier où vous alliez voir les loups quand vous étiez enfant. Une grosse main tenait la vôtre. Vous aviez peur.

*

ELLE dans la séduction : frisée blonde, fard aux joues et rouge aux lèvres, pantalon pied de poule ajusté et chemisier chamarré très échancré ;

assise sur un banc dans le parc, profitant du soleil printanier, elle dit au visiteur de passage qu’il lui plaît, qu’elle partirait bien avec lui, puis se moque de son air gêné et lui lance un dédaigneux « tous pareils » en le voyant filer son chemin ;

face à une photographie la représentant, évoque des souvenirs de guerre – qu’elle ne peut avoir connue, car manifestement trop jeune – ses parents pris dans les rafles et l’extermination des Juifs, puis sanglote et abrège la rencontre non sans critiquer son portrait, pas du tout ressemblant, selon elle ;

de nouveau sur un banc au soleil, lance avec bravade à ceux qui passent : « vous voyez, ils ne m’ont pas eue, j’ai encore mes cheveux ! ».

Dominique Masse 2

*

La flèche indiquant la direction de la morgue a été tordue en son extrémité et pointe désormais vers le ciel. Du coup, vous en oubliez le petit bâtiment aveugle de l’autre côté de l’allée. C’est là que… D’habitude, vous en faites le tour, car il vous plaît de lire ce qu’une main amoureuse et patiente a gravé dans le bois de la porte : Je t’aime Catherine.

*

ELLE, dont les seins gorgés de lait tachent le maillot, pleure quand elle s’en rend compte et s’exclame sans autre explication que ce n’est pas juste.

ELLE dont on ne sait trop de prime abord si elle est femme ou homme, car bien plus qu’une ombre de moustache et la voix grave, et surtout tellement grosse que la poitrine fait bourrelet.

IL néglige son corps et fait l’énoncé de ses maux comme il lirait la Une des journaux, avec détachement et résignation : psoriasis, gencives infectées, trois dents arrachées, zona, prostatite à répétition et puis, récemment, ongle du gros orteil incarné qu’il insiste pour montrer, d’ailleurs sitôt dit qu’il sort son pied nu d’un godillot trop grand et l’exhibe en s’enquérant : c’est pas terrible, hein ?

*

Sur cette reproduction de peinture découpée dans un magazine, puis collée sur le mur de votre chambre, c’est vous-même que vous découvrez en curieuse posture, ni assise ni debout, comme en suspens sur fond de nature luxuriante. Vous portez une robe blanche fleurie de laquelle ne dépassent que vos pieds roses et dodus. Vos longs cheveux vous font comme un collier de fils noirs qui vous descend jusqu’au bas du ventre. De part et d’autre de votre visage radieux, à travers deux trouées dans la végétation, un autre décor se révèle : lac et île, ciel crépusculaire, lune blanche… Rêveriez-vous d’embarquer pour Cythère ? En y regardant de plus près, ce tableau dans le tableau n’évoque finalement pas tant l’île des amours que l’île des morts telle que l’a peinte l’artiste suisse Arnold Böcklin. Ainsi, dans votre belle robe blanche vous aspireriez à l’au-delà ? Ou plutôt d’en revenir plus belle et plus libre que vous ne l’avez jamais été. Oui, c’est bien cela : vous, sur ce tableau, n’êtes que le rêve de vous-même fuyant une île qui depuis trop longtemps vous isole du monde. Vous voulez re-vivre !

*

ELLE pleure en se racontant et pleure encore quand on lui dit avoir passé un bon moment en sa compagnie : pourtant je n’ai tellement rien à dire, s’étonne-t-elle.

IL parle de son métier dans l’aéronautique comme s’il l’exerçait encore hier alors qu’il est ici, dedans, depuis plusieurs années.

ELLE, vingt-cinq ans au plus, très menue, presque maigre, les traits durs, se tient longtemps à l’écart, puis soudain s’approche, se présente comme artiste, comédienne plus exactement, et le prouve en annonçant Phèdre, acte III, scène 2, Ô toi, qui vois la honte où je suis descendue / Implacable Vénus, suis-je assez confondue ? mais n’ira pas jusqu’au bout de la tirade car, bien que la mémoire des mots et la voix claire et le ton juste, d’un coup s’écroule comme un oiseau frappé en vol, inanimée. Elle expire, Seigneur…

Dominique Masse 3

Ciel bleu. Vous marchez dans les allées du parc et croisez les autres qui, comme vous, entendent profiter de la douceur estivale. N’étaient que beaucoup sont vêtus à l’identique – robe de chambre vert bouteille, pyjama bleu pâle, chaussons fourrés – vous pourriez vous croire ailleurs, dehors, au Jardin des Plantes, au Parc de la Beaujoire, à l’Arboretum de la Vallée aux loups… Ailleurs… Le mot fait toujours rêver car, où que l’on soit, il désigne l’endroit où l’on n’est pas, le possible où l’on aimerait se projeter. À ce propos, dans un roman lu il y a longtemps, vous vous souvenez d’un dialogue entre un homme et une femme, et qu’à la question posée par celle-ci, l’homme répondait : « Je pars ailleurs ».  – « Ailleurs n’existe que dans ta tête ! » lui répliquait la femme. « Alors, répétait l’homme, oui, je pars ailleurs… ». Vous levez les yeux au ciel : à peine quelques petits nuages.

*

ELLE, corps sec et mine austère, répète à l’envi que ses tableaux sont tous au Louvre et que chacun peut aller les voir.

LUI, tête de moineau coiffée d’un bonnet rouge, grands yeux noirs cernés violine, silhouette enfouie sous plusieurs gros lainages, grelotte malgré la chaleur ambiante.

ELLE, jeune et belle et le sait, passe l’essentiel de son temps à laver son linge pour en changer trois ou quatre fois par jour, car la chaleur est bon prétexte à se montrer, n’est-ce pas, à dévoiler un peu plus de sa peau brune ; et c’est drôle, minaude-t-elle, où que j’aille, ici là dedans dehors, il en est toujours pour me flairer à la trace, me faire des avances. « On dirait des animaux ! » s’étonne-t-elle, faussement ingénue.

Dominique Masse 4

À suivre...
En eux-mêmes emmurés (1/3)

Le texte ci-après a été rédigé à partir de notes prises lors d’une résidence en milieu psychiatrique. Certaines de ces notes m’ont servi pour la rédaction de Portraits soignés (récits, Éditions Rhubarbe) et de Cité Funambule (théâtre, Éditions Le bruit des autres). Pour des raisons de confidentialité, ces notes sont restées inédites ; ce que j’en donne à lire ci-après a été revu et expurgé de manière à ce qu’aucune personne ni lieu ne soient reconnaissables.

Peintures de Dominique Masse

Dominique Masse 1

En eux-mêmes emmurés
Pour un temps hors du temps
Sans autre peine à purger
Que celle de vivre


Il a plu tout le jour. Vous remontez la longue allée rectiligne bordée d’une double rangée de tilleuls qu’un vent aigre défeuille peu à peu. Le ciel gris plomb se reflète dans les flaques d’eau. Il n’est pas seize heures mais déjà l’impression d’une fin de journée. De la lumière brille ici et là aux fenêtres : il y a vie derrière les murs.
À cette heure du jour, on s’ennuie… Surtout en hiver.
Dans la salle commune des pavillons, certains regardent la télévision ou somnolent ou ne font rien, ou au contraire, comme vous, ne tiennent pas en place et vont viennent comme bêtes en cage, avec parfois l’air égaré de qui attend sans pouvoir nommer son attente.
Heureusement, il y a le goûter ! Un repère, une balise comme il en est quatre ou cinq dans ces jours hors du temps.
Vous soupirez.

*

ELLE répète qu’elle avait tout pour être heureuse mais peine à définir ce « tout » : mari, enfants, maison, jardin, oui, elle a eu tout ça, du moins le croit-elle, enfin n’en est pas très sûre.

IL voudrait qu’on fasse son portrait de l’intérieur parce que l’extérieur, dit-il, est trop abîmé.

ELLE n’a plus ni l’âge ni la silhouette mais n’en porte pas moins des vêtements roses fluorescents qui la boudinent et lui donnent un air d’adolescente prématurément vieillie.

Dominique Masse 2

*

À mi-chemin de l’allée en impasse qui conduit à la morgue, il est un point d’où l’on jouit d’une vue panoramique sur la ville en contrebas. Vous vous y trouvez et découvrez le paysage. Aujourd’hui, le ciel est chargé de gros nuages couleur ardoise qu’un vent léger peine à déplacer. Ne connaissant pas la ville, vous ne pouvez prétendre en reconnaître les composantes. Aussi nommez-vous les choses pour ce qu’elles sont plutôt que par leur nom : une tour médiévale au sommet de laquelle flotte un drapeau tricolore, une grande bâtisse aux murs blancs, un clocher d’église. Rien d’autre de saillant. Dans sa partie centrale, la ville est basse et tassée. Du moins vous apparaît-elle ainsi sur le moment. Car en vous avançant plus loin dans l’impasse et en balayant plus large du regard, vous découvrez sur la droite plusieurs immeubles de cinq ou six étages aux façades blanches et bleues. Bien que la ville semble proche, presque à portée de main, vous sentez confusément qu’il n’en est rien, qu’il y a là illusion d’optique ou trompe-l’œil ou autre chose que vous ne savez nommer : mirage, peut-être…

*

IL, après trois tentatives de suicide par défenestration, affirme aller beaucoup mieux et précise sans y voir humour qu’il habite désormais au rez-de-chaussée.

ELLE, rouge de visage et noir vêtue, poitrine saillant d’un décolleté profond, ventre énorme, se dit enceinte d’une « portée » dont elle ne parvient à accoucher.

ELLE parle de manière incompréhensible et ne cesse de se gaver de biscuits et confiseries qu’elle tire de son sac ;
s’énerve souvent et alors devient écarlate et le bleu de ses yeux exorbités n’en paraît que plus intense ;
porte parfois une jupe droite fendue sur le devant et s’assoit genoux très écartés, et alors aimante les regards.

*

Bal dans la cafétéria. Vous êtes accoudée au bar, sirotez un cappuccino. Au fond, près de l’entrée principale, un disc-jockey en blouse blanche s’active derrière ses platines. Sur le pourtour, debout pour la plupart, il y a les autres, une trentaine, plutôt jeunes ou encore assez jeunes. Au centre de la salle, seuls deux couples et trois solitaires dansent sans effusion, comme si chacun retenait ses gestes, contrôlait ses émotions. Les visages des danseurs, comme ceux des spectateurs sont impassibles, absents. Peu de conversation, pas de rires, à peine quelques sourires. Malgré leur relative jeunesse, certains corps sont abîmés, certains visages marqués par le temps. Du plafond pendent des guirlandes dorées, des boules scintillantes… Vous aviez presque oublié. Dans quatre jours. Vingt-cinq décembre : Noël.

*

ELLE, devant son portrait peint, éclate soudain en pleurs et dit moi qui me trouvais tellement moche, puis raconte combien elle souffre ici, dedans, d’avoir à marquer son linge, compter ses culottes… comme en prison ! ajoute-t-elle dans un sanglot.

IL affirme être ici, dedans, pour la première fois, et seulement pour quelques jours, précise-t-il, oubliant que dans un journal interne datant de plusieurs années il signait un poème qui déjà faisait rimer copine / cocaïne, poison / prison, micmac et main dans le sac.

ELLE, très jeune et brune et maquillée très noir, se défend de résider ici, dedans, et prétexte un train à prendre sitôt qu’on lui parle ou l’invite à s’asseoir, mais n’en revient pas moins le lendemain et les jours suivants.

*

Dominique Masse 3

À suivre...
Paroles d'auteures
Photos par Françoise Roques

Dans le cadre d’un cycle de rencontres intitulé « Paroles d’auteurEs » programmé par Françoise Roques, directrice de la médiathèque de Vert-le-Grand (91), j’ai eu le bonheur d’accueillir trois auteures dont j’ai désir présentement, dans cette rubrique où je parle d’ordinaire de moi et encore de moi, de vous faire goûter le talent. Et bien sûr, de vous inciter à acheter leurs livres, d’abord pour vous, puis en cadeaux pour ceux que vous aimez. Car ces livres doivent circuler ; car ces auteures doivent accroître leur lectorat. Et ce n’est pas les grands médias qui s’en chargeront, non plus que leurs éditeurs dont les moyens de communication sont souvent limités, non plus que les libraires, hélas, à quelques exceptions près, chez qui trop de livres sont invisibles par manque de place évident mais aussi pour des raisons de diffusion défaillante, voire absente. Il incombe donc à chacun de nous, lecteurs amoureux, de pallier ces manques en nous improvisant « passeurs » à chaque nouvelle découverte. En acceptant d’animer des rencontres littéraires, c’est ce rôle de passeur que j’endosse et m’efforce d’assumer au mieux. Le présent texte s’inscrit dans cette continuité amoureuse et militante.

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Françoise Ascal Vendredi 17 juin 2016 : rencontre avec Françoise Ascal autour de ses deux derniers livres en date, à savoir Un bleu d’octobre (notes de Journal sur la période allant de 2001 à 2012) et Noir racine précédé de Le fil de l’oubli (récit des origines et poème en prose).

Toute l’œuvre de cette auteure est de facture poétique, y compris ses « notes de journal » qui sont en fait la quintessence d’un journal tenu depuis des décennies. À propos de cette démarche, Françoise Ascal écrivit ceci en 2007 : « Rencontre avec les bibliothécaires de V. J’explique le cheminement entre notes écrites à vif et notes publiées. Elles sont déçues. Elles parlent d’artifice, d’exploitation du deuil de ma mère pour La table de veille. Elles semblent méconnaître le travail littéraire. Elles ne voient pas l’élaboration nécessaire pour justement témoigner de ce deuil. Je prends conscience de l’ambiguïté de l’appellation « journal » dans mon cas, puisqu’il y a sélection et re-travail. « Atelier intérieur » conviendrait mieux. Mes carnets publiés sont comme une exposition d’atelier, ils ne disent pas tout, ne montrent pas tout, et l’on pourrait « monter » une tout autre exposition, en choisissant d’autres éléments. » ''Un bleu d’octobre'', pp. 67-68.

Un extrait de Noir-Racine :

« 1 – Cela commence toujours par un mélange de noir et d’odeur. / On ne baisse pas la tête pour franchir le seuil. On appartient au monde de l’enfance. Les adultes, eux, courbent leurs épaules au passage.

2 – D’abord, on est aveugle. / Le soleil tape trop fort dehors, les ouvertures sont minuscules dedans. On tâte du pied les grandes dalles du sol, irrégulières, toujours un peu humides malgré juillet. Ici, tout est mouillé. Les murs suintent, des fleurs d’écume y naissent qui s’effritent entre les doigts. L’odeur elle-même charrie du moite. Choux en fermentation, prunes pourries, pommes blettes. Les vaches, de l’autre côté de la cloison, piétinent la paille souillée d’urine. L’odeur est un couffin, un giron. On peut s’y abandonner, c’est chaud et suffoquant. Peut-être que cela empêche la peur d’entrer ? le temps de fuir ?

3 – Lorsque les yeux s’habituent à la pénombre, on la voit. Proche du fourneau. Ses mains vont et viennent, comme toujours. La laine, entre ses doigts, est noire. La robe, noire. Le tablier, noir. On ne sait pas encore qu’on lui appartient. Que le noir-racine qui la tient debout a lancé des germes au-delà d’elle-même, sautant d’une génération à l’autre. Ceux qui se sont arrachés à l’ici n’y pourront rien. Dès l’origine, on a les pieds soudés à la terre, terre battue et rebattue, comme ceux qui n’ont pas de nom et pas d’histoire. » pp. 61-63.

Un bleu d’octobre, Éditions Apogée, 2016.

Noir-Racine, Éditions Al-Manar, 2015. Illustré de monotypes de Marie Alloy.

Bio-bibliographie complète sur le site de la Maison des Écrivains et de la Littérature.


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Frédérique Germanaud Vendredi 14 octobre 2016 : rencontre avec Frédérique Germanaud autour de son dernier livre en date : Courir à l’aube.

Plus romanesque que les trois précédents (catalogués « récit »), ce livre n’en contient pas moins tous les thèmes chers à l’auteure, à savoir la solitude, l’importance du regard, l’ancrage dans une géographie familière, le vif d’une plaie profonde et secrète, un questionnement permanent sur l’écriture… Laquelle écriture est très belle, très sensible, avec des raccourcis et des éclats étonnants.

Deux extraits :

« (…) La fatigue est moins celle de la course que celle, intérieure, profondément installée, fondamentale. Chacun a incarné la catastrophe à sa façon, se l’est appropriée par une blessure, un éclat de métal ou de verre resté sous la peau comme un tatouage, un frère disparu, une maison détruite. La foi qui d’un coup disparaît, qui d’un coup naît. Des lésions, des amnésies, des insomnies, des hypersomnies. Des phobies. Je cours, j’écris, je regarde par la fenêtre. Je pense parfois à mon père décédé dans une vraie guerre. Une vraie guerre. On ne sait même pas nommer ce qui nous a laissé K.-O. Ce qui a désaxé notre vie ou, au contraire, l’a profondément ancrée. Certains parlent de l’explosion, les autres des gaz mortels. De la catastrophe climatique, du raz-de-marée. Tous ont raison. Le Lundi noir, chacun en a sa propre image. J’ai vu cette femme aux cheveux en flamme qui courait, folle, aveugle. Les terreurs profondes mises au jour, le feu, l’eau, l’homme, les bêtes. Oui, tous ont raison. Mon manuscrit par la fenêtre, mon amour mort et la femme en flamme. La montre que j’ai ramassée. Des corps se sont jetés des fenêtres, des corps ont été emportés par le fleuve et celui de mon amant fut pris au piège sans délivrance possible. Les poissons asphyxiés, la baleine à l’agonie, mon chien perdu. Je croyais qu’écrire rendait à l’homme sa suprématie. En réalité, je mesure quotidiennement l’étendue de nos lâchetés. Avec un temps de retard, les oiseaux qui avaient échappé au bouleversement ont été décimés, faute d’avoir migré, dans l’hiver qui a suivi. Ils frappaient aux fenêtres des maisons et nous nous sommes réjouis secrètement de ne manquer de rien en laissant les bêtes crever de froid. » pp. 30-31.

« (…) Mon amour mon père un ami un amant. Quelqu’un veut me parler. Je cours. J’ai l’impression de ne faire que cela, guetter, courir. On disait autrefois planter un arbre pour fonder un royaume. Allumer un foyer peut être un autre moyen de s’approprier le terrain, comme aurait dit mon père. D’exister, dirait Rittenmeyer (mon psychiatre). Lorsque j’arrive, si je trouve l’endroit, ne subsistent que des braises ou de la cendre chaude. J’y jette, pour conjurer le sort, une feuille du cahier arrachée au hasard. Je contemple le papier qui s’embrase ou se consume lentement, jaunissant puis noircissant, jusqu’à ce qu’il ne reste que des résidus illisibles. Ma vie. Ou la page qu’il faudra refaire demain. (…) » p. 78.

Courir à l’aube, Éditions La clé à molette, 2016.

Bio-bibliographie complète sur le site de la Maison des Écrivains et de la Littérature.


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Sylvie Garcia Vendredi 9 décembre 2016 : rencontre avec Sylvie Gracia autour de son dernier livre en date : Mes clandestines.

Ni roman ni récit, pas même nouvelles (sauf à de rares exceptions) mais une suite de textes, datés et parfois situés, qui mettent chacun en scène une ou plusieurs femmes, familières ou inconnues, « qui me nourrissaient sans quelles le sachent, écrit Sylvie Gracia, dont je dévorais les vies quand elles me les livraient, que j’écoutais dans l’écho de la mienne. Mes clandestines. Dans le reflet de leurs histoires, c’était mon propre portrait, en éclats, que je réinventais. » Ainsi découvrons-nous Clémence, Mathilde, Estelle, Camille, Tamina et quelques autres sous un regard qui les cadre au plus près, sans concession, mais toujours avec bienveillance : Sylvie Gracia se sent en sororité avec les femmes et sait parler d’elles avec des mots justes et beaux.

Deux extraits :

« Longtemps je n’ai pas su qu’il existe des femmes qui n’aiment pas les femmes. Entendons-nous bien : je ne savais pas qu’il existe des femmes pour qui les autres femmes sont soit des rivales, soit des esclaves potentielles. Pour qui le monde n’existe, l’excitation du monde, sa réalité, sa beauté, sons et odeurs et vitesse et plaisirs qu’à l’apparition de l’homme, n’importe quel homme. Il suffit qu’Il soit. Prendre la lumière de son regard – et parfois de son sexe pointé.
Père, amant, mari, fils, patron, héros, artiste, voyou, gouape.
Être Femme, l’unique Femme, parmi eux. » p. 33

« Un téton qui pointe. Une femme devient.
Elle devient avec ses seins ou son absence de seins, avec la fierté du décolleté, ou son malaise.
Comme si l’essentiel se tenait là, de notre fragilité à devenir femme. Désirable, excitante, discrète, maternelle, sexuelle, asexuelle. Très femme ou le moins possible. Et dans la montée de l’alcoolémie, cette chaleur excitante des mojitos qui aiguise les sens et chauffe l’esprit, on s’était raconté, Tamina et moi, qu’on les aurait bien fait défiler à la parade, tous ces seins qu’il avait désirés, dont il avait mesuré le granulé des mamelons et le rosé, aspiré les tétons qu’il avait caressés, écrasés dans ses main, ces seins qui l’avaient fait bander, devinés sous la parure des vêtements puis dévoilés dans la rencontre, quand assis sur un fauteuil d’un geste il demandait à voir – qu’elle soulève donc le pull, qu’elle enlève tout, oui, vêtements, sous-vêtements, collier, comme ça, voilà, parce qu’il veut prendre le temps de regarder ce miracle.
Miracle double dont il tirait tant de plaisir et tant de gloire.  Les proéminents et les discrets, la fermeté des blacks, les légers, les pointus et les pommes lourdes, le tombé de ceux qui ont vécu. Et l’émouvante façon dont chaque paire s’attache à la cage thoracique, au torse mince ou large, vient dessiner un profil, un ardent nivelé. Dans la compression des chairs enfouies, dans la gorge profonde qui transpire en été, dans les décolletés qui révèlent et dissimulent, l’appel du sillon quand il vient s’engloutir entre les seins. » p. 26.

Mes clandestines, Éditions Jacqueline Chambon, 2015.

Sylvie Gracia est par ailleurs directrice de collection aux éditions du Rouergue.

Note bio-bibliographie sur Wikipédia.

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